L'art du compromis

L'ergonome Micheline Marier se bat sans relâche pour prévenir tendinites, maux de dos et autres dommages collatéraux du travail.

17 Mai 2016 à 10H07

Série Dans les coulisses de l'UQAM
Des employés de l'UQAM, ceux qui, dans les coulisses, assurent le bon fonctionnement de l'Université, parlent de leur rôle au sein de notre institution.

Micheline Marier effectue chaque année quelque 300 analyses de postes de travail.
Photo :Nathalie St-Pierre

Tendinites du cou, de l'épaule, du bras, du poignet ou du coude… et maux de dos, les fléaux de notre époque numérique. Tels sont les principaux motifs qui amènent les employés de l'UQAM à consulter Micheline Marier. L'ergonome, rattaché au Service de la prévention et de la sécurité, effectue chaque année quelque 300 analyses de postes de travail. «À mon embauche, en 2004, mes patrons et moi avions envisagé d'abandonner ces analyses pour nous concentrer sur des efforts de prévention à plus grande échelle, raconte-t-elle. Nous avons rapidement constaté que les besoins étaient trop criants.»

Le travail d'ergonome à l'UQAM n'est pas routinier. Même si nous travaillons tous, ou presque, à l'ordinateur, nous n'effectuons pas pour autant les mêmes tâches. «La saisie de données, par exemple, n'implique pas les mêmes mouvements que la rédaction d'un texte ou que la consultation d'un dossier à l'écran pour répondre à un étudiant. Il y a de grands principes de base pour aménager un poste de travail, mais il faut s'adapter à chaque cas», explique Micheline Marier. Cette façon de pratiquer l'ergonomie s'ancre dans la tradition française à laquelle a été formée la spécialiste.

De Montréal à Paris

Micheline Marier a obtenu un baccalauréat en sciences biologiques de l'Université de Montréal à la fin des années 1970. «C'était une époque difficile où le taux de chômage était élevé, se rappelle-t-elle. J'avais conservé mon emploi étudiant à l'Hôtel-Dieu de Montréal, j'étais active dans les milieux communautaires et j'écrivais dans le journal de mon quartier.» C'est à cette époque qu'elle fait la rencontre de Donna Mergler, professeure au Département des sciences biologiques, qui lui propose de travailler comme assistante de recherche en santé du travail. «Ce travail réunissait mes convictions sociales et mes intérêts pour la biologie et la physiologie», souligne-t-elle.

C'est auprès de Donna Mergler, aujourd'hui professeure émérite, que la future ergonome a pu jauger l'ampleur du défi qui se pose entre l'identification d'un problème dans un environnement de travail et la capacité à le résoudre. Ainsi, lors d'un projet sur la neurotoxicité des solvants organiques utilisés dans les usines, des employés leur ont raconté qu'ils avaient dû débrancher les systèmes d'aspiration des vapeurs censés les protéger. «Ces systèmes les empêchaient de faire leur travail, rapporte Micheline Marier. Les solutions, logiques et efficaces en théorie, se révélaient mal adaptées à la réalité de ces travailleurs.»

«La réalité est toujours plus complexe que la description de tâches et, à titre d'ergonome, je suis souvent étonnée de constater pourquoi les travailleurs posent certains geste. »

MIcheline Marier

C'est dans ce contexte qu'elle se rappelle avoir été conquise par l'approche ergonomique française. Dans le cadre d'une semaine sur la santé au travail, des ergonomes français étaient venus présenter leur vision de l'ergonomie, basée sur l'analyse de l'activité du travailleur dans toute sa complexité et en constante interaction avec son milieu. «L'ergonomie française implique le travailleur dans l'analyse de sa situation, explique-t-elle. Plutôt que de l'observer en interprétant les raisons qui le poussent à agir de telle ou telle manière pour accomplir une tâche donnée, on les lui demande! Cela paraît évident, mais ce n'était pas la façon de faire de l'ergonomie nord-américaine de l'époque, davantage axée sur la physiologie.» Quand on construit des meubles, on les construit en fonction de la taille moyenne de la population, illustre la spécialiste. «C'est un principe physiologique valable pour la production en série, mais appliqué à l'ergonomie, il ne permet pas de répondre aux besoins de chacun.»

Il y a le travail prescrit et le travail réel, poursuit Micheline Marier. «La réalité est toujours plus complexe que la description de tâches et, à titre d'ergonome, je suis souvent étonnée de constater pourquoi les travailleurs posent certains gestes. Tout le monde effectue une certaine part de son travail par automatisme, sans s'en rendre compte. Cela a été mis en évidence, notamment, dans l'industrie de l'électronique avec les chaînes de montage, où les gens compensent pour toutes les anomalies qui peuvent survenir en cours de route.»

Emballée par cette vision de l'ergonomie, Micheline Marier s'envole vers Paris au milieu des années 1980 afin de suivre la formation du Conservatoire national des arts et métiers de Paris. «Je suis demeurée en France 13 ans, œuvrant dans des bureaux de consultants ainsi qu'à l'Assistance publique – Hôpitaux de Paris, l'organisme qui gère tous les hôpitaux de la région parisienne. Son service d'ergonomie venait d'être créé.»

Pas de solutions miracles

À son retour au Québec, en 1997, Micheline Marier trouve un boulot à l'Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST). Elle y travaille jusqu'à son embauche à l'UQAM, sept ans plus tard. «J'adore l'UQAM, dit-elle. C'est un milieu formidable pour une ergonome, car nos défis sont variés: nous avons du travail en atelier, du travail de bureau, des comptoirs de service, un service de transport, etc.»

«Il n'y a jamais de solutions miracles.  Il faut parvenir à la meilleure solution, ou du moins à la plus acceptable selon toutes les contraintes.»

Aménager un poste de travail individuel ou un espace commun nécessite avant tout de maîtriser l'art du compromis. «Il n'y a jamais de solutions miracles», dit l'ergonome en riant. Lorsqu'elle intervient dans des projets immobiliers, par exemple, elle doit travailler de concert avec les responsables de l'ingénierie, de l'architecture, de l'économie d'énergie, du développement durable, de l'entretien et des finances, qui font toujours partie de l'équation. «Il faut parvenir à la meilleure solution, ou du moins à la plus acceptable selon toutes les contraintes», explique-t-elle.

Les tendinites et autres blessures en -ite n'ont qu'à bien se tenir, car Micheline Marier n'envisage pas la retraite avant 2020. Son plus grand souhait est que tous les élèves apprennent en classe la méthode de doigté pour le clavier, un incontournable pour le travail à l'ordinateur. «Cela devrait être un cours obligatoire et on devrait aussi en profiter pour leur enseigner les principes de base de l'aménagement d'un poste de travail. Ce serait un bon investissement pour l'avenir!», conclut-elle.

Quelques trucs simples

Micheline Marier ne s'en cache pas : telle la cordonnière mal chaussée, il lui est arrivé de ressentir des douleurs intenses à l'épaule droite à cause du travail à l'ordinateur. «Beaucoup de gens développent des maux aux membres supérieurs à cause de leur fauteuil mal ajusté, ou parce qu'ils utilisent un clavier standard avec un pavé numérique à droite. Leur souris se retrouve très loin à droite sur leur bureau, en-dehors de l'axe de l'épaule, explique-t-elle. Quelques ajustements suffisent parfois à améliorer les situations problématiques, comme l'utilisation d'un petit clavier sans pavé numérique.»

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