L'art islamique en question

Un malaise persiste devant l'hétérogénéité des œuvres réunies sous la catégorie de l'art contemporain islamique.

7 Avril 2015 à 14H37

Yellow Heech et Red Heech, sculptures de l'artiste iranien Parviz Tanavoli présentées dans le cadre de l'exposition «Word into Art. Artists of the Modern Middle East», au British Museum, en 2006.Photo: Monia Abdallah

Le nombre de musées et d'espaces consacrés à l'art islamique s'est accru ces dernières années. En 2012, le Louvre, à Paris, a inauguré un département des arts de l'Islam où sont exposés 3 000 objets. Il s'agit d'une des collections les plus importantes du monde occidental, avec celle du Metropolitan de New York. Plus récemment, en mars 2014, le premier musée d'art islamique a vu le jour à Melbourne, en Australie. Puis, le Musée d'art islamique de Toronto, le seul du genre en Amérique du Nord, a ouvert ses portes en septembre dernier.

«Dès le début des années 1980, le British Museum, à Londres, a mis en place une politique d'acquisition d'œuvres contemporaines du Moyen-Orient, qui côtoyaient des objets d'art islamique plus anciens, rappelle Monia Abdallah, professeure au Département d'histoire de l'art depuis 2012. Par ce choix, le musée sous-entendait que les œuvres contemporaines prolongeaient l'art islamique du passé. C'était une façon d'affirmer l'existence d'un art contemporain spécifiquement islamique et de réactiver la notion de civilisation islamique.»

Originaire de Tunisie et spécialiste de l'art contemporain du Moyen-Orient, Monia Abdallah s'intéresse à la généalogie de la notion d'art contemporain islamique. Après avoir obtenu un baccalauréat et une maîtrise en histoire de l'art à l'UQAM, elle a poursuivi ses études doctorales à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris. Soutenue en 2009, sa thèse de doctorat s'intitule «Construire le progrès continu du passé: enquête sur la notion d'art contemporain islamique (1970-2009)».

La jeune chercheuse travaille sur ce sujet depuis 2001. À cette époque, rares étaient les historiens de l'art qui s'intéressaient à la notion d'art contemporain islamique. «Celle-ci soulève de nombreuses questions pour l'histoire de l'art et l'anthropologie, soutient Monia Abdallah. Elle s'est répandue dans la deuxième moitié des années 2000, peu après les attentats du 11 septembre 2001, à New York, lesquels ont favorisé la diffusion du discours sur le choc des civilisations. Depuis, on observe un glissement entre les appellations "art contemporain du Moyen-Orient" et "art contemporain islamique", dans laquelle réside l'idée d'une continuité de la civilisation islamique.»

Une volonté d'affirmation identitaire et culturelle

Dans les années 60, la volonté politique d'affirmation identitaire et culturelle de certains pays musulmans et arabo-musulmans ayant acquis depuis peu leur indépendance a facilité l'émergence de ce qu'on appelle aujourd'hui l'art contemporain islamique, rappelle la professeure. «En 1969, deux ans après la défaite de l'Égypte face à Israël, lors de la Guerre des Six Jours, l'Organisation de la conférence islamique (OCI), qui rassemble une cinquantaine de pays, se met sur pied. Cette instance crée des institutions, comme le Centre d'études de l'histoire, de l'art et de la culture islamique (IRCICA), basé à Istanbul, dont la vocation est de promouvoir la civilisation et la culture de l'Islam.»

Monia Abdalalh identifie deux événements majeurs ayant favorisé la mise en place de la catégorie de l'art contemporain islamique. En 1989, le Barbican Centre de Londres organise l'exposition Contemporary Art from the Islamic World, la première consacrée à l'art islamique contemporain. Quelques années plus tard, en 1997, en marge de la 47e édition de la Biennale de Venise, se tient l'exposition Moderrnities & Memories: Recent Works from the Islamic World.

«Deux types de discours contribuent dès lors à la construction d'une identité culturelle musulmane contemporaine, note la chercheuse. Le premier inscrit cette identité dans le cadre de productions artistiques nationales, comme celles du Liban, de l'Égypte ou de la Tunisie, tandis que le deuxième l'insère dans un cadre supranational en devenir, celui de l'Islam-nation.»

Un art spécifiquement islamique ?

Peut-on parler d'un art contemporain spécifiquement islamique réunissant sous sa bannière des artistes nés dans des pays aussi différents que le Soudan, l'Indonésie, l'Iran ou la Jordanie, ayant été formés et travaillant en Europe ou aux États-Unis ? «À la Biennale de Venise de 1997, une artiste turque présentait des installations sur le thème de la relation entre le corps et la mémoire. Un artiste soudanais, Hassan Mussa, proposait, lui, une relecture du supplice de Saint Sébastien, un martyr chrétien !»

«Une artiste d'origine iranienne faisant carrière en Grande-Bretagne a vendu une de ses œuvres au British Museum pour sa collection d'art contemporain du Moyen-Orient. Elle a protesté quand le Musée a décidé de l'exposer dans une galerie dédiée à l'art islamique .»

Monia Abdallah,

professeure au Départeent d'histoire de l'art

Selon Monia Abdallah, un malaise persiste devant l'hétérogénéité des œuvres que l'on réunit sous la catégorie de l'art contemporain islamique. «Plusieurs œuvres ne comportent aucune référence à l'Islam, ni dans leur composition, ni par les éléments visuels qu'elles contiennent, ni par les éléments techniques qui les fondent», précise-t-elle. De plus, la majorité des artistes revendiquent une identité plurielle et se définissent avant tout comme des artistes contemporains. «Une artiste d'origine iranienne faisant carrière en Grande-Bretagne a vendu une de ses œuvres au British Museum pour sa collection d'art contemporain du Moyen-Orient. Elle a protesté quand le Musée a décidé de l'exposer dans une galerie dédiée à l'art islamique», raconte la professeure, précisant que d'autres artistes, sensibles aux pressions du marché de l'art et soucieux d'être reconnus, sont prêts à accepter que leurs œuvres portent l'étiquette d'art contemporain islamique.

Les institutions muséales occidentales attendent de l'art dit islamique qu'il fournisse des clés de compréhension des sociétés musulmanes contemporaines, souligne Monia Abdallah. «La qualité proprement artistique des œuvres, toutefois, est rarement prise en compte», déplore-t-elle.

La chercheuse présentera deux conférences au cours des prochaines semaines. La première aura lieu l'UQAM, le 16 avril prochain, et sera consacrée à Harry Norton, l'un des premiers collectionneurs d'art islamique au Québec. La seconde se tiendra au Musée des beaux-arts de Montréal le 5 mai, et portera sur la façon dont les artistes du Moyen-Orient se réapproprient, souvent sous un mode ironique et critique, l'iconographie orientaliste. Monia Abdallah participera également à un forum d'échanges, dont la date reste à déterminer, sur l’intellectuel américano-palestinien Edward Saïd, auteur d'un ouvrage fondateur des études postcoloniales: L’Orient créé par l’Occident (1978). 

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