Un défi nommé Corktown

Détroit a touché le fond… et ne peut que remonter, ont constaté des étudiants en géographie en mission dans la ville.

27 Avril 2015 à 11H05

Photo: Google Earth

La ville de Détroit est citée ad nauseam depuis la crise de 2008 comme le symbole par excellence de la faillite. Bâtiments en ruines, zones résidentielles vidées de leurs habitants, les images chocs circulent abondamment. Ce qui est moins connu, ce sont les efforts des habitants pour redonner du lustre à leurs quartiers et un nouveau souffle à leur ville. Dans le cadre du cours «Grands projets urbains: analyse critique et intervention», une vingtaine d'étudiants de dernière année au baccalauréat en géographie ainsi que deux candidats à la maîtrise ont eu la chance d'aller à la rencontre des habitants de Corktown, l'un des quartiers au cœur de la ville, et de vivre une expérience immersive à la fois enrichissante et brutale.

«Ce cours vise à simuler la réalité du marché du travail», explique le professeur Sylvain Lefebvre. Regroupés en équipes, les étudiants "créent" leur entreprise de consultants. Cette année, ils avaient pour mandat de proposer un plan d'aménagement pour Corktown qui puisse participer à la relance des quartiers centraux de Détroit et à l'amélioration de la qualité de vie de la population locale. «Pour remplir leur mandat, ils ont dû assimiler beaucoup d'informations», souligne Sylvain Lefebvre.

Le quartier Corktown

Dans les années 1940 et 1950, grâce à l'industrie automobile, Détroit est l'une des villes les plus dynamiques des États-Unis. Situé à une quinzaine de minutes à pied du centre-ville, Corktown est un quartier majoritairement résidentiel, densément peuplé, avec très peu de terrains à l'abandon. Les éléments emblématiques du quartier sont le Tiger Stadium, de l'équipe de baseball, et la gare de voyageurs baptisée Michigan Central Station. Michigan Avenue est le centre de l'activité commerciale du secteur.

Détroit est aux premières loges du mouvement Urban Renewal, qui voit les décideurs publics redévelopper des quartiers à des fins industrielles ou en des zones de logements modernes. Dans les années 1960, les élus planifient de raser Corktown en entier afin d'en faire un quartier exclusivement industriel. Une mobilisation empêche d'aller de l'avant avec ce projet, mais la démolition emporte néanmoins un important secteur du quartier et de ses résidants, qui sont déplacés.

Les tensions raciales des années 1960 et la crise du pétrole des années 1970 sonnent le glas de la prospérité de la ville. À Corktown, le tissu résidentiel diminue à nouveau dans les années 1980 et le nombre d'îlots vides se multiplie. La faillite du quartier s'accélère au tournant du siècle – le nombre de terrains vagues, de stationnements extérieurs et de zones asphaltées augmente sans cesse.

La crise de 2008 a un effet ravageur sur la ville et le quartier. On abandonne les bâtiments du secteur industriel et commercial. Les maisons reprises par les banques sont laissées à l'abandon. L'équipe de baseball change de stade et la démolition du Tiger Stadium accentue le déclin du quartier. Il ne reste que très peu de bâtiments le long de l'imposante Michigan Avenue.

Source: présentation de l'équipe EXOfactory

Le choc

Les étudiants et leur professeur se sont rendus à Détroit en mars dernier afin de rencontrer une foule d'intervenants impliqués dans le quartier Corktown – journalistes, fonctionnaires municipaux, universitaires, etc. Les étudiants ont assisté à des activités formelles, animées par le professeur, mais ils ont également profité de temps libres pour effectuer des relevés de terrain et des entrevues personnalisées selon leurs besoins.

L'ancienne gare ferroviaire Michigan Central Station est l'un des bâtiments abandonnés les plus visités à Détroit.

«Ce qui saute aux yeux, c'est le vide, raconte l'étudiant Mathieu Laflamme. Des quartiers entiers sont dévastés, on aperçoit des restes de maisons brûlées, des îlots vides, des trottoirs couverts de gazon… Un hôpital entier est à l'abandon avec de vieux ordinateurs et des matelas tout autour!»

«C'est déstabilisant car nos sens sont interpellés d'une façon inusitée, renchérit Sylvain Lefebvre. Marcher dans ce quartier est une expérience unique. Les immenses boulevards et les immenses bâtiments sont vides. C'est pire qu'un no man's land. On comprend que certains parlent plutôt de zombieland. On se demande où on est et quatre carrefours plus loin, on passe à autre chose, à un quartier habité et vivant. C'est surréaliste.»

La ville de Détroit a touché le fond. En principe, elle ne peut que remonter. Tout est possible et tout est à faire, ont constaté les visiteurs. «Les gens adorent leur quartier et ils en sont fiers, remarque l'étudiante Myriam Belzile. Le niveau de politesse et de chaleur humaine est exceptionnel et fascinant. Les gens ne sont pas du tout déprimés! Ils souhaitent relancer leur quartier et leur ville.» Sa collègue Antoinette Rodrigue partage le même sentiment: «Les personnes que nous avons rencontrées se réapproprient leur territoire sans attendre les gouvernements. Leur philosophie: Do it yourself

Présentations devant jury

À leur retour à Montréal, les quatre équipes ont élaboré leur scénario d'aménagement pour une zone choisie dans le quartier Corktown. Ils ont ensuite effectué une présentation devant un jury de cinq experts invités par Sylvain Lefebvre.

Sylvain Lefebvre et les étudiants de son cours à Détroit.

«Dans le passé, nous nous sommes intéressés à New York, à La Nouvelle-Orléans, à San Francisco et à Chicago, note le professeur. Les étudiants n'avaient pas vraiment de contraintes, ils pouvaient oser des projets un peu fous qui sortaient de l'ordinaire. Cette année, il était question d'aménagement dans un contexte de déclin et nous l'avons senti, car nous avons eu des scénarios conservateurs qui s'inscrivent dans la lignée de ce qui se passe réellement dans le quartier. Les étudiants ont respecté les volontés des habitants et les réalités locales, ce qui est tout à leur honneur.»

«Nous avons réalisé qu'il est impossible de trouver une solution globale applicable à l'échelle d'un quartier ou d'une ville, explique l'étudiante Jessica Élie-Léonard. Ça n'existe tout simplement pas. Ce sont les petites actions qui comptent et qui, bout à bout, permettent de transformer un territoire.» Vrai, confirme Sylvain Lefebvre. «Et l'aménagement territorial n'est jamais neutre, ajoute-t-il. On ne peut pas plaire à tout le monde, il faut prendre position. Voilà ce que les étudiants ont appris.»

La ville du futur

«Je suis revenue de Détroit transformée, poursuit Jessica Élie-Léonard, qui souhaite ardemment y retourner. Ma perception de ce qu'est une ville a été chamboulée.» Sylvain Lefebvre opine du chef, avouant avoir été lui-même bouleversé au point de réorienter ses travaux de recherche en vue d'une année sabbatique, prévue en 2016. «J'ai été surpris et stimulé au point où je crois que Détroit va redéfinir ce que seront les villes américaines post-crise, voire même innover avec de nouvelles solidarité et de nouvelles façons d'occuper le territoire.»

L’équipe gagnante fut celle de la «firme» Next City Design, composée des étudiantes Myriam Belzile, Jenny Doucet-Murray, Jessica Élie-Léonard, Amélie Hébert-Chaput et Antoinette Rodrigue. Elles ont remporté une bourse de 1000 dollars. «C'est une petite récompense qui met du piquant et qui force les étudiants à jouer le jeu jusqu'au bout», note en riant Sylvain Lefebvre. «C'est une formule académique stimulante qui devrait être reprise dans d'autres cours, affirme Antoinette Rodrigue. Conclure notre baccalauréat avec un tel projet fut un véritable bonheur!»

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