Parcours éducatifs

L'éducation tout au long de la vie permet de former des citoyens plus autonomes.

30 Septembre 2015 à 10H22

Photo: iStock

«Petits enfants réprimés dans leur curiosité, étudiants vivant leur échec scolaire comme une responsabilité personnelle, employés aspirant vainement à des apprentissages significatifs dans l'entreprise, aînés exclus de la vie éducative… Les traumatismes et les dommages éducatifs subis par les individus tout au long de leur vie abondent», écrit Paul Bélanger dans Parcours éducatifs. Construction de soi et transformation sociale (Presses de l'Université de Montréal). Dans cet ouvrage, paru récemment, le professeur du Département d'éducation et formation spécialisées tente de mieux comprendre «ce que signifie, pour nos sociétés, la construction continue de soi.»

Paul Bélanger s'intéresse plus spécifiquement à la dialectique entre l'acquisition de compétences et l'autonomisation des individus. «Pour être compétents dans leur milieu de travail et/ou être des citoyens actifs capables de transformations sociales, les gens doivent avoir développé une capacité d'initiative personnelle. Or, c'est l'éducation qui doit dynamiser cette dialectique», affirme le spécialiste de l'éducation des adultes, dont l'ouvrage sera bientôt publié en anglais par l'Institut de l'UNESCO pour l'éducation tout au long de la vie.

Deux théories complémentaires

Dans la première partie de son ouvrage, l'auteur explique ce que signifie l'intimité de l'acte d'apprendre et souligne la portée sociale de sa reconnaissance. «La construction de la mémoire profonde est une construction très personnelle, car au cours d'une vie, chacun négocie les savoirs nouveaux en fonction de ses acquis antérieurs. On peut par exemple choisir de se remettre en question ou non, d'ajouter ces connaissances à notre bagage, d'en soustraire d'autres, etc.»

Quand on parle d'éducation tout au long de la vie, on pense spontanément à l'école. «C'est la période entre les trois derniers mois de la grossesse et la troisième année de l'école primaire qui est probablement la plus importante, précise Paul Bélanger. Voilà pourquoi les travaux sur la littératie sont incontournables. Il faut familiariser les jeunes enfants avec l'acte d'apprendre, il faut leur permettre d'apprivoiser la construction de leur mémoire profonde.»

Bien sûr, les apprentissages s'effectuent à tout âge. L'auteur déplore à ce sujet les querelles, contre-productives selon lui, autour des théories de l'apprentissage. «Les cognitivistes prônent l'importance du savoir et de la construction de la mémoire profonde. Les behavioristes, eux, ne tiennent pas compte de l'intimité de l'acte d'apprendre, mais ils ont souligné l'importance des stimuli de l'environnement pour la motivation des individus. Or, ces deux théories sont complémentaires!»

Quand il est question d'éducation, il importe de tenir compte en tout temps des inégalités entre les personnes, insiste-t-il. «Dans les cours prénataux, par exemple, on ne se soucie guère du degré varié de connaissances en biologie ou des besoins spécifiques des parents présents. C'est une erreur qui a des répercussions sur l'exercice du rôle parental.»

Paul Bélanger explique également que le besoin d'apprendre a un corollaire qui ne va pas toujours de soi: la capacité de dire qu'on a besoin d'apprendre. «Il faut que chacun puisse confronter ses peurs et sa gêne en affirmant qu'il ne sait pas et qu'il est disposé à apprendre», précise-t-il.

Apprendre en milieu de travail

Des patrons de grandes entreprises canadiennes ont révélé au chercheur que la principale compétence qu'ils valorisent chez leurs employés est la capacité d'initiative. «Nous changerons d'emploi trois ou quatre fois en moyenne dans notre parcours professionnel, disent les statistiques. Il faut pouvoir réapprendre de nouvelles qualifications et construire là-dessus, non seulement en termes de savoir-faire concrets liés à une tâche, mais aussi en termes d'autonomie.»

Paul Bélanger

L'ouverture d'esprit des patrons à l'égard de l'apprentissage et de la formation est cruciale. «Prenons l'exemple d'une nouvelle caisse enregistreuse dans une épicerie, illustre le professeur. Une caissière va voir son patron pour lui poser des questions car elle ne comprend pas le fonctionnement. Celui-ci est content de voir son employée manifester de la curiosité. Dans une autre épicerie, une caissière va voir son patron pour les mêmes raisons et il la renvoie car il la juge incompétente.»

Le besoin d'apprendre en milieu de travail converge souvent vers l'actualisation de compétences déjà apprises – en lecture, en écriture et en mathématiques. Il importe toutefois d'actualiser ces compétences avec du matériel authentique, lié à l'emploi en question, note le chercheur. «Chez Parmalat, les travailleurs ont réactualisé leurs compétences en 60 heures de formation, à la suite de la numérisation de l'atelier de transformation du lait. Or, plusieurs ont demandé aux patrons de poursuivre leurs études et ont terminé leur secondaire 5!»

L'éducation tout au long de la vie

Le plaisir d'apprendre est important, ajoute le spécialiste, car cela créé chez l'individu une aspiration pour se former et se développer intellectuellement tout au long de la vie. «L'un des enjeux majeurs de nos sociétés modernes est la compétence des patients dans le domaine de la santé, note-t-il. Les médecins passent quatre fois moins de temps qu'avant avec leurs patients. Ils les renvoient sur Internet pour une foule d'informations. Or, environ 40 % des patients peinent à interpréter correctement une posologie. C'est alarmant! Il faut former des personnes curieuses et compétentes si on veut une société en santé.» 

Paul Bélanger déplore l'abandon des cours d'éducation populaire. «Les commissions scolaires et les cégeps donnaient des cours dans plusieurs domaines: santé, rôle parental, géographie, histoire, deuxième et troisième langue, etc. Environ 300 000 personnes par année suivaient ces cours. Le gouvernement a malheureusement sabré dans ces programmes en 1983. Aujourd'hui, en Europe,  ces cours reviennent en force pour former des citoyens plus éclairés.»

Ce livre ne s'adresse pas à des spécialistes, mais à l'ensemble de la population, précise Paul Bélanger. «L'éducation est la construction de l'autonomie pour être capable de défendre ses droits, souligne-t-il. Il faut abandonner cette vision utilitariste de l'éducation uniquement axée sur le monde du travail. Nous travaillerons environ 90 000 heures dans notre vie. Si on enlève le sommeil et les heures consacrées aux repas, il reste 225 000 heures de temps libre. Pourrait-on avoir le droit de se former aussi pour ces 225 000 heures?»

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