ALENA: un dialogue de sourds?

Les négociations pour le renouvellement de l'Accord de libre-échange nord-américain sont mal engagées, estime Christian Deblock.

21 Août 2017 à 13H24

Série L'actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l'UQAM se prononcent sur des enjeux de l'actualité québécoise, canadienne ou internationale

Photo: Istock

Le 16 août dernier, jour un de la renégociation de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) entre les États-Unis, le Canada et le Mexique, le représentant américain au Commerce, Robert Lightizer, a donné le ton des discussions. Il a déclaré qu'il faudrait apporter des améliorations «majeures» au traité, qui aurait, selon lui, fait d'innombrables victimes dans son pays. 

«Le ton du négociateur américain était très dur», souligne le professeur du Département de science politique Christian Deblock, membre du Centre d'études sur l'intégration et la mondialisation (CEIM) et codirecteur de l'École d'été Commercer dans un monde multipolaire (voir encadré). «Le Canada et les États-Unis ne sont pas sur la même longueur d'ondes. Washington vise avant tout à rétablir l'équilibre dans la balance commerciale entre les deux pays. Le gouvernement Trudeau, lui, souhaite un ALENA plus: plus humain, plus social, plus environnemental. On parviendra peut-être à un accord, mais les positions défendues dans l'immédiat par les États-Unis et le Canada sont très éloignées les unes des autres.»

Plusieurs dossiers seront abordés au cours des négociations. Les plus litigieux concernent, notamment, l'agriculture, l'aéronautique, l'arbitrage des différends, l'exception culturelle et le droit des entreprises de poursuivre les gouvernements. «Dans ces dossiers, les Américains ont des positions extrêmement tranchées, dit Christian Deblock. La position de repli privilégiée par l'administration Trump est contraire aux intérêts mêmes des grandes entreprises américaines, que ce soit dans le secteur des communications ou celui de la culture. Pourtant, la réalité est que les États du nord sont très liés économiquement au Canada et ceux du sud, au Mexique.»

Moderniser l'ALENA

L'ALENA a généré des bénéfices importants pour l'économie canadienne, surtout avant 2010, dit-on. Selon le rapport Nafta at 10, publié en 2006 par Travaux publics et Services gouvernementaux Canada, l'accord de libre-échange a eu des retombées positives dans plusieurs domaines économiques: flux commerciaux, concurrence, investissements, emploi, gains pour les consommateurs.

À la veille de la première ronde de renégociation, la ministre fédérale des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a déclaré que le Canda devait protéger la gestion de l'offre – laquelle encadre la production de lait, de volaille et d'œufs –, tout en réclamant la modernisation de l'ALENA. «L'Accord a vieilli et a besoin d'une mise à jour, observe le professeur. De nouveaux secteurs d'activités, comme le commerce électronique et le numérique, ne faisaient pas partie de l'ALENA au moment de son entrée en vigueur en 1994.»

La ministre Freeland a aussi insisté sur l'importance d'inclure dans l'accord des mécanismes de protection liés à l'environnement et aux normes du travail, deux enjeux ayant déjà fait l'objet d'accords parallèles il y  a plus de 20 ans. «Bien que ces accords ne soient pas assez musclés, leurs objectifs demeurent importants et louables», observe Christian Deblock.

Le Canada pourrait-il être tenté de céder beaucoup de choses durant les négociations afin de préserver l'accord de libre-échange ? «Certes, l'ALENA est essentiel pour le Canada, souligne le chercheur. Plus de 75 % de ses exportations partent vers les États-Unis et plus de 50 % de ses importations proviennent de ce pays. Je ne crois pas, toutefois, que le Canada soit prêt à tout sacrifier pour un plat de lentilles. Il tient mordicus à préserver le mécanisme de règlement des différends liés aux droits antidumping et compensateurs, une sorte de tribunal d'arbitrage indépendant. Ce mécanisme, qui est aussi préconisé par l'Organisation mondiale du commerce (OMC), a été peu utilisé jusqu'à maintenant, mais il sert de protection en cas de litige. Il permet d'apaiser les relations commerciales.»

Sécurité et protectionnisme

Malgré leurs divergences, Démocrates et Républicains aux États-Unis ont été dans l'ensemble favorables à l'ALENA et sont toujours arrivés à des formes de compromis pour le défendre, rappelle Christian Deblock. «Aujourd'hui, cependant, le contexte est tout autre, dit-il. Sous la présidence de Donald Trump, la sécurité et le protectionnisme passent à l'avant-plan, au détriment d'une vision plus sociale du libre-échange.»

Doit-on s'attendre à de longues et pénibles négociations? «Il est difficile de prédire combien de temps durera le processus, surtout avec un président aussi imprévisible que Donald Trump, note le professeur. Quand on tient compte de l'agenda proposé par les États-Unis et du climat tendu dans lequel se sont engagées les négociations, on se dit que l'on n'est pas sorti du bois. En fait, nous ne sommes pas actuellement dans un vrai contexte de négociation. Pour le moment, la position américaine se résume à ceci: tu me donnes quelque chose, mais tu n'auras rien en retour

On peut consulter la liste d'experts de l'UQAM prêts à éclairer les divers enjeux entourant la renégociation de l'ALENA.

École d'été: commercer dans un monde multipolaire

La renégociation de l'ALENA, la gouvernance commerciale internationale, les accords et partenariats régionaux, le commerce et le développement et le commerce électronique figurent, entre autres, au programme de la 6e édition de l’École d’été Commercer dans un monde multipolaire, qui se tient sur le campus montréalais de l’École nationale d’administration publique (ENAP), depuis le 17 août jusqu'au 26 août prochains. L'événement est le fruit d’une collaboration entre l’UQAM (CEIM et ESG UQAM) et l'ENAP. Il est organisé en partenariat avec l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

Dirigée par Christian Deblock et Stéphane Paquin, professeur à l’ENAP et directeur du Groupe d’études et de recherche sur l’international et le Québec (GÉRIQ), l’École d’été se déroule sous le thème «Gouvernance et négociation: concepts et pratiques» et sous la présidence d’honneur de Bernard Landry, ancien premier ministre du Québec. En plus de bénéficier d'une formation de pointe, les participants pourront échanger avec des experts, des négociateurs internationaux et des professionnels invités.

Afin de souligner le 50e anniversaire du ministère québécois des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF), trois conférenciers prestigieux prendront la parole, le 21 août, sur le thème «Le Québec et le commerce international»: Jean Charest, ancien premier ministre du Québec et avocat associé au Cabinet McCarthy Tétrault, Pierre-Marc Johnson, ancien premier ministre du Québec et avocat-conseil au cabinet Lavery, de Billy à Montréal, et Jean Séguin, sous-ministre adjoint au Commerce extérieur, au ministère de l’Économie, de la Science et de l’Innovation.

On peut consulter ici la programmation de l'École d'été.

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