L'urbanisme du XXIe siècle

Priscilla Ananian s'intéresse au rôle de l'urbanisme dans la fabrique des lieux d'innovation.

15 Novembre 2016 à 9H44

Le pôle Saint-Viateur Est, dans le Mile End, est un exemple novateur en matière d'urbanisme, selon la professeure Priscilla Ananian.Photo: Priscilla Ananian

Toutes les villes occidentales qui se respectent veulent dorénavant se doter d'un quartier de l'innovation, si ce n'est pas déjà fait. Montréal possède le sien depuis 2013. Situé dans Griffintown, il a été lancé par l'École de technologie supérieure et l'Université McGill, auxquelles se sont jointes l'Université Concordia et, plus récemment, l'UQAM. «Le but d'un tel quartier, habituellement propulsé par des acteurs scientifiques, technologiques et culturels, seuls ou en association avec l'administration municipale, est d'essayer de favoriser l'émergence d'un écosystème de l'innovation incluant, entre autres, des universités et des centres de recherche, des institutions publiques et des incubateurs d'entreprises», explique Priscilla Ananian.

La professeure du Département d'études urbaines et touristiques de l'ESG UQAM a obtenu récemment une subvention de plus de 60 000 dollars du CRSH pour se pencher sur le phénomène des quartiers de l'innovation. Son projet de recherche s'intitule «Approche critique du rôle de l’urbanisme dans la fabrique des lieux d’innovation».

Priscilla AnanianPhoto: Émilie Tournevache

Originaire de Bruxelles, Priscilla Ananian a consacré ses recherches doctorales et postdoctorales aux problématiques entourant les processus de densification urbaine et leurs impacts sur l'évolution des méthodes d'urbanisme. «Au fil de mes recherches, je me suis aperçue que l'on évacue trop souvent les activités économiques d'une région lorsque l'on traite de densification urbaine. Or, pour revitaliser un territoire, il faut à la fois des espaces résidentiels, mais aussi des commerces, des entreprises et des espaces publics, soutient la jeune chercheuse. De plus en plus, la nouvelle économie – celle d'Internet et du multimédia –  appelle une nouvelle forme de mixité urbaine à l'échelle régionale, mais aussi locale, celle des quartiers. D'où mon intérêt pour les quartiers de l'innovation, qui se réclament en quelque sorte de cette mixité urbaine.»

Est-ce que la proximité des uns et des autres favorise réellement l'innovation? À quoi bon se regrouper en un quartier de l'innovation alors que les gens travaillent désormais en réseau à l'échelle mondiale? «Mon hypothèse est que la création d'un tel quartier a d'autres impacts que la seule incidence sur l'innovation technologique et que le rôle de l'urbanisme y est sous-estimé, explique la professeure. Celui-ci participe, selon moi, à la fabrique des lieux d'innovation en favorisant une meilleure synergie entre les habitants, les entreprises et l'administration publique.»

Des visites exploratoires

La Cité du multimédia de MontréalPhoto: Priscilla Ananian

Au cours des derniers mois, Priscilla Ananian a visité différents quartiers de l'innovation dans une demi-douzaine de villes nord-américaines: Toronto (Mars Discovery District), Chicago (Fulton Market Innovation District), Seattle (South Lake Union), Portland (South Waterfront) et Vancouver (False Creek Flats). Elle s'intéresse également au Quartier de l'innovation de Montréal, de même qu'à la Cité du multimédia (et à la revitalisation du Faubourg des Récollets) et au pôle Saint-Viateur Est, dans le Mile-End, occupé par Ubisoft. «La plupart de ces quartiers présentent les mêmes enjeux urbanistiques, explique-t-elle. Ce sont d'anciens quartiers industriels situés près du centre-ville, souvent traversés par un chemin de fer, qui ont connu leur heure de gloire au 19e ou au début du 20e siècle. Les villes veulent leur redonner du lustre, leur redonner une identité en lien avec l'innovation.» Les expériences en la matière ne sont pas toutes heureuses, souligne-t-elle toutefois. «Les promoteurs immobiliers se servent parfois du label "quartier de l'innovation" uniquement pour légitimer une densification résidentielle à coup de condos», ajoute-t-elle.

Les vertus du dialogue

Dans le cadre de sa nouvelle recherche, Priscilla Ananian s'attardera plus spécifiquement aux trois quartiers montréalais. Entre le pôle Saint-Viateur Est, la Cité du multimédia et le Quartier de l'innovation, il y a un écosystème qui l'amène à parler plutôt de lieux d'innovation. «L'innovation ne semble pas être l'apanage d'un seul quartier, note-t-elle. Je souhaite analyser le rôle joué par l'urbanisme dans la fabrique de ces lieux d'innovation.»

Deux logiques à l'œuvre dans ce type de quartiers l'intéressent particulièrement: le concept de quartier de l'innovation, où les acteurs se préoccupent avant tout de la réussite économique du projet; et le concept de projet urbain, qui est là pour rappeler que ces quartiers étaient déjà habités par des communautés avant qu'on y appose un nouveau label. «Les deux logiques ne conversent pas suffisamment l'une avec l'autre, estime la chercheuse. Si on veut revigorer ces quartiers, on doit pourtant se pencher sur un aménagement qui tienne compte des enjeux sociaux sous-jacents et du cadre bâti préexistant.»

«Il faut aller vers un urbanisme de projet, flexible, créatif et collaboratif. Et il faut faire valoir aux différents acteurs impliqués dans les lieux d'innovation que plusieurs enjeux urbains peuvent servir de laboratoire pour s'implanter dans un milieu.»

Priscilla Ananian

Professeure au Département d'études urbaines et touristiques de l'ESG UQAM

L'urbanisme joue un rôle différent selon les quartiers, affirme Priscilla Ananian. Dans le cas de la Cité du multimédia, ce fut un rôle d'initiateur, en favorisant l'aménagement des infrastructures nécessaires pour attirer des entreprises liées au secteur de la nouvelle économie. Pour le Quartier de l'innovation, ce fut plutôt un rôle d'accompagnateur, en aidant les acteurs du projet à s'investir dans le quartier et à dialoguer avec la communauté. «Cela a débouché, un peu tardivement par rapport aux dynamiques en place, sur la réalisation d'un Plan particulier d'urbanisme pour Griffintown», souligne-t-elle.

L'exemple qui semble être le plus novateur en matière d'urbanisme demeure toutefois le pôle Saint-Viateur Est, juge la professeure. «Nous assistons là à une forme d'urbanisme intégrateur, où tous les acteurs essaient de faire avancer ensemble les différents projets du quartier, au fur et à mesure qu'ils se présentent. Cela dit, plusieurs enjeux méritent une analyse plus fine, comme le Champ des possibles, cette friche industrielle que les citoyens se sont appropriée pour en faire un lieu de biodiversité urbaine, ainsi que les difficultés à pérenniser certaines initiatives sur le terrain.»

La vision réductrice de l'urbanisme réglementaire, reposant essentiellement sur les questions de zonage, est dépassée, selon Priscilla Ananian. «Il faut aller vers un urbanisme de projet, flexible, créatif et collaboratif. Et il faut faire valoir aux différents acteurs impliqués dans les lieux d'innovation que plusieurs enjeux urbains peuvent servir de laboratoire pour s'implanter dans un milieu. La mobilité urbaine, l'économie d'énergie, le transport durable et les avancées de la ville intelligente, par exemple, peuvent être prétextes à de l'innovation sociale et technologique.»

Montréal et Bruxelles en projet

Robert Proulx et Vincent Blondel.Photo: Nathalie St-Pierre

Une délégation de l'Université Catholique de Louvain (UCL), dirigée par son recteur, Vincent Blondel, était en visite à l'UQAM le 14 novembre dernier afin d'explorer de nouvelles pistes de collaboration.

Priscilla Ananian a effectué une présentation de la plateforme Montréal et Bruxelles en projet, qui avait tenu un colloque en 2014 et qui a permis plusieurs échanges étudiants de part et d'autre de l'Atlantique. Les chercheurs regroupés autour de cette plateforme s'intéressent à la densification urbaine dans les anciennes zones industrielles, dont le Canal de Lachine et le Canal de Bruxelles.

Avec son homologue Yves Hanin, de l'UCL, la professeure Ananian a également présenté les grandes lignes d'un nouveau projet de recherche conjoint entre les deux universités. «Ce dernier élargira le cadre des recherches de la plateforme en se penchant  non seulement sur la densification urbaine, mais aussi sur les services écosystémiques, comme l'aménagement des espaces verts en ville et la gestion des eaux urbaines», révèle-t-elle. À suivre...

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