Sexualité extrême

Sabrina Maiorano remporte un prix pour un essai sur la représentation du BDSM lesbien en art contemporain.

14 Novembre 2016 à 8H37

Catherine Opie, Self-Portrait/Cutting, 1993, Regen Projects, Los Angeles. «L'oeuvre montre l'artiste de dos dans lequel est taillé à même la chair un dessin aux allures enfantines (...) L'exécution du motif est puisée à même le registre des pratiques sadomasochistes, en l'occurence le cutting», explique Sabrina Maiorano.

Doctorante en sexologie, Sabrina Maiorano a obtenu récemment le prix de la meilleure publication de l'Institut de recherches et d'études féministes (IREF) pour son essai intitulé Représentation du BDSM lesbien en art contemporain: genres et sexualités féministes queer chez Catherine Opie, Del LaGrace Volcano et Tejal Shah. Publié dans la collection Tremplin des Cahiers de l'IREF (no 8, 2016), cet essai a été rédigé à partir de son mémoire de maîtrise en histoire de l'art (concentration en études féministes), réalisé sous la direction de la professeure Thérèse Saint-Gelais.

Le BDSM (bondage/discipline, domination/soumission, sadomasochisme), pratiqué par deux ou plusieurs partenaires, englobe trois familles de jeux sexuels extrêmes: jeux de restriction (physique ou psychologique) et de domination/soumission et ceux impliquant le plaisir par la douleur.

Selon Sabrina Maiorano, la sexualité incarnée dans le BDSM lesbien recèle un potentiel politique sur les plans collectif et artistique. «Sur le plan collectif, son caractère politique réside dans la remise en cause des rapports sexuels hétéronormatifs – mariage, monogamie, sexualité reproductive, dit-elle. Sur le plan artistique, la production des artistes lesbiennes fréquentant le milieu BDSM peut être associée à une forme d'activisme politique, par lequel elles tentent de donner une légitimité aux communautés sexuelles marginalisées dont elles font partie.»

La doctorante a mené sa recherche avec un souci de reconnaissance des sous-cultures lesbiennes BDSM, d'une sexualité source de plaisir – plaisir qui ne cadre pas toujours avec une vision idéalisée d'une sexualité égalitaire.

Un art invisible

L'art lesbien ne se réfère pas à un style ou à une esthétique particulière, mais à un corpus diversifié qui interroge les réalités lesbiennes au sein de la culture patriarcale, souligne Sabrina Maiorano. «Les productions artistiques lesbiennes occupent depuis longtemps une position marginale, tant dans l'histoire de l'art en général que dans l'histoire de l'art féministe», constate la jeune chercheuse. Avec sa directrice de thèse, la professeure du Département de sexologie Julie Lavigne, Sabrina Maiorano a répertorié 501 œuvres représentant la sexualité féminine, réalisées par des femmes lesbiennes et hétérosexuelles entre 1999 et 2009 et reproduites dans des revues d'art contemporain. «Moins de 5 % d'entre elles représentaient la sexualité lesbienne», observe-t-elle.

Les origines de la production artistique lesbienne pro BDSM remontent aux années 80, une période marquée par de profondes divergences au sein du mouvement féministe autour de la sexualité. «Une division apparaît entre féministes anti et pro-pornographie, note la doctorante. Les premières ne s'opposent pas en général à la présence de la sexualité féminine dans l'art, mais à certaines de ses représentations qu'elles jugent dégradantes pour les femmes. Les secondes, qui adoptent une posture anti-censure, revendiquent une réappropriation féministe des conventions pornographiques et sont favorables au BDSM.»

Des œuvres charnières

Tejal Shah, Déjeuner sur l'herbe (détail), 2008.

Dans son essai, la doctorante s'est intéressée à trois œuvres charnières dans la représentation du BDSM lesbien en art contemporain: Untitled (1988) de Del LaGrace Volcano, Self-Portrait/Pervert (1994), de Catherine Opie, et Déjeuner sur l'herbe (2008), de Tejal Shah. Ces œuvres photographiques illustrent trois cas de figures: l'image pornographique, l'autoportrait et la satire féministe.

Del LaGrace Volcano explore les relations lesbiennes sadomasochistes par l'entremise d'un dispositif photographique pornographique. Avec son autoportrait, Catherine Opie exprime avec fierté sa déviance et son appartenance à une communauté marginalisée. Quant à Tejal Shah, elle se réapproprie de manière satirique Le déjeuner sur l'herbe de Manet, une œuvre canonique en histoire de l'art, et cherche à parodier certains concepts  psychanalytiques: complexe d'Œdipe, complexe de castration, envie du pénis.

L'objectivation et l'auto-objectivation sexuelle, utilisées par les trois artistes, font l'objet de critiques de la part de certaines féministes qui y voient l'intériorisation de schèmes sexistes. «Le recours à ces pratiques est de plus en plus courant chez les femmes artistes, y compris chez les artistes lesbiennes, commente Sabrina Maiorano. Pour les femmes artistes, l'objectivation et l'auto-objectivation peuvent constituer une manière de travailler sur le corps et la sexualité féminine dans une perspective critique pour en revendiquer l'autonomie.»

Consentement et pouvoir

Les divergences entre féministes pro et anti BDSM portent sur les questions du consentement et du pouvoir. Les féministes anti-BDSM considèrent que les jeux de rôle dominante/soumise reproduisent des relations hiérarchiques genrées, en plus d'exprimer une lesbophobie intériorisée. Selon les féministes lesbiennes pro-BDSM, les pratiques sadomasochistes constituent un jeu, une mise en scène ritualisée où les partenaires peuvent changer de rôle, passant d'une position soumise à une position dominante et vice-versa. «Dans la culture BDSM, par exemple, le consentement s'appuie sur certaines conventions: établissement d'un contrat, verbal ou écrit, négocié à l'avance par les partenaires, qui précise les actes acceptables, les limites qui les encadrent et un mot de sécurité (safe word) permettant de suspendre le déroulement des activités sexuelles. Le consentement y est balisé et explicité, alors qu'il est souvent pris pour acquis dans la culture dominante», explique la doctorante.

Toutefois, la scène BDSM ne constitue pas un paradis féministe pré-patriarcal, qui serait à l'abri des discriminations sexuelles, voire des gestes d'agression, y compris entre femmes, tient à préciser la jeune chercheuse. «Il est faux de croire que nos désirs, y compris ceux de nature BDSM, se construisent à l'extérieur de la sphère sociale qui, elle, est traversée par des rapports de pouvoir. Cela dit, le BDSM lesbien peut représenter une forme de résistance politique au système hétéronormatif dominant qui, lui, baigne dans une culture du viol.»

Chose certaine, les œuvres des trois artistes analysées par Sabrina Maiorano dans son essai cherchent à inscrire le sujet lesbien désirant dans l'histoire de l'art, soulèvent des interrogations concernant les rapports de pouvoir dans la sexualité et repoussent les limites entre normalité et déviance, entre pornographie et érotisme.     

Une sexualité autonome

Sabrina Maiorano estime que le travail des artistes lesbiennes participe d'une déterritorialisation de la sexualité, du genre et des champs disciplinaires que sont l'histoire de l'art et les études féministes. «Par la réappropriation subversive des conventions pornographiques, par le recours à l'objectivation sexuelle et par la satire féministe, des artistes comme Del LaGrace Volcano, Catherine Opie et Tejal Shah contribuent à affirmer la diversité et la pleine autonomie de la sexualité lesbienne.»

La doctorante poursuit actuellement ses recherches dans le cadre d'un projet dirigé par Julie Lavigne, intitulé Pornographie critique, féministe, queer et postpornographie: contours d'une pratique émergente. Son projet de thèse, mené sous la codirection de Julie Lavigne et de sa collègue Line Chamberland, du Département de sexologie, visera à explorer la culture érotique et politique, notamment le rôle du féminisme, au sein de la communauté lesbienne BDSM montréalaise.

PARTAGER
COMMENTAIRES 0 COMMENTAIRE