Le patrimoine, un agent de changement

L’Association of Critical Heritage Studies tient son troisième congrès à l'UQAM et à l'université Concordia.

31 Mai 2016 à 17H01

Plus de 700 participants en provenance de 51 pays sont attendus au troisième congrès bisannuel de l’Association of Critical Heritage Studies (ACHS), qui se tiendra sur les campus de l'UQAM et de l'Université Concordia du 3 au 8 juin prochains. Se déroulant sous le thème «Le patrimoine, ça change quoi ?/What does heritage change ?», cet événement est organisé par la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain de l’ESG UQAM, dont la titulaire est la professeure du Département d’études urbaines et touristiques Lucie K Morisset, en collaboration avec l’Université Concordia et le Centre d’histoire orale et de récits numérisés. C'est la première fois que ce congrès a lieu à Montréal.

Construite vers 1850, l'église Sainte-Brigide de Kildare, située sur la rue Champlain, à Montréal, a été transformée en centre culturel et communautaire.

«Il s’agit du plus important rendez-vous de scientifiques, de professionnels, de décideurs et d’acteurs œuvrant dans le domaine des études patrimoniales», souligne Lucie K. Morisset. L’ACHS, fondée en Suède en 2012, se consacre à l’étude des enjeux et des impacts sociaux, territoriaux, économiques ou culturels du patrimoine matériel et immatériel, et vise à contribuer au renouveau des savoirs et à l’amélioration des pratiques patrimoniales dans tous les milieux en croisant les perspectives disciplinaires et nationales. «Le congrès sera d'ailleurs l'occasion de créer le chapitre francophone de l'Association, qui sera basé à Montréal», note la professeure.

Ce congrès vise, par ailleurs, à affirmer sur la scène mondiale le rôle et le positionnement de Montréal et du Québec dans la réflexion sur le patrimoine et sur les enjeux de sa conservation et de sa transmission dans les sociétés contemporaines.

Plus d’une centaine d’activités bilingues sont proposées. Il sera aussi possible de participer en direct aux débats en utilisant le mot-clic #ACHS2016.

Créer de l'appartenance

«En choisissant le thème "Le patrimoine, ça change quoi?", nous avons voulu renverser les regards traditionnellement portés sur le patrimoine, dit Lucie K. Morisset. Il faut rompre avec la conception selon laquelle le patrimoine serait continuellement en état de crise ou qu'en doive l'encapsuler et le mettre dans un écrin. Le patrimoine n'est pas une victime, mais un agent de changement. Depuis 20 ans, on n'a rien inventé de plus puissant que cet outil pour créer de l'appartenance et de l'identité, et ce, dans la durée.»

Le patrimoine provient de mécanismes institutionnels de sélection et de valorisation très hiérarchisés et hermétiques sur lesquels les citoyens se sentent rarement justifiés d'intervenir, note la chercheuse. «Nous devons trouver des moyens d'engager la société civile dans la production de patrimoine, dit-elle, plutôt que de percevoir celui-ci comme une simple référence à un passé. Cet enjeu est aussi valable à Montréal et à Tokyo qu'à Londres.»

Produire du patrimoine

Lucie K. Morisset croit qu'il faut considérer les citoyens comme des producteurs de patrimoine, notamment par l'usage qu'ils font des objets patrimoniaux.  «L'église Sainte-Brigide, au centre-ville de Montréal, héberge aujourd'hui plusieurs organismes communautaires du quartier Centre-Sud, qui en sont d'ailleurs devenus les propriétaires. Ces organismes n'ont pas pour vocation de faire du patrimoine, mais le fait qu'ils deviennent propriétaires de ce lieu leur procure une stabilité, crée une interdépendance avec l'objet patrimonial incarné par l'église et permet aussi de redynamiser la vie du quartier.»

Les citoyens qui ont vu grandir la cité industrielle d'Arvida – une ville de compagnie – sont aussi  des utilisateurs-producteurs de patrimoine, observe la professeure, qui a créé une plateforme Web invitant à découvrir une trentaine de récits de vie de ces citoyens, recueillis depuis 2011. Lucie K. Morisset avait trois objectifs: documenter l'expérience humaine d'un projet urbain considéré comme le plus ambitieux du XXe siècle en Occident, valoriser la parole des habitants d'Arvida et sauvegarder leur mémoire collective. «Ces personnes sont porteuses d'une mémoire, d'une parole, qui a autant de valeur que celle d'un expert, souligne-t-elle. En devenant des producteurs d'un patrimoine, elles ont vu leur statut au sein de leur famille et dans la société se transformer radicalement.»

Poser la question «Le patrimoine, ça change quoi?» revient à s’interroger sur les relations qu’entretiennent des personnes et des collectivités avec des patrimoines ainsi que sur les devoirs et les pouvoirs de l’action publique dans pareil contexte. «Le congrès entend favoriser des débats sur le rôle du patrimoine dans la citoyenneté et dans l’espace politique, en tant que cadre de vie et comme berceau identitaire», souligne la chercheuse.

Débats publics

Le congrès sera le théâtre, notamment, de nombreuse tables rondes et de deux grands débats publics. Le premier portera sur le thème «Patrimoine et tourisme» et se déroulera au pavillon Athanase-David (salle D-R200). Ce débat vise à dépasser  les idées reçues sur l'antagonisme entre le tourisme «corrupteur» et le patrimoine qui en serait la victime. Il s'agit donc de repenser le tourisme comme un acteur de la valorisation et de l'appropriation du patrimoine, y compris par les populations locales

Le second débat, intitulé «Qu’est-ce que le patrimoine change à Montréal? Qu’est-ce que Montréal change au patrimoine?», aura lieu à l'Agora du pavillon Judith-Jasmin et réunira Luc Ferrandez, maire de l'arrondissement du Plateau Mont-Royal, Dinu Bumbaru, directeur des politiques d'Héritage Montréal, ainsi que le journaliste Marc-André Carignan. Ceux-ci discuteront de l'évolution et du devenir du patrimoine dans la métropole en interrogeant les motifs de l'attachement (ou de l'indifférence) de la société civile et des décideurs, mais aussi en questionnant les moyens dont ils disposent pour agir sur le patrimoine. Au-delà de la fameuse «pierre grise» et des matériaux expressifs de l'identité historique de Montréal, existe-t-il un patrimoine qui puisse être typiquement montréalais dans un contexte résolument multiculturel?

Parcours urbains  

Une bonne quarantaine d'activités publiques et gratuites sont aussi inscrites au programme du colloque, dont des parcours guidés par des spécialistes dans certains quartiers de Montréal: Saint-Henri, Pointe-Saint-Charles, Griffintown, quartier chinois, Vieux-Montréal. Des quartiers qui ont subi au fil du temps des transformations importantes, notamment la désindustrialisation, et qui sont emblématiques de la diversité culturelle de Montréal.

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Cette notion de comment intéresser la population au patrimoine, est beaucoup la philosophie qui a animé l'Opération patrimoine architectural de Montréal depuis le 25 dernières années. Au fil de ce temps, le patrimoine "populaire" montréalais a pris sa place dans le paysage de la ville et dans le coeur de bon nombre de citoyens.