La charte de la discorde

Le débat sur la charte de la laïcité a contribué à l'augmentation des tensions intercommunautaires.

27 Septembre 2016 à 10H39

Manifestation contre la charte des valeurs québécoises, à l'automne 2013.Photo: Matias Garabedian

Au cours des dernières semaines, Jean-François Lisée, candidat dans la course à la chefferie du Parti québécois, a réclamé un débat sur le bannissement de la burqa, du niqab et du burkini. Il n'en fallait pas davantage pour que ses adversaires l'accusent de vouloir présenter un projet de «charte des valeurs 3.0». Le projet de charte de la laïcité, déposé à l'automne 2013 par le gouvernement Marois, avait suscité de vives réactions au sein de la population québécoise. «Le débat sur les valeurs québécoises aurait pu et aurait dû être bénéfique pour l'ensemble de la société, mais il a dérapé et a créé des tensions qui ont laissé des traces qui perdurent», affirme Ghayda Hassan, professeure au Département de psychologie. Celle-ci a publié récemment dans Transcultural Psychiatry les résultats d'une recherche sur le sujet.

Spécialiste des relations intercommunautaires, Ghayda Hassan s'intéresse depuis longtemps aux impacts des conflits internationaux, du terrorisme et de la guerre au terrorisme sur la santé mentale des individus. Ces recherches sont menées dans le cadre de SHERPA, un centre de recherche et de formation hébergé par le CIUSSS du Centre-Ouest-de-l'île-de-Montréal, précise-t-elle. «De manière générale, nous observons que plus les relations intercommunautaires sont perçues comme étant tendues, plus cela affecte négativement la santé mentale des individus, qui peuvent présenter des symptômes d'anxiété ou de dépression, par exemple.»

Ghayda HassanPhoto: Émilie Tournevache

Le débat sur les accommodements raisonnables a interpellé la chercheuse. Bien que pacifique, ce débat semblait créer une fracture au sein de la population québécoise. «SHERPA n'avait pas effectué de recherche sur le sujet à l'époque, mais lorsque le débat sur la charte des valeurs est apparu sur le radar, nous avons jugé qu'il s'agissait d'une occasion pour prendre le pouls des relations intercommunautaires québécoises.»

Le contexte soudain du dépôt du projet de loi par le Parti québécois n'a pas permis à la chercheuse de demander du financement pour un projet de recherche à grande échelle. «Nous avons concocté un projet-pilote pour sonder des étudiants de l'UQAM», précise-t-elle. Au printemps 2014, 441 étudiants de l'UQAM ont accepté de répondre à un questionnaire web portant sur leurs perceptions à propos de différents sujets: la charte, leur identité, l'affichage de leur identité, la discrimination, les relations intercommunautaires et leur avenir au Québec.

Des tensions négatives

«Les résultats indiquent que le débat sur la charte des valeurs était associé à une augmentation de la perception négative des relations intercommunautaires, particulièrement de la part des femmes, des immigrants et de ceux qui s'identifiaient comme appartenant à une minorité culturelle ou religieuse», révèle Ghayda Hassan.

La chercheuse a également noté que la perception en matière de discrimination était assez élevée pendant le débat sur la charte. «Plus de 30 % des répondants estimaient avoir été victimes ou témoins directs de discrimination basée sur l'origine ethnique ou les croyances religieuses. C'est un pourcentage préoccupant.» Elle précise toutefois ne pas avoir demandé aux répondants leur vécu en matière de discrimination avant le débat sur la charte, ce qui l'empêche d'affirmer que la charte a contribué à une hausse des cas de discrimination.

«Plus de 30 % des répondants estimaient avoir été victimes ou témoins directs de discrimination basée sur l'origine ethnique ou les croyances religieuses. C'est un pourcentage préoccupant.»

Ghayda Hassan

Professeure au Département de psychologie

Les personnes qui étaient contre la charte, celles qui s'identifiaient à une minorité religieuse et/ou ethniques ainsi que les femmes étaient plus à risque de faire état d'un sentiment de détresse psychologique. «Ces résultats [pas suffisamment représentatifs pour avoir une portée scientifique, précise-t-elle] ne m'étonnent pas, car ils s'inscrivent dans une suite logique et malheureuse de la manière dont d'importants débats de société dérapent, affirme Ghayda Hassan. Et ces dérapages ont nourri des tensions intercommunautaires.»

Dans les hôpitaux avec lesquelles la chercheuse collabore, des personnes sont encore soignées pour des dommages psychologiques en lien avec la charte, comme des agressions dans la rue. «Ces cas cliniques sont anecdotiques, bien sûr, mais cela démontre tout de même que de vraies personnes sont encore affectées par la façon dont s'est déroulé ce débat.»

La faute aux médias?

En parallèle avec le questionnaire soumis aux étudiants, Ghayda Hassan a procédé à l'analyse de quelque 250 reportages et articles parus dans les médias durant le débat sur la charte des valeurs – un article sur le sujet devrait être publié au cours des prochains mois. «Nous avons remarqué une tendance à présenter les enjeux de la charte de manière sensationnaliste, révèle-t-elle. On faisait des raccourcis ou des amalgames, notamment en présentant la religion musulmane et les femmes voilées comme des dangers potentiels pour la société québécoise. Je ne nie pas que ce sont peut-être des peurs réellement ressenties au sein de la population, mais elles ne sont pas réalistes, elles ne sont pas fondées sur des faits et des menaces réelles. Il faudrait donc s'interroger sur la responsabilité des médias dans ce genre de débat.»

Les discours polarisants, comme on le voit aux États-Unis avec Donald Trump, sont dangereux pour la paix sociale, estime la chercheuse. «Ces discours nourrissent les problèmes qu'ils essaient de résoudre. Parce qu'il a dérapé, le débat sur la charte a créé l'effet opposé à ce que le parti Québécois recherchait, en ostracisant certaines minorités culturelles et religieuses. Or, un débat mené sainement aurait pu être profitable à l'ensemble de la société québécoise.» 

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