Prix littéraires, mode d'emploi

Michel Lacroix dévoile les mécanismes d'attribution des prix littéraires.

1 Novembre 2016 à 15H32, mis à jour le 3 Novembre 2016 à 9H30

La publication de la liste des finalistes (short list) constitue un phénomène médiatique en soi, observe le professeur Michel Lacroix.Photo: Nathalie St-Pierre

La remise du prix Nobel de littérature au chanteur et compositeur américain Bob Dylan, le 13 octobre dernier, a fait couler beaucoup d'encre. Si l'écrivain Salman Rushdie et le président Barack Obama ont salué le geste, des écrivains comme Pierre Assouline, membre de l'académie Goncourt, et l'Écossais Irvine Welsh ont qualifié le choix de ridicule.

Pour le professeur Michel Lacroix, du Département d'études littéraires, le choix de Bob Dylan n'a rien d'étonnant. «Cela s'inscrit tout à fait dans la logique des nobélisés, avance-t-il. Les membres du jury du prix Nobel ont tendance à récompenser des œuvres posant de grandes questions sur la condition humaine. Dylan, avec son côté humaniste et engagé, fait partie d'un type d'écrivain à Nobel.»

La volonté de «créer un événement médiatique» joue pour beaucoup dans l'attribution des prix, ajoute le professeur. Les ouvrages littéraires font rarement les manchettes. «En dressant une liste de finalistes et en nommant des lauréats, les jurys des prix littéraires visent à attirer l'attention médiatique, explique Michel Lacroix. L'interaction entre les prix et les médias est très grande; plus grande que d'autres éléments de la vie littéraire comme la critique littéraire elle-même.»

Par l'attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan, on a par ailleurs redéfini les critères de ce qu'est la littérature en affirmant que la chanson avait aussi sa place dans la littérature, souligne le professeur. «Cela a créé une polémique qui a fait la une des journaux tout en amenant le public à discuter de ce qu'est la littérature. On n'avait pas vu un tel phénomène depuis le refus de Jean-Paul Sartre d'accepter le Nobel de littérature en 1964!»

La publication de la liste des finalistes (short list) constitue un phénomène médiatique en soi, observe Michel Lacroix. «Cela crée une liste de lecture commune. Chaque automne, les lecteurs lisent les romans finalistes et en discutent entre eux. Ils forment leurs propres jurys. C'est la logique Tout le monde en parle: voici ce dont on parle et le sujet qu'il faut connaître.»

À l'instar des éditeurs, qui choisissent les œuvres qui seront publiées selon leurs propres critères, les jurys, à partir de ce premier tri, établissent ce que le public devra lire.

«Les éditeurs et les prix littéraires font le même exercice: ils dictent ce que nous allons lire, ce qu'est la littérature, le roman et la poésie d'aujourd'hui.»

michel lacroix

Les livres publiés dans les maisons d'édition prestigieuses, comme Gallimard, ont plus de chance de recevoir des prix. «Les jurys font d'abord confiance aux maisons d'édition qu'ils connaissent et reconnaissent, dit Michel Lacroix. Ce sont des biais plus implicites qu'explicites.»

Comme un prix Goncourt entraîne des ventes en librairie pouvant atteindre les 400 000 exemplaires, les jurys ont intérêt à choisir le «bon lauréat». «Quels ouvrages gagnent à être lus par un si grand nombre de personnes? Quels sont ceux, qui sans être de mauvais livres, n'attireront pas les lecteurs?, s'interroge le chercheur. Les jurys vivent une grande pression. Il ne faut pas commettre de faux pas, puisqu'on jouit de la confiance du public.»

En France, où l'on remet chaque année entre 1500 et 2000 prix littéraires, les membres des jurys sont nommés à vie et figurent bien souvent sur les comités de plusieurs autres prix, petits comme grands. «Cela peut créer des conflits d'intérêt puisque certains membres de jurys travaillent également pour des maisons d'édition», observe le professeur.

Les systèmes des prix littéraires québécois et anglo-saxons sont plus neutres. «Les membres de leurs jurys changent chaque année, précise Michel Lacroix. Un membre du comité des prix Giller peut toutefois se retrouver sur celui des prix du Gouverneur général l'année suivante. Le bassin de juges est assez restreint: lire 80 romans en très peu de temps, c'est très exigeant.»

Le système hexagonal des juges «à vie» donne une coloration particulière aux prix français. «Après une dizaine d'années, on peut voir une lignée, stylistique ou politique, plus nette que dans les prix anglo-saxons», fait remarquer le professeur.

Autre tendance observée: les membres des jurys choisissent des livres signés par de jeunes auteurs et des œuvres plus expérimentales comme lauréats potentiels de petits prix et, pour les Renaudot et les Goncourt, des œuvres s'adressant à un plus large public. «C'est un conseil que je donne souvent à mes étudiants: si vous aimez un auteur, allez voir les petits prix qu'il a remportés. Dressez ensuite la liste des auteurs ayant remporté le même prix et vous avez là des ouvrages qui s'inscrivent fort possiblement dans le même registre esthétique!», rigole Michel Lacroix.

Les prix récompensent souvent des œuvres… déjà récompensées. «C'est ce qu'on appelle l'économie du prestige, relève le chercheur. C'est un peu l'équivalent des bourses dans le milieu universitaire. Un candidat à la maîtrise boursier aura plus de chance d'obtenir une bourse au doctorat et de devenir professeur par la suite. C'est une forme de reconnaissance par les pairs. Dans le système des prix littéraires, c'est encore une fois une question de confiance : un ouvrage primé vaut la peine d'être lu…»

Au Québec, les prix littéraires n'ont pas la même portée que les prix français. «De manière générale, recevoir un prix n'apporte pas de reconnaissance du public, de ventes phénoménales en librairies ou de bourse considérable; cela apporte plutôt une reconnaissance du milieu littéraire. C'est un prestige symbolique», affirme Michel Lacroix. Le prix Émile Nelligan est un prix important pour les poètes, mais il ne fait pas augmenter les ventes.

Il ne faut pas croire qu'il existe une recette pour être couronné prix Goncourt ou Nobel, avertit le professeur. «De toute manière, rares sont les auteurs qui écrivent en fonction d'un prix. La logique des prix littéraires est plutôt cyclique. Les Nobel de littérature ont été remis pendant plusieurs années à des auteurs des principaux pays européens avant que les jurys, pour faire taire les critiques, ne se tournent vers les petites littératures nationales comme celle de la Biélorussie, par exemple, et récompensent des auteurs méconnus», conclut Michel Lacroix.

L'actualité vue par nos experts

Avec l'automne arrive aussi la saison des prix littéraires. Goncourt, Nobel, Gouverneur général, Académie française, et autres célébreront le meilleur de la littérature en plus de conférer une aura de célébrité aux auteurs et à leurs oeuvres. On peut consulter ici la liste des experts de l'UQAM qui sont disponibles pour commenter le sujet et livrer leurs réflexions sur la valeur de ces prix, leurs impacts et plus encore.

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