Poétiser le quotidien

Steve Giasson réalisera au cours de l'année plus de 130 performances dans l'espace urbain montréalais.

31 Août 2015 à 15H48

Performance de Steve Giasson: demeurer immobile et en silence un certain temps.
Photo :Daniel Roy.

Demeurer immobile et en silence un certain temps… Ajouter une pincée de sel dans la mer… Boire de la vodka sous une averse… Dans une file d'attente, laisser systématiquement passer les gens… Répandre de la mélasse le long des rues qui délimitent le quartier Centre-sud, anciennement connu sous le nom de «Faubourg à m'lasse»…

Ces énoncés, et bien d'autres, ont été conçus par Steve Giasson, doctorant en études et pratiques des arts, pour son projet intitulé Performances invisibles. Celui-ci prévoit la réalisation de plus de 130 performances, souvent minimalistes et pince-sans-rire, qui se déploieront dans l'espace urbain jusqu'en juillet 2016. Le projet s'inscrit dans le cadre du volet «Micro-interventions dans l'espace public» du Centre de diffusion d’art multidisciplinaire de Montréal DARE-DARE

Les performances prennent d’abord la forme de simples phrases, en français, en anglais et en espagnol, mises en ligne tous les mardis et jeudis sur un site Internet créé à cet effet. Elles sont aussi partagées sur la page Facebook de DARE-DARE. Steve Giasson active ensuite chacun de ces énoncés dans les lieux les plus divers et les plus triviaux: rue, parc, toilette publique, gymnase, librairie, bibliothèque... Certains, comme «respirer au lieu de travailler» ou «épier quelqu'un ou quelque chose de sa fenêtre» peuvent aussi être activés de chez soi.

«Ces performances se font sans préavis et sont autant d'occasions d'injecter de la fiction dans le réel, d'insuffler un peu de poésie dans le quotidien, souligne le doctorant. N'importe qui peut s'emparer des énoncés, les interpréter à sa façon et les activer sous une forme ou une autre. J'invite les gens à me faire parvenir la documentation de leurs performances – photos, vidéos, pistes sonores, textes –pour qu'elle soit mise en ligne sur le site Internet.»

Détenteur d'un baccalauréat en arts visuels et médiatiques et d'une maîtrise en théâtre de l'UQAM, Steve Giasson est un artiste conceptuel qui utilise l'écriture, la performance, l'installation et la vidéo. Ses travaux reposent sur un effort de démythification du processus créateur et de la figure de l'artiste. Ils ont été présentés dans des expositions internationales au Canada, aux États-Unis, au Mexique, en Angleterre, en France, en Allemagne, en Suisse et en Suède. Le doctorant a remporté, en 2015, le Prix de la Vitrine culturelle, décerné à un artiste de la relève, pour son installation VOX à l'événement Art souterrain.

Se réapproprier l'espace public

Selon Steve Giasson, ses performances invisibles sont une façon de se réapproprier l'espace public et de réagir à l'obsession de sécurité. «Sans sombrer dans la paranoïa, il faut reconnaître que nous vivons dans une société où nos actions dans l'espace public sont souvent scrutées, limitées et contrôlées. Pensons, par exemple, à l'omniprésence des caméras de surveillance dans différents lieux publics ou à la difficulté, depuis le printemps étudiant de 2012, de manifester librement dans les rues de Montréal.»

L'artiste reconnaît que ses performances se situent à la marge du marché de l'art. «Mon travail de création ne peut pas être confondu avec une forme de divertissement social ou d'animation culturelle», dit-il.

Une signification politique

À l'instar de son directeur de thèse Patrice Loubier, professeur au Département d'histoire de l'art, Steve Giasson croit que le fait d'intervenir dans l'espace public et de le travailler revêt parfois une signification politique. «Certains de mes énoncés, comme "manger des truffes au milieu des clochards", ont un caractère directement politique, affirme-t-il. Le grand dramaturge allemand Heiner Müller disait que ce serait un acte révolutionnaire si les gens prenaient consciemment plaisir à en voir d'autres qui n'ont rien à bouffer. Il y aurait alors l'ombre d'une chance qu'un jour ces clochards finissent par être exaspérés et fassent quelque chose

Entre l'art et la vie

Pour certaines performances, le doctorant s'inspire de mouvements artistiques d’avant-garde – Futurisme, Dada, Fluxus, art conceptuel, Pop Art – qui ont cherché à abattre les frontières entre l’art et la vie. «J'aime revisiter des œuvres du passé pour voir dans quelles mesure elles nous parlent encore, dit-il. Pour les artistes appartenant à ces  mouvements, même les gestes les plus anodins devenaient des outils de création. Face à mes performances, on peut se demander si c'est l'art qui se rapproche de la vie ou si c'est la vie qui prend la place de l'art.»

Les performances de Steve Giasson ont débuté en juillet dernier. Comment les gens réagissent-ils ? «Parfois, certaines personnes détournent le regard, alors que d'autres ont une réaction plus forte. Un jour, j'étais immobile et silencieux sur un terre-plein de la rue Notre-Dame, entouré de voitures qui circulaient à vive allure. Un policier s'est approché et m'a demandé poliment si j'avais envie de me suicider. Comme quoi, même un geste aussi innocent que se tenir immobile et en silence peut comporter une part de risque !»

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