Difficile intégration

Société accueillante et tolérante, le Québec doit apprendre à mieux intégrer ses immigrants.

14 Novembre 2016 à 15H20

Illustration: Lino

Dans la région de Montréal, des secteurs comme la cueillette de fruits et légumes, l'emballage, la manutention et la transformation agro-alimentaire embauchent une main-d'œuvre bon marché constituée en majorité d'immigrants. Fait troublant, nombre d'entre eux possèdent des diplômes et ont été choisis lors du processus d'immigration pour leurs qualifications ainsi que pour leur capacité à s'intégrer à leur société d'accueil.

Le professeur du Département de sociologie Paul Eid (M.A. sociologie, 97) mène actuellement une recherche sur les conditions de travail de ces employés. Licenciement abusif, heures supplémentaires non payées… les entreprises de ces secteurs ne respectent pas toujours les normes du travail. «Il y a beaucoup de violations. Les conditions de santé au travail et de salubrité laissent aussi à désirer», précise le chercheur, un spécialiste de l'intégration en emploi.

Pourquoi tant d'immigrants sont-ils aiguillés vers ces secteurs? «Ils ne réussissent pas à se requalifier, sont dans une impasse, puisqu'ils ne peuvent plus attendre avant de se trouver un travail plus adéquat, leurs réseaux d'amis immigrants ne connaissent que ces types d'emplois et, le temps faisant son œuvre, ils se retrouvent avec des trous dans leur C.V.», énumère Paul Eid.

«Notre société condamne le racisme, mais le phénomène existe et a un impact réel sur l'accès à l'emploi des immigrants.»

PAUL EID

Professeur au Département de sociologie

Pour les nouveaux arrivants, dénicher un travail est rarement une sinécure. Principal obstacle: la reconnaissance des diplômes. «Comme le processus est très lourd, de nombreux arrivants se découragent et se tournent vers des emplois les déqualifiant à différents niveaux: un médecin optera pour le métier d'infirmier, ou pire encore, se rabattra sur des emplois peu valorisants, y compris le travail en usine», remarque le chercheur.

Besoin de cohérence

La société d'accueil doit être plus cohérente, affirme Edmundo Pavon (M.A. intervention sociale, 05), directeur général du Centre d'accueil pour immigrants et réfugiés du Sud-Ouest de Montréal (Airsom-Prisme).

«On fait venir des immigrants pour combler des pénuries dans certains secteurs d'emploi, comme celui de la santé, mais les corporations professionnelles leur mettent des bâtons dans les roues.»

Edmundo Pavon

Le problème de reconnaissance des compétences professionnelles est pourtant bien connu. En 2005, le gouvernement québécois a mis en place un service de reconnaissance des diplômes. Deux ans plus tard, le poste de Commissaire aux plaintes en matière de reconnaissance des compétences professionnelles relevant de l'Ordre des professions a été mis sur pied. Des programmes incitatifs d'accès à l'égalité facilitant l'embauche d'immigrants, comme celui qu'offre Emploi Québec en vertu du Programme d'aide à l'intégration des immigrants et des minorités visibles en emploi, accordent des subventions aux employeurs. Manifestement, cela ne suffit pas. «Il faudrait instaurer des mesures coercitives afin d'obliger les entreprises et les organismes récalcitrants à diversifier leur personnel et à être plus représentatifs de la société», soutient Paul Eid.

Discriminés malgré des compétences égales

Autre problème de taille: la discrimination. «Notre société condamne le racisme, mais le phénomène existe et a un impact réel sur l'accès à l'emploi des immigrants», observe Paul Eid, qui est aussi chercheur au Centre de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté (CRIEC). Une étude qu'il a menée pour le compte de la Commission des droits de la personne a révélé qu'à Montréal, les candidats des minorités racisées formés au Québec ont, à compétences et à profils égaux, entre 60 et 65 pour cent moins de chance d'être convoquées en entrevue que les candidats du groupe majoritaire.

Le Québec accueille bon an mal an 50 000 immigrants, dont la plupart sont choisis en fonction des besoins du marché du travail. Rendue publique en mars 2016, la nouvelle Politique québécoise en matière d'immigration, de participation et d’inclusion a pour objectifs «d'être plus en adéquation avec les besoins de la société québécoise, et de viser une plus grande prospérité en s'appuyant sur l'immigration et la pleine participation des personnes immigrantes et des minorités ethnoculturelles.»

En tant que société d'accueil, nous avons la responsabilité de mettre en place toutes les conditions possibles à l'insertion des immigrants, alors que les immigrants ont, en retour, le devoir d'apprendre la langue et de s'intégrer. Mais de moins en moins de cours de francisation sont offerts. «Bien que la demande soit forte pour de tels cours, des établissements comme les cégeps, qui gèrent l'offre de services, ont vu leur budget fondre», regrette Paul Eid.

Un certificat en demande

L'UQAM offre depuis 1992 un Certificat en immigration et relations interethniques. Ce programme s'adresse en particulier aux professionnels qui travaillent auprès d'une clientèle immigrante. «L'objectif est d'offrir aux étudiants des outils pour mieux intervenir auprès de cette clientèle et mieux comprendre les enjeux de l'immigration comme le racisme et les politiques migratoires», explique le professeur Paul Eid, responsable du programme. Comme le certificat peut mener, par cumul, au grade de bachelier ès arts, on y trouve aussi des étudiants de divers horizons intéressés par la question de l'immigration. «Ce brassage donne des classes riches, propices aux débats animés, ajoute le professeur. Près d'un tiers des étudiants inscrits sont des immigrants, beaucoup plus que dans les autres programmes offerts par le Département de sociologie.»

Les délais pour assister aux classes de français sont trop longs et les immigrants sont parfois laissés à eux-mêmes. «Il faut trouver des solutions pour les intégrer plus rapidement, en combinant, par exemple, des cours de français à des stages en entreprise, souligne Line Chaloux (C. intervention psychosociale, 89; C. immigration et relations interethniques, 96), fondatrice et directrice générale du Centre d’orientation et de formation pour favoriser les relations ethniques traditionnelles (Coffret), situé à Saint-Jérôme.

Line Chaloux a mis en place le premier centre d'aide aux immigrants en région il y a 25 ans. Ce centre, qui dessert la région des Laurentides, propose des services de première ligne (cours de francisation, jumelage interculturel et autres activités sociales), en plus d'offrir de l'aide alimentaire aux plus démunis.  L'expérience de l'intégration en région n'est pas la même qu'à Montréal, selon elle. «L'apprentissage du français est plus systématique. Il y a aussi moins de phénomènes de ghettoïsation.»

L'école, un lieu d'intégration

Avec le milieu du travail, l'école est un lieu important d'intégration. «C'est un milieu pour apprendre et favoriser le vivre-ensemble», soutient Maryse Potvin, professeure au Département d'éducation et formation spécialisées. Pour cette spécialiste de l'éducation antiraciste et interculturelle, l'école joue un rôle crucial dans le développement des enfants. «Elle peut combler des besoins de reconnaissance et d'appartenances. Une identité saine se construit lorsque l'enfant se sent accepté dans son milieu, affirme la chercheuse. Bref, l'école, c'est bien plus que du français et des mathématiques!»

La formation des maîtres doit être mieux adaptée à la réalité des élèves immigrants, dit celle qui donne des cours de formation à la pluriethnicité aux futurs enseignants de la Faculté des sciences de l'éducation. «L'une des compétences qu'ils doivent acquérir pour obtenir leur diplôme est de pouvoir préparer les élèves au vivre-ensemble, à la non-discrimination et au respect de la diversité.»

Jumelages interculturels

Depuis sa création, en 2002, le projet de jumelages interculturels obtient un grand succès. La professeure Nicole Carignan, du Département d'éducation et formation spécialisées, et la maître de langue Gladys Benudiz, de l'École de langues, ont eu l'idée de jumeler leurs étudiants inscrits respectivement à la Faculté des sciences de l'éducation et au certificat en français écrit pour non-francophones. Les jumelages permettent ainsi d'augmenter les contacts des étudiants immigrants avec des Québécois d'origine. «Ces jeunes auront à enseigner à des enfants d'immigrants et à côtoyer des personnes provenant d'autres cultures dans le cadre de leur travail, souligne Nicole Carignan. Il leur est grandement profitable d'entrer en contact avec des immigrants, lesquels peuvent en retour améliorer leur français et en apprendre davantage sur la société québécoise.»

Une bourse pour étudiants réfugiés

Depuis janvier 2016, la diplômée Sophie Laberge (B.A. études littéraires, 99) a mis sur pied, avec son conjoint André Faleiros, une bourse de 1000 dollars destinée aux étudiants réfugiés forcés de quitter leur pays pour des raisons politiques. Gérée par la Fondation de l'UQAM, la bourse Silveira Faleiros, en hommage aux parents – eux-mêmes réfugiés politiques – du conjoint de Sophie Laberge, est remise chaque année à un étudiant inscrit à temps complet dans un programme de baccalauréat.

Depuis 2002, des activités de jumelage se sont ajoutées en travail social, en développement de carrière, en didactique des langues et en psychologie, et ont réuni plus de 12 000 étudiants. Le projet a fait plusieurs rejetons dans le monde: des concepts similaires à celui de l'UQAM ont été développés en France, au Mexique et en Espagne.

Intégration distincte

Le Québec est-il différent des autres sociétés occidentales en ce qui a trait à l'intégration des immigrants? Oui et non, croit le professeur du Département de sociologie Jacques Beauchemin (Ph.D. sociologie, 92). Deux éléments expliquent, selon lui, les défis particuliers de l'intégration des immigrants au Québec: son passé catholique et son statut minoritaire.

«Le Québec a un héritage catholique lourd, qui a fait naître un grand désir de laïcité, plus fort qu'ailleurs en Amérique du Nord», précise-t-il.  Les Québécois n'ont pas, par ailleurs, le parcours historique d'une société majoritaire. «Le Québec est une société minoritaire, qui a une expérience en tant que telle; une société consciente de sa vulnérabilité. Dans un pays comme les États-Unis, la question de l'intégration – qui ne se fait pas sans heurts – ne se pose pas comme un problème. Au Québec, cela en est un, puisque notre culture n'est pas dominante et que nous ne représentons pas une force démographique.» Or, toutes proportions gardées, le Québec accueille près de deux fois et demie plus d'immigrants que la France et presque autant que les États-Unis, rappelle le professeur.

Dans des sociétés comme la nôtre, qui se disent à la fois laïques et multiculturelles, «l'expression de la différence, de la foi et des convictions religieuses est devenue acceptable, nécessaire, voire inévitable, dit Jacques Beauchemin. Mieux vaut l'accueillir dans l'espace public plutôt que de la refouler. Mais, en même temps, cela fait pression sur la laïcité.»

Selon lui, les politiques valorisant le multiculturalisme favorisent le repli identitaire. «Dans certains pays, comme la Hollande, des communautés ont bâti leurs propres réseaux d'écoles et de garderies et leurs membres ne maîtrisent pas la langue de la société d'accueil, illustre–t-il. Que voit-on apparaître en réaction à ce phénomène? La montée de l'extrême-droite liée à l'indolence des gouvernements vis-à-vis l'intégration des minorités. Cela pourrait aussi arriver au Québec. Il faut demeurer vigilant.»

Le Québec devrait-il accueillir moins d'immigrants afin de mieux les intégrer ? «Aux yeux de bien des Québécois, cette question relève de la xénophobie. Pourtant, c'est une question légitime qui doit être posée», martèle Jacques Beauchemin. Le Québec a un engagement envers les immigrants, soit celui de leur offrir de bons emplois, à la hauteur de leurs attentes, de les franciser et de les loger convenablement, mais tout cela demande des moyens financiers. «Il faudrait peut-être essayer d'accueillir moins d'immigrants, mais de manière plus réussie.»

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 14, no 2, automne 2016.

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