Impasse géopolitique

Quelles sont les solutions envisageables pour régler le conflit entre les États-Unis et la Corée du Nord? 

2 Octobre 2017 à 9H22

Série L'actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l'UQAM se prononcent sur des enjeux de l'actualité québécoise, canadienne ou internationale.

Cette photo du leader nord-coréen Kim Jong-un a été diffusée le 3 septembre dernier par l'agence KCNA. La Corée du Nord a procédé récemment à un sixième essai nucléaire.
Photo: AFP PHOTO/KCNA VIA KNS

La récente escalade verbale entre le président américain Donald Trump et le leader nord-coréen Kim Jong-un est inquiétante à plusieurs égards. «Il n'y a pas de scénario idéal pour dénouer cette impasse», reconnaît Justin Massie, professeur au Département de science politique. La Corée du Nord, qui a mené un sixième essai nucléaire au début de septembre, aurait réussi à miniaturiser l'arme nucléaire et ses missiles à longue portée pourraient désormais atteindre la côte ouest américaine, peut-être même des villes comme Chicago ou Denver. «Il ne leur resterait donc plus qu'à développer une tête de missile capable de résister à la pression et à la chaleur d'un retour dans l'atmosphère terrestre et à maîtriser le guidage afin d'atteindre les cibles visées, affirme le professeur. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils n'y parviennent.» Certains experts estiment que cela sera chose faite d'ici un an, d'autres d'ici trois à cinq ans. La menace est bien réelle.

Un dialogue de sourds

La Corée du Nord craint que les États-Unis envahissent le pays, comme ils l'ont fait en Irak, explique Justin Massie. «La présence militaire américaine dans la région, notamment en Corée du Sud, au Japon et dans l'océan Pacifique, renforce cette perception et c'est pour cette raison que le président nord-coréen développe l'arme nucléaire. Il estime que cela aura un effet de dissuasion face à la menace américaine.» De leur côté, les États-Unis justifient leur présence militaire dans la région par la crainte de voir la Corée du Nord devenir une puissance nucléaire. Beau dialogue de sourds !

Justin MassiePhoto: Émilie Tournevache

Justin Massie juge l'approche américaine actuelle totalement contre-productive. «Les tweets intempestifs de Trump jettent de l'huile sur le feu et légitiment l'idée que les États-Unis veulent attaquer la Corée du Nord», analyse-t-il.

Existe-t-il une solution diplomatique? «Il faudrait un plan négocié comme en Iran, c'est-à-dire une concertation de plusieurs États parmi les plus influents de la planète, note le chercheur. Mais on ne peut offrir le même arrangement à la Corée du Nord, puisqu'elle ne souhaite pas développer son industrie nucléaire à des fins civiles comme l'Iran, qui s'est engagée, en contrepartie, à renoncer à l'arme nucléaire.»

La solution la moins pire serait sans doute que la Corée du Nord possède l'arme nucléaire et que les États-Unis n'y voient pas une menace, estime le professeur. «Mais cela semble peu probable avec l'actuel président américain…»

La position chinoise

La Chine est un acteur incontournable dans cette impasse géopolitique. En cas d'attaque nord-coréenne sur les États-Unis, elle a indiqué qu'elle resterait neutre. Mais s'il y avait une attaque américaine sur le territoire nord-coréen, elle prendrait partie pour la Corée du Nord. Un délicat jeu d'alliances qui n'est pas sans rappeler la façon dont certaines guerres ont débuté.

«La Chine ne souhaite pas que la Corée du Nord devienne une puissance nucléaire, car cela déstabiliserait la région, explique Justin Massie. Pour les mêmes raisons, elle ne souhaite pas non plus un conflit armé, ni un changement de régime en Corée du Nord, de peur de voir le pays s'effondrer. Une crise humanitaire amènerait son lot de réfugiés à la frontière chinoise.»

Il reste l'avenue économique. La Chine et les États-Unis se sont entendus pour accroître les sanctions économiques envers le régime nord-coréen. «Celles-ci sont lourdes de conséquences pour un pays sans ressources comme la Corée du Nord, constate le spécialiste. Si, par exemple, la Chine arrêtait totalement ses exportations de pétrole, cela paralyserait entièrement la Corée du Nord.» L'Empire du milieu acceptera-t-il de se rendre jusque-là ?

Le rôle canadien limité

Le Canada peut-il jouer un rôle dans ce dossier complexe? Le premier ministre canadien Justin Trudeau aurait tenté certaines démarches diplomatiques auprès de la Corée du Nord, mais le pouvoir d'influence du Canada demeure très faible, affirme Justin Massie. «Du côté militaire, notre pouvoir de dissuasion est inexistant, car nous ne possédons pas d'arme nucléaire», rappelle-t-il. En matière de défense de son territoire en cas d'attaque nucléaire, le Canada s'en remet totalement à son allié américain.

Le conflit américain avec la Corée du Nord a sans doute relancé les discussions à propos d'une éventuelle participation du Canada au bouclier anti-missile, de son vrai nom le Système de défense anti-missile américain. «Le premier ministre canadien Paul Martin avait refusé d'y participer en 2004, rappelle le professeur. La conséquence directe de ce refus est que le Canada n'a pas son mot à dire sur la marche à suivre advenant une attaque étrangère sur le continent nord-américain, car ces décisions sont prises au sein du United States Northern Command (NORTHCOM), responsable du système de défense anti-missile.»

Le bouclier anti-missile ne serait pas tout à fait au point, mais lorsqu'il le sera, il permettra d'intercepter dans l'espace jusqu'à 12 missiles lancés vers le territoire américain, précise Justin Massie. «S'il fallait que 20 missiles soient lancés vers des villes canadiennes et américaines, il est fort probable que les Américains choisiraient d'abord de protéger leurs villes», illustre le chercheur.

À l'heure actuelle, le Canada fait uniquement partie du Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD), chargé de détecter les missiles lancés vers le continent nord-américain, mais pas des étapes subséquentes. Le commandant adjoint du NORAD est d'ailleurs un militaire canadien. «J'espère que des négociations existent à propos du bouclier anti-missile, ne serait-ce que pour permettre à nos dirigeants de pouvoir évaluer ce qu'il en coûterait au Canada – en termes d'argent et d'efforts militaires – pour pouvoir prendre des décisions en collaboration avec les États-Unis advenant une frappe nord-coréenne sur le continent américain», poursuit Justin Massie.

Cela dit, le contexte politique n'est pas favorable à une telle entente, estime le chercheur. «Il serait plus sage d'attendre une autre présidence américaine pour se joindre au bouclier anti-missile. S'associer à l'administration Trump par les temps qui courent entraînerait des coûts politiques considérables pour le premier ministre canadien.»

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