La revitalisation de Rio

La ville s'est métamorphosée depuis une quinzaine d'années, mais cela a eu un coût pour sa population. 

31 Mai 2016 à 9H30

Série Rio 2016
Les Jeux olympiques se dérouleront du 5 au 21 août prochain à Rio de Janeiro, au Brésil, tandis que les Jeux paralympiques auront lieu du 7 au 18 septembre.

Vue aérienne de Rio de Janeiro.Photo: iStock

Un appel lancé le 27 mai dernier par 150 experts se préoccupant du virus Zika qui sévit au Brésil n'ébranle pas la Ville de Rio de Janeiro, qui poursuit ses préparatifs afin d'accueillir la grande messe olympique. Après tout, l'Organisation mondiale de la santé a déclaré que «rien ne justifie de repousser ou d'annuler les jeux pour des motifs de santé publique.»

Deux ans après avoir été l'une des villes hôtes de la Coupe du monde de football, Rio est-elle prête pour les jeux? Capitale politique et culturelle du pays jusqu'en 1960, quand le siège du gouvernement s'est déplacé à Brasilia, Rio a vu son image se ternir à partir des années 1980, alors qu'elle est envahie par les trafiquants de drogue, les gangs de rue et les milices, rappelle Anne-Marie Broudehoux. «Les efforts pour "nettoyer" la ville, amorcés dans les années 1990, et l'accueil de grands événements sportifs font partie des stratégies pour redorer son blason», souligne la professeure de l'École de design, qui s'intéresse aux mutations subies par les grandes villes olympiques. Après un livre sur Beijing publié dans la foulée des Jeux d'été de 2008, elle travaille depuis quelques années à un autre ouvrage, celui-là sur Rio.

Sylvain LefebvrePhoto: Émilie Tournevache

La revitalisation urbaine entreprise à Rio s'inspire de l'exemple de Barcelone, qui a accueilli les Jeux d'été en 1992. La ville catalane a procédé à la réfection d'infrastructures existantes et à la reconversion de ses équipements une fois les jeux terminés, tout en redynamisant son centre-ville, raconte Sylvain Lefebvre, professeur au Département de géographie et directeur du Groupe de recherche sur les espaces festifs (GREF). «La configuration spatiale de Rio ressemble à celle de Barcelone, note-t-il. Les compétitions se dérouleront dans quatre grands quartiers et le défi était de les relier entre eux par des routes, des bus rapides et la prolongation du métro.» Les quartiers portuaires et le front de mer étaient aussi en mal de revitalisation depuis des années. «On en a profité pour leur refaire une beauté, en construisant des musées, des restaurants et d'autres équipements. Mais tout cela comporte des effets collatéraux que l'on a observés également à Barcelone, nommément l'embourgeoisement et la gentrification.»

Le parc olympique a été construit au cœur de Barra da Tijuca, un quartier blanc et riche, une espèce de banlieue américaine de Rio à la Miami Beach, indique Anne-Marie Broudehoux, qui s'intéresse particulièrement à l'embellissement urbain et au camouflage de la pauvreté. «Ce quartier est situé de l'autre côté de la montagne, loin du vieux Rio, qui abrite les favelas et les plus démunis. La décision n'a rien de surprenant: le maire de la ville, Eduardo Paes, est né à Barra da Tijuca.»

Anne-Marie Broudehoux

Ce parc olympique a été développé par un promoteur privé, qui récupérera les terrains et les infrastructures pour en faire des condos de luxe après les jeux. «Le plus grand projet d'infrastructure est de lier l'autoroute du centre-ville à Barra da Tijuca, poursuit la professeure. On se sert du prétexte des Jeux pour construire la route qui permettra ensuite aux riches qui habiteront les condos de Barra da Tijuca de se déplacer vers le centre-ville.»

On a également érigé des murs et des «barrières acoustiques» le long de la route menant à l'aéroport, souligne la chercheuse. «C'est de la frime, destinée uniquement à cacher les favelas de part et d'autre de cette route.»

Déplacements massifs

Quand on ne tente pas de cacher les plus démunis, on les déplace carrément, notent tristement les deux professeurs. Aucun chiffre officiel n'est disponible, mais on peut sans se tromper avancer que des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées des favelas vers la périphérie de la ville, le plus loin possible de la célèbre plage de Copacabana. «Ces gens-là travaillent pourtant au centre-ville ou dans les quartiers chics comme serveurs, bonnes ou portiers, signale Anne-Marie Broudehoux. Leur mobilité s'est détériorée, sans parler du déracinement qu'on leur a imposé.»

Aucun chiffre officiel n'est disponible, mais on peut sans se tromper avancer que des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées des favelas vers la périphérie de la ville, le plus loin possible de la célèbre plage de Copacabana.

Les Jeux olympiques représentent une occasion rêvée pour les gouvernements municipaux qui cherchent à obtenir des fonds pour accélérer le développement de leur ville. «Le maire de Rio a pu développer tous les projets qui n'avaient pas été acceptés de façon démocratique au cours des dernières années, note la chercheuse. On a décrété une sorte d'état d'urgence, Rio a obtenu le statut de ville d'exception en vue des Jeux et la protection des droits des travailleurs sur les chantiers a été reléguée à l'arrière-plan.»

Un peu de folklore olympique

Depuis des mois, la presse locale et internationale relate les retards dans la construction des infrastructures, les dépassements de coûts, le déplacement des populations et les scandales de corruption. «Cela fait partie du folklore olympique, mais les principales infrastructures sont prêtes», affirme Sylvain Lefebvre.

Et la qualité de l'eau? «Ça aussi, ça fait partie du folklore, souligne Sylvain Lefebvre. Les mêmes doutes ont été soulevés à Beijing et à Londres», se rappelle-t-il. Sauf que cette fois-ci, on parle de véritables toilettes à ciel ouvert. «Ce sont les riches dans leurs tours à condos qui ne veulent pas se raccorder au système d'égout municipal, précise Anne-Marie Broudehoux. On a construit, paraît-il, un immense filet à mailles très serrées déployé jusqu'au fond de la Baie de Guanabara, où auront lieu les compétitions, pour arrêter les gros déchets. À l'intérieur de ce périmètre, on versera une soupe chimique destinée à amoindrir la présence de bactéries.»

Des coûts raisonnables?

Les estimations de coûts pour ces jeux tournent autour de 20 milliards de dollars. À titre comparatif, la facture des Jeux d'été de Londres, en 2012, s'élevait à 15 milliards – rien à voir avec Beijing, en 2008 (plus de 40 milliards!), ou même Sotchi, en 2014 (plus de 50 milliards pour des Jeux d'hiver, qui comptent moins d'épreuves et d'athlètes). «La facture est élevée et elle risque d'être encore plus salée d'ici la fin des jeux, estime Sylvain Lefebvre, et cela malgré le discours officiel des villes hôtes et du Comité international olympique, qui disent vouloir réduire le coût des jeux et éviter la démesure.»

La menace terroriste qui plane désormais sur tous les grands événements internationaux risque aussi de faire gonfler la facture des jeux. «Il y avait 40 000 policiers et soldats à Londres, il y en aura 85 000 à Rio, note le chercheur. Mais c'est aussi pour s'assurer qu'il n'y aura pas de débordement de la société civile.»

Une crise politique

Ces jeux se dérouleront, rappelons-le, tandis que le pays est plongé depuis des semaines dans une crise politique sans précédent, la présidente, Dilma Rousseff, ayant été écartée du pouvoir pour faire face à une procédure de destitution en lien avec un scandale de corruption.

Depuis des mois, la société civile brésilienne fait entendre haut et fort son scepticisme face à ces jeux. «Les groupes de résistance et les manifestants savent qu'ils doivent se faire voir dans les derniers mois avant les jeux, lorsque les journalistes envoyés sur place cherchent des histoires, souligne Anne-Marie Broudehoux. Car dès la seconde où les jeux débuteront, aucun réseau de télévision ne voudra parler des problèmes, au risque de se tirer dans le pied.»

«Personne n'a le goût de faire la fête à Rio en ce moment, surtout pas les gens de la classe moyenne qui paient le prix de ces jeux ou les pauvres qui ont été déplacés.»

Anne-marie Broudehoux

Professeure à l'École de design

«On a vécu la même chose il y a deux ans lors de la présentation de la Coupe du monde, mais tout s'est bien déroulé et ce fut un bon événement pour Rio», note Sylvain Lefebvre à propos de la grogne populaire. «Je n'en suis pas si certaine, dit Anne-Marie Broudehoux. Les lendemains de la Coupe du monde n'ont pas été si joyeux, surtout après l'humiliation subie par l'équipe locale. Les Brésiliens se sont dit: Tout ça pour ça ? Personne n'a le goût de faire la fête à Rio en ce moment, surtout pas les gens de la classe moyenne qui paient le prix de ces jeux ou les pauvres qui ont été déplacés.»

La professeure reconnaît néanmoins que le spectacle télévisuel risque d'être éblouissant. «Rio est une ville magnifique qui comporte peu de terrains plats disséminés à travers d'immenses montagnes. Les sites de compétition ont été choisis afin de maximiser la visibilité du paysage urbain et d'en faire un facteur d'attractivité touristique.»

«Ce que l'on risque de voir apparaître dans le futur, ce sont des villes qui déposent une candidature commune afin de partager la facture.»

Sylvain Lefebvre

Professeur au Département de géographie

Alors, est-ce que le jeu olympique en vaut la chandelle? «C'est la grande question!, répond Sylvain Lefebvre. Les élites économiques et politiques des villes hôtes le pensent encore, même si elles sont plus prudentes dans leurs discours, car la revitalisation d'une ville comme Rio a toujours un coût pour la population. Ce que l'on risque de voir apparaître dans le futur, ce sont des villes qui déposent une candidature commune afin de partager la facture.»

«Je ne crois pas que les Jeux auront des retombées positives, conclut Anne-Marie Broudehoux. Le film animé Rio a fait beaucoup plus pour la ville que tout ce qui se passe actuellement!» 

L'actualité vue par nos experts

Des experts de l'UQAM sont prêts à commenter des questions touchant la gestion des Jeux ou plusieurs aspects de la performance sportive. Voir notre liste.

Articles connexes
PARTAGER
COMMENTAIRES 0 COMMENTAIRE