Renaissance autochtone

Langue, culture, identité, développement économique: les défis ne manquent pas pour les jeunes autochtones qui veulent redéfinir leur avenir.

13 Novembre 2015 à 9H38

Quand elle est arrivée à l'UQAM, au début des années 2000, Bérénice Mollen-Dupuis (B.A. musique, 06) avait un but: faire son bac, puis retourner dans sa communauté, à Mingan, sur la Côte-Nord, pour y enseigner la musique. Mais la vie en a décidé autrement. «Je me suis rendu compte en cours de route que j'étais une bonne animatrice, mais pas une bonne enseignante», raconte la jeune femme d'origine innue, aujourd'hui mariée à un non-autochtone, mère de trois enfants et chargée de projet au Centre de développement communautaire autochtone à Montréal (CDCAM). Si Bérénice Mollen-Dupuis ne retourne plus à Mingan que pour les vacances, jamais elle n'a tourné le dos à sa communauté. Pendant ses études, elle a été animatrice scientifique au Jardin des Premières Nations du Jardin botanique de Montréal – «une enclave de calme en forêt au beau milieu de la ville». L'été, elle partageait avec les visiteurs les connaissances ancestrales des autochtones sur les plantes indigènes et répondait à leurs questions sur la culture de son peuple. Elle a aussi offert des tours guidés du Montréal amérindien. «Comme il ne reste pratiquement rien à voir, je montrais les endroits où les choses se sont passées et je racontais leur histoire», explique-t-elle.

Tous les projets auxquels elle a collaboré, depuis son départ de Mingan, contribuent, d'une manière ou d'une autre, à revaloriser la culture autochtone ou à donner aux siens des outils pour se développer. Le CDCAM, où elle travaille aujourd'hui, offre des cours de langue innue, crie ou mohawk. Des ateliers d'artisanat et de littératie sont aussi proposés. Pour les femmes qui se retrouvent seules à Montréal, le Centre organise des services de garderie, des cours sur la nutrition des enfants et des cuisines collectives. Cet automne, une activité permet aux jeunes de prendre conscience de leurs droits – «leurs droits en tant qu'autochtones et en tant que citoyens», précise l'animatrice.

C'est dans le Cercle des Premières Nations (CPN) de l'UQAM que la jeune femme a commencé à s'impliquer activement pour la défense des droits des autochtones. Pour elle, la solidarité avec d'autres jeunes fraîchement débarqués en ville a été un facteur important d'adaptation. «Il y a 15 ans, il n'y avait rien à Montréal, dit-elle, pas de lieu où l'on pouvait se rencontrer. J'ai été chanceuse d'avoir le CPN de l'UQAM.»

Entre 2001 et 2006, la population autochtone de la région de Montréal s'est accrue de 60 %, passant de 11 000 à 18  000  personnes, selon Statistique Canada. Et la tendance se poursuit. «C'est presque un quart de la population autochtone de tout le Québec qui vit dans la région métropolitaine», dit Bérénice Mollen-Dupuis. Si les problèmes sont nombreux en ville comme dans les réserves, les gens s'organisent. «Le Réseau pour la stratégie urbaine de la communauté autochtone à Montréal, qui réunit les communautés et des représentants gouvernementaux et municipaux, a contribué à brasser le milieu autochtone et à faire en sorte que les gens se mobilisent davantage», affirme la jeune femme.

Pour Bérénice Mollen-Dupuis et sa sœur Mélissa, cofondatrice de la section québécoise du mouvement Idle no more, en 2012, Montréal est devenue un lieu où peut s'exprimer leur appartenance à leur culture. «Être autochtone, cela ne se limite pas à vivre dans une réserve et à participer à des pow-wows, souligne-t-elle. C'est être fier d'être autochtone.»

Wapikoni à l'UQAM

Image tirée du film Message, réalisé par Marie-Pier Ottawa dans le cadre du projet Wapikoni.

Images poétiques, musiques rythmées, voix hors champ évocatrices: des vidéos d'animation réalisées à l'UQAM proposent une incursion dans l'imaginaire autochtone. En collaboration avec le Wapikoni mobile  – un studio ambulant de création audiovisuelle et musicale fondé par la cinéaste Manon Barbeau (B. Sp. animation culturelle, 74) – et le Service aux collectivités (SAC), des formations en cinéma sont offertes depuis cinq ans à des jeunes des Premières Nations. Supervisés par la réalisatrice Françoise Lavoie-Pilote, chargée de cours à l'École des médias, les jeunes ont une dizaine de jours pour réaliser un film d'animation d'une durée de deux minutes. Une occasion, pour eux, de rencontrer des étudiants en communication et, peut-être, de trouver la motivation pour entreprendre des études supérieures.

Combien y a-t-il d'étudiants autochtones à l'UQAM? Difficile de le savoir. Un projet de recherche mené par le professeur Laurent Jérôme en collaboration avec le Conseil en éducation des Premières Nations (CEPN), le Cercle des Premières Nations (CPN) et le SAC vise à documenter la réalité de ces étudiants. Qui sont-ils? Quelles sont leurs expériences? Quels sont leurs besoins? «Cette recherche nous permettra de formuler des recommandations pour que des services d'accueil mieux adaptés aux autochtones soient mis sur pied», précise Josée-Anne Riverin (B.A. relations internationales et droit international, 06; LL.M., 12), agente de développement au SAC.

Une question d'identité

Cette question d'identité ne va pas de soi. Professeur au Département de sciences des religions, Laurent Jérôme a participé à la mise sur pied de l'exposition permanente C'est notre histoire. Premières nations et Inuit du XXIe siècle, présentée depuis novembre 2013 au Musée de la civilisation de Québec. Son rôle consistait principalement à faire le lien avec les communautés impliquées dans le processus. À côté des nombreux artefacts de la collection du musée – costumes de cérémonie, tambours, sculptures, kayak et rabaska –, l'exposition, explique-t-il, cherche à faire voir ce que c'est d'être autochtone aujourd'hui. «Ce n'est pas facile à montrer, dit-il, mais l'exposition y parvient, notamment grâce à des œuvres d'artistes contemporains des Premières Nations.»

Le chercheur participe en ce moment au projet Kaianishkat, financé par le ministère de l'Éducation, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche et par le Service aux collectivités (SAC) de l'UQAM. Mené en collaboration avec Femmes autochtones du Québec, ce projet vise à outiller les femmes pour qu'elles puissent mener leurs propres recherches sur leurs propres enjeux, précise Laurent Jérôme. «La question de l'identité est un point commun à la plupart de ces enjeux, que ce soit le leadership féminin dans les conseils de bande, les mariages mixtes avec des non-autochtones, les relations entre jeunes et aînés ou la transmission de la culture», observe le professeur.

Le transfert de connaissances et de méthodologies visé par Kaianishkat constitue en soi un enjeu important pour les autochtones. «Certaines communautés ont banni les recherches sur leur territoire, affirme Julie Rousseau (M.A. sexologie, 09), conseillère de bande dans la communauté innue de Mashteuiatsh, près de Roberval, depuis 2013. Les autochtones sont tannés d'être des objets de recherche quand l'analyse se fait selon des critères étrangers à leurs besoins et à leurs réalités.»

La parole aux autochtones

«Que ce soit dans le domaine de la recherche, de la culture, de l'éducation ou des ressources économiques, il faut donner la parole aux autochtones», dit Laurent Jérôme. Selon cet anthropologue, les autochtones peuvent et doivent être les principaux artisans des solutions aux problèmes qui affligent leurs communautés. Ainsi, fait-il remarquer, l'une des principales recommandations contenues dans le rapport déposé par la Commission de vérité et réconciliation sur les pensionnats autochtones, au printemps dernier, avait trait à la protection de l'enfance et à l'importance de favoriser les mécanismes locaux quand des enfants autochtones doivent être retirés de leur foyer. «Trop d'enfants sont placés dans des familles d'accueil en dehors de leur communauté, souligne le professeur. Il faut changer les façons de faire si on ne veut pas répéter le drame des pensionnats.»

Julie Rousseau tient le même discours. «Nous avons maintenant notre propre service de protection de la jeunesse qui nous permet de trouver des personnes significatives autour de l'enfant – dans la famille ou parmi les amis –, de façon qu'il puisse rester dans la communauté et continuer d'aller à son école en attendant l'évaluation des autorités. Résultat: le taux de placement de nos enfants a considérablement baissé.»

La conseillère souhaiterait que les autochtones soient davantage maîtres de leurs décisions concernant l'allocation des ressources qui leur sont consenties. Par exemple, pouvoir utiliser pour l'éducation ou la prévention des budgets prévus pour des services curatifs. «Nous voulons cette latitude pour offrir de meilleurs services à notre population», insiste-t-elle.

La jeune femme rejoint aussi Laurent Jérôme quand il préconise, à l'instar des recommandations de la Commission de vérité et réconciliation, un meilleur enseignement de l'histoire autochtone. «Il serait tellement bénéfique que les jeunes apprennent la vraie histoire des Premières Nations», affirme-t-elle. Dans le même ordre d'idées, elle souhaiterait que les adultes travaillant dans des domaines où ils sont susceptibles d'avoir à traiter avec des autochtones –infirmières, médecins, juges, avocats, policiers – soient mieux informés des réalités qui touchent les Premières Nations.

Decolonizing Street Art/Les voix insoumises

Pour la deuxième fois à l'été 2015, des artistes de rue autochtones venant de diverses régions de l'Amérique du Nord se sont réunis à Montréal pour créer des œuvres dans le cadre de l'événement Decolonizing Street Art/Les voix insoumises.

L'artiste Lianne Charlie travaillant sur un détail de sa murale.Photo: Nathalie St-Pierre

Porté par l'artiste Camille Larivée, étudiante au baccalauréat en histoire de l'art et au certificat en études féministes, ce projet a pour but de «mettre sur pied une communauté de créateurs qui souhaitent bâtir des ponts entre les Premières Nations et les Blancs, et briser les préjugés et les stéréotypes reliés aux autochtones», explique la jeune femme, elle-même non autochtone.

Decolonizing Street Art se veut un lieu de résistance au colonialisme, au capitalisme et à toute autre forme d’oppression, incluant, mais pas seulement, la lutte au racisme, au patriarcat et à l’hétérosexisme. «Tous les artistes ont une démarche qui s'articule autour de l’identité et de l’iconographie autochtones, explique Camille Larivée. Les thèmes qu'ils abordent traitent des luttes autochtones pour la reconnaissance des territoires ancestraux et de réalités difficiles auxquelles sont confrontées certaines communautés, comme les assassinats de femmes autochtones et la dégradation de l'environnement.» On peut voir des images et des vidéos des œuvres réalisées dans le cadre de ce projet sur le site decolonizingstreetart.com.

Bérénice Mollen-Dupuis travaille à la mise sur pied d'un projet de clinique de santé «culturellement sécurisante» pour les autochtones. «Souvent, les autochtones n'iront pas à l'hôpital par crainte d'être jugés, rapporte-t-elle. On a vu le même problème dans les maisons d'hébergement pour les femmes victimes de violence, où les femmes autochtones n'étaient pas vues d'un bon œil. On disait qu'elles ne savaient pas élever leurs enfants, par exemple, parce qu'elles ne les élevaient pas de la même façon que les non-autochtones.»

Avant de devenir conseillère de bande, Julie Rousseau a contribué à ISHKUTEU, un autre projet mené en collaboration avec le SAC et Femmes autochtones du Québec. L'objectif était que les femmes autochtones en difficulté aient accès à un réseau de services adaptés à leurs besoins. Elle a aussi été formée dans le cadre du projet Wasaiya, également appuyé par le SAC, dont le but était d'amener les femmes autochtones à prendre conscience de leurs droits.

Aujourd'hui, les questions touchant la situation des femmes continuent d'intéresser Julie Rousseau. Ces questions font partie de ses responsabilités, au même titre que l'éducation, la main-d'œuvre et la lutte à la pauvreté. La communauté de Mashteuiatsh compte 2400 personnes vivant sur la réserve et quelque 6000 membres hors réserve. «On compare parfois le rôle du conseil de bande à celui du conseil municipal, mais nos responsabilités sont beaucoup plus grandes», fait valoir la jeune conseillère.

Des responsabilités difficiles à assumer. «On essaie de sortir du joug de la dépendance, dit-elle. On s'en sort un peu mieux que dans d'autres communautés en raison des fonds dont nous disposons, qui ne proviennent pas du fédéral.» La communauté a conclu des ententes économiques avec des entreprises forestières de la région et avec la minicentrale hydro-électrique de Val Jalbert, par exemple. Les ressources qui en découlent permettent, entre autres, d'investir dans la culture et le patrimoine. «Nous avons pris le contrôle de notre éducation au primaire et au secondaire, mentionne Julie Rousseau. Nous suivons le cursus du ministère de l'Éducation, mais tout ce que nous pouvons faire, ajouter ou modifier pour enseigner notre histoire et mettre notre culture en valeur, nous le faisons.»

La propriété de la terre

Un des obstacles au développement économique dans les communautés est lié au fait que les autochtones ont difficilement accès au crédit, puisqu'ils ne sont pas individuellement propriétaires de la terre sur laquelle ils vivent. Formalisée lors de la création des réserves par la Loi sur les Indiens, cette situation a ses origines au tout début de la colonisation, explique Alain Beaulieu, professeur au Département d'histoire et spécialiste des questions autochtones. «Dans l'imaginaire des Européens, les Indiens peuvent fréquenter la terre, l'utiliser, en avoir l'usufruit, mais ils ne peuvent ni la posséder ni la gérer», remarque-t-il.

L'absence de propriété privée s'accorde aussi avec l'imaginaire autochtone, observe l'historien, qui est également titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la question territoriale autochtone. «Pour les autochtones, il y a une dimension identitaire reliée à la terre possédée collectivement: avoir une terre en pleine propriété, comme un colon, c'est perdre son identité et devenir soi-même un colon.» Au 19e siècle, quand les réserves sont institutionnalisées, on veut s'assurer qu'elles ne pourront pas être démembrées. Si les Indiens pouvaient donner leur terre en garantie, ils risqueraient de la perdre. Autrement dit, c'est le statut collectif de la terre, dans la réserve, qui garantit son intégrité. Une question toujours sensible pour les autochtones, qui rend la situation difficile à corriger. «Si la propriété devient privée et qu'on la vend à des étrangers, cela dilue l'identité reliée à la terre», remarque Alain Beaulieu.

Reconstruire la culture

Reconstruire la culture autochtone que les pensionnats ont voulu éradiquer fait partie des recommandations de la Commission de vérité et réconciliation. Est-ce que les appuis viendront pour relever ce défi? Julie Rousseau se montre sceptique. «La Commission a bien fait son travail, commente-t-elle. Mais tout ce que je vois dans ses recommandations, ce sont des revendications que les autochtones ont depuis longtemps. Est-ce que ce sera mieux reçu parce que ce ne sont pas les autochtones qui le disent? On verra. Le rapport remis dans les années 90 par la Commission royale sur les peuples autochtones était aussi très bien fait, mais pratiquement aucune recommandation n'a été suivie.»

La principale revendication des autochtones, souligne la conseillère de bande, c'est l'autodétermination. «La Loi sur les Indiens est patriarcale et désuète, dit-elle. C'est une loi d'assimilation qui entrave le développement de nos communautés. Aux yeux de la loi, nous sommes des mineurs, les enfants de la Reine. La tutelle pèse lourd, et, de toute façon, ça ne fonctionne pas. Il faut en sortir.»

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 13, no 2, automne 2015.

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