Radicalisme et djihad

L'idéologie n'est pas le motif principal des individus qui se joignent à un groupe terroriste, affirme Jocelyn Bélanger.

12 Janvier 2015 à 16H41

Contrairement à ce que l'on entend souvent, les individus qui commettent des attentats au nom du djihad ne sont pas des malades mentaux, croit le professeur du Département de psychologie Jocelyn Bélanger, spécialiste des processus de radicalisation. Mais ils sont aux prises avec une douleur sociale qui les pousse à se joindre à un groupe dont ils embrassent la cause au point d'y sacrifier leur vie. «Rejoindre un groupe, cela donne la possibilité d'être quelqu'un et d'avoir sa place dans le monde, note le chercheur. Avec le groupe vient l'idéologie, le système de croyances. Mais l'idéologie est secondaire. Ce n'est pas le but. C'est un moyen pour combler une quête de sens.»

Depuis ses études doctorales menées à l'Université du Maryland sous la direction du professeur Arie Kruglansky, «une grosse pointure dans le domaine de la psychologie sociale», Jocelyn Bélanger consacre ses recherches à comprendre le radicalisme et la violence à des fins politiques. Au cours de son doctorat, il a fait partie de START (Study of Terrorism and Responses to Terrorism), un groupe de chercheurs financé par le Département de la défense américaine, qui a mené une étude sur plusieurs années et dans divers pays – Irak, Jordanie, Espagne, Sri Lanka, etc. – afin d'élucider les processus de radicalisation et de déradicalisation.

Ce qui intéresse tout particulièrement Jocelyn Bélanger, c'est la motivation des personnes qui se joignent à des groupes terroristes. «C'est un sujet paradoxal, note le chercheur. Être motivé au point d'être prêt à mourir pour une cause, cela va à l'encontre des principes de l'évolution, qui nous poussent plutôt à lutter pour notre survie et pour avoir une progéniture. Donc, d'un point de vue motivationnel, l'adhésion à ces groupes est un sujet fascinant.»

Un sentiment de puissance

Le principal facteur qui incite une personne à s'associer à un groupe radical, selon ce qui est ressorti de ses recherches, c'est la douleur sociale. «Ces individus ont le sentiment que leur vie n'a pas de sens, qu'ils ne sont personne, qu'ils ne sont pas respectés, dit le psychologue. Or, joindre un groupe procure un statut, aide à avoir une image de soi positive et, parfois, donne accès à des ressources. Une fois qu'on se sent membre du groupe, on éprouve un sentiment de pouvoir et de puissance.»

Jocelyn Bélanger Photo: Émilie Tournevache

Une personne qui a vécu un échec personnel et qui joint un groupe extrémiste aura moins peur de mourir et sera davantage prête à mourir pour le groupe. «Comme dans l'expression "noblesse oblige", appartenir à un groupe donne de la noblesse, mais cela implique des obligations… y compris l'obligation de tuer pour le groupe», dit le chercheur.

Si le fait de joindre un groupe impose également d'adhérer à ses valeurs  et à son idéologie, on a tort de croire que l'idéologie (ou la religion) est  la chose principale que les individus ont en tête quand ils se joignent à une formation terroriste, affirme Jocelyn Bélanger. «En fait, ils connaissent très peu et comprennent souvent très mal l'idéologie pour laquelle ils se battent», observe le chercheur, qui raconte une anecdote éclairante au sujet de deux djihadistes, depuis arrêtés, qui avaient quitté l'Angleterre pour aller combattre en Syrie. «Vous savez quel livre ils avaient acheté sur Amazon avant de partir? Le Coran pour les nuls!»

Ni des nuls ni des idiots

Attention, souligne le chercheur. Ces combattants ne sont pas des nuls ni des idiots. Mais, encore une fois, des gens en quête de sens, en quête d'une idéologie facile à assimiler, qui trace un portrait de la réalité en noir et blanc. «Ils sont prêts à prendre n'importe quelle idéologie qui leur permettra de donner du sens à leur existence, de devenir quelqu'un qui sera célébré dans la mémoire collective du groupe. Cela, nous l'observons à travers l'ensemble de nos recherches, et pas seulement dans les groupes islamiques. Nous le voyons dans des groupes ethno-nationalistes, comme les tamouls, ou chez les écologistes, où l'on retrouve aussi des terroristes.»

Pour le psychologue, la douleur sociale qui conduit à s'associer à des groupes radicaux n'est pas qu'un concept philosophique. «Un article publié dans la revue Science a montré que les régions du cerveau associées à la douleur physique sont les mêmes que celles qui réagissent à la douleur sociale», rapporte-t-il. Mais pourquoi cette douleur, bien réelle, serait-elle davantage apaisée par l'adhésion à un groupe radical? «La quête de sens, cela touche tout le monde et cela peut mener à des comportements prosociaux, note le professeur. Si on se tourne vers un groupe qui a des valeurs positives et humanitaires, cela aura des effets positifs. Le problème, c'est que pour une personne qui cherche à apaiser sa douleur sociale, les groupes qui prônent la violence comblent le manque ressenti beaucoup plus rapidement que les groupes prosociaux.»

Paradoxalement, pour un jeune qui ne se sent pas respecté et qui cherche un sens à sa vie, il suffit parfois d'un fusil. «Quand tu pointes ton fusil sur le visage de quelqu'un,  quand tu prends des gens en otages, c'est toi qu'on écoute», illustre le chercheur. Une personne qui décide de se battre pour une cause sociale devra investir beaucoup de temps et d'efforts avant d'obtenir des résultats, sans que cela ne lui procure beaucoup de notoriété. «Quand tu meurs pour le djihad, tu deviens instantanément un héros, un martyr, souligne le psychologue. À Gaza, on met des affiches avec le portrait de ces gens-là dans les rues. Le terroriste du marathon de Boston a eu sa photo sur la couverture du Rolling Stones

Ni des fous

Pour Jocelyn Bélanger, il ne faut pas confondre douleur sociale et maladie mentale. Selon lui, les groupes radicaux ont d'ailleurs plutôt tendance à expulser les éléments souffrant de maladie mentale. «Ces groupes-là sont à la recherche de bons soldats, remarque-t-il. Prenez les terroristes responsables des attentats de Charlie Hebdo. Ils étaient calmes et bien entraînés. Ce n'était pas des fous.»

Les jeunes radicaux sont par contre des victimes de la propagande extrémiste et des cibles pour les  leaders qui cherchent à les attirer dans leurs groupes. «L'ostracisme est un facteur important de radicalisation, constate le psychologue. C'est d'ailleurs une arme utilisée par les recruteurs.» On a raison, selon lui, de craindre un regain d'islamophobie après les attentats de Paris. «C'est exactement ce que souhaitent les groupes terroristes, car ils tablent sur le rejet et sur l'ostracisme pour recruter de nouveaux membres.»

Mieux comprendre les processus de radicalisation permet d'envisager des moyens de prévenir certains attentats. Selon Jocelyn Bélanger, «80% des attentats commis par des membres de groupes extrémistes sont prévisibles, car les membres de la famille et de l'entourage savent qu'il y a eu radicalisation.» Or, les études ont démontré qu'il est possible d'intervenir pour «déradicaliser» les personnes qui ont joint des groupes terroristes. «Au lieu de les mettre en prison, il faut leur redonner une dignité, les traiter avec respect et leur apprendre un métier pour qu'ils puissent réintégrer la société et y trouver leur place», mentionne le psychologue. Il faut les aider dans leur quête de sens. «Souvent, quand ces individus ont la chance de lire et d'en apprendre davantage sur la cause pour laquelle ils ont combattu, ils se disent qu'ils auraient dû faire de la politique au lieu de se battre.»

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COMMENTAIRES 7 COMMENTAIRES

Commentaires

il y a en ce moment un «silence assourdissant» de nos intellectuels je veux dire surtout de nos universitaires. Pourquoi le professeur Bélanger ne propose-t-il pas sa voie sur les ondes et la Tv plutôt que des commentateurs qui rabbachent toujours les mêmes affaires sans appuyer leur opinion sur de la recherche. PML, Ph.D., retraité de l'ESG-UQAM
La démocratie a produit des droits politiques et des droits sociaux mais elle ne me semble pas avoir les moyens de satisfaire les droits culturels, c'est-à-dire d’avoir une authentique politique de la reconnaissance vis-à-vis de tous ses citoyens, et plus particulièrement vis-à-vis de ses citoyens musulmans qui acceptent la laïcité (séparer politique et religion) sans pour autant avoir intériorisé dans leur être le processus de Sortie de la religion (sécularisation). Encore prisonnier d’une grille marxiste depuis longtemps dépassée, on continue à surestimer l’importance de la redistribution égalitaire des richesses et du mode de production, et sous-estimé l’importance d’une redistribution égalitaire de l’estime sociale et l’importance du mode de reproduction symbolique (valeurs) dans l’explication de l’évolution des sociétés. Tant et aussi longtemps que la modernité ne prendra pas acte du fait que son mode d’institution favorise l’universalisme d’arrachement au détriment de l’universalisme d’enracinement, on continuera de voir dans les croyances des autres des préjugés et de la méconnaissance, alors que les croyances participent positivement des modalités de l’être-soi et de l’être-ensemble. On trouvera presque normal de les brimer dans leur droit le plus fondamental, et de les stigmatiser continuellement dans les médias sans se soucier le moindrement qu'en agissant ainsi tout le temps, on les violente psychologiquement; on les empêche de pouvoir se rapporter positivement à eux-mêmes, ce qui peut compromettre leur réalisation personnelle et indirectement leur participation citoyenne. Les plus forts d'entre eux pourront trouver dans cette expérience du mépris social et moral (refus de la reconnaissance) l’occasion d’un dépassement de soi. Quant aux plus faibles psychologiquement et économiquement (taux de chômage très élevé) ils pourraient -par défaut- trouver dans l’interpellation des islamistes radicaux - un moyen de se rapporter positivement à eux-mêmes et de se donner- par la mort et le combat- une raison noble de vivre. Monsieur Jocelyn Belanger a raison. Il y a certes déficit dans le manque de reconnaissance. Si on ne s’ouvre pas à l’Islam pour le comprendre, on ne reconnaitre pas le musulman (discrimination-caricature) Et c’est ce qui alimente l’islamisme. Ça c’est la cause interne. Refuser d'accorder à l'autre sa valeur et sa dignité est l'expression d'une pathologie narcissique (crise d'identité) et socio-politique (refus de vouloir partager avec l'autre le pouvoir symbolique). Il y a aussi la cause externe dont on ne parle pas souvent : la politique étrangère occidentale. Si l’Islam depuis la chute du mur de Berlin est posé au niveau externe comme l’ennemi à combattre- par la fausse thèse du choc des civilisations- je ne vois pas comment au niveau interne on devrait travailler à réhabiliter la dignité et l’image du citoyen musulman. Le contraire me semblerait plus logique. Démoniser l’autre, en faire un barbare pour garder la population dans la peur. Elle restera ainsi plus facilement mobilisable. Quitte à manipuler de temps en temps quelques radicalisés comme idiots utiles pour la cause. Mais qu’est-ce qui rends si difficile dans l’esprit de nos politiciens à imaginer que la paix, la justice et le respect, sont plus honorables et moins couteuses que le mépris et la guerre ? Dahous mohamed Chargés de cours- uqam. Département administration
Ce que vous décrivez se rapporte plus au capitalisme qu'à la démocratie. Je suis d'accord, il faut un rapprochement et une reconnaissance pour ces jeunes.
Très beau texte qui a beaucoup de sens, je dirais même l'évidence.
Si l'on suit son raisonnent, même les chrétiens qui ont d'abord été une minorité ont souffert d'un mal social. Et les militaires qui sont prêts a donner leur vie pour défendre des notions aussi abstraites que la nation sont aussi en mal social. En fait tout ceux prets a sacrifier leur vie pour une cause sont en mal-être social. Incroyable, l'histoire de l’humanité n'a donc ete ecrite que par des gens en mal-etre. Je pense que sacrifier sa vie pour des notions abstraites est le propre de l’Être-humain. Je ne connais pas d'animaux qui le fassent par contre l'histoire de l’humanité en est pleine. Poser ceci dans un contexte contraire a l’Évolution est stupide.
Vous confondez tout, monsieur. Les militaires qui partent en mission pour défendre leur patrie et des jeunes qui partent se former à l'étranger afin de pouvoir revenir assassiner d'innocents concitoyens, ce n'est pas vraiment la même chose. Un soldat qui tue un soldat ennemi en temps de guerre et un tueur en série commettent tout deux un meurtre, mais basé sur des motivations très différentes, n'est-ce pas? Et bien c'est la même chose ici. Il ne faut pas tout mettre dans un même panier. C'est la même chose pour les jeunes délinquants qui se joignent à un gang de rue et qui sont prêts à tuer et mourir pour ce groupe parce que celui-ci leur a enfin offert un sentiment d'appartenance alors qu'ils se sentaient exclus de la société et de leur famille auparavant. Ce phénomène n'a rien de nouveau. Bien sûr ce n'est pas le cas pour tous, mais pour beaucoup d'entre eux certainement. De plus, l'adhésion à une religion ne part peut-être pas toujours d'un mal social, mais cela relève néanmoins à la base d'une quête de sens et d'incertitude de la part des individus. Ce n'est pas complètement la même chose, mais les sentiments sont similaires.
Bravo! c'est dont on a besoin comme informations aux médias. On n’arrête pas de nous bourrer avec des discours qui se basent rarement sur des recherches scientifiques et professionnels.