Face à la censure

Chaque époque, chaque société impose ses limites à la production et à l'exposition d'œuvres artistiques.

20 Janvier 2017 à 17H36

Cette réplique de la croix du Mont-Royal, oeuvre de Pierre Ayot, faisait partie de l'exposition Corridart, démantelée à la veille des Jeux olympiques de Montréal, en 1976, sur ordre du maire Jean Drapeau qui la jugeait obscène. Photo: Nathalie St-Pierre

«On peut censurer au nom d'une orthodoxie idéologique, politique, religieuse ou morale ou au nom de normes esthétiques (…) La liste des censurés de la société dans l'histoire est sans fin. Face à la censure, on peut plier l'échine, s'autocensurer ou résister. »

Cet extrait d'un texte de l'auteur-compositeur-interprète québécois Pierre Bertrand, membre du groupe Beau Dommage dans les années 70, a été lu lors de la conférence Art et censure présentée le 12 janvier dernier au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), en marge de l'exposition consacrée au photographe Robert Mapplethorpe. Rassemblant une cinquantaine de personnes, l'événement était organisé par le Conseil de diplômés de la Faculté de science politique et de droit, en collaboration avec le MBAM. Il s'inscrivait dans le programme de formation continue Format UQAM (voir encadré), offert par la faculté.  

Les conférenciers invités – Nathalie Bondil, directrice générale et conservatrice en chef du MBAM, Anne Saris, professeure au Département des sciences juridiques, Hanieh Ziaei, doctorante en sociologie et chercheuse en résidence à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, et John A. Schweitzer, artiste et galeriste – ont parlé des limites imposées à la production et à l’exposition d’œuvres d’art, des dimensions socio-juridiques de la censure et de la censure étatique sous un régime autoritaire.

Œuvres provocantes

Nathalie Bondil a évoqué d'entrée de jeu le cas célèbre de la sculpture La famille, créée en 1949 par l'artiste québécois Robert Roussil. Cette œuvre totémique, creusée à même un tronc d’arbre, présentait trois personnages nus: un homme, une femme et leur enfant. Déposée devant le Musée des beaux-arts de Montréal, la sculpture fut littéralement séquestrée par la police de Montréal au motif qu’elle enfreignait la loi interdisant le spectacle de la nudité dans un lieu public. Propriété du Musée des beaux-arts de Montréal depuis 1990, l'œuvre est désormais exposée dans le pavillon d'art québécois et canadien. «À cette époque, la représentation de la nudité posait problème au Québec, a rappelé la directrice. Le passage du temps fait que des œuvres jugées scandaleuses à une certaine période ne le sont plus aujourd'hui.»

Nathalie Bondil a cité plusieurs exemples d'œuvres présentées au MBAM, susceptibles de choquer ou de troubler des visiteurs.  Ce fut le cas, notamment, de l'exposition collective Échauffement planétaire, en 2009, dans laquelle des artistes puisaient dans les situations les plus sombres pour éveiller les consciences. Le coup de poing était direct, comme dans Terminal Velocity de Carolee Schneemann, un étonnant montage photographique de neuf personnes plongeant du haut des tours du World Trade Center, lors des attentats du 11 septembre 2001. «Nous l'avions retenue parce qu'il s'agissait d'une œuvre très forte qui témoignait de notre époque.»

Artistes condamnés

Anne Saris a rappelé l'existence de deux grands procès en matière d'œuvres d'art au Canada, l'un touchant l'Ontario et l'autre le Québec.

Dans les années 1960, la galeriste Dorothy Cameron s’intéresse aux jeunes artistes torontois et met l'esthétique urbaine à l’honneur dans des expositions qui bousculent ceux pour qui l’art canadien se résume essentiellement aux représentations du Bouclier canadien. En mai 1965, la police visite sa galerie au cours des premiers jours d’une exposition sur l’amour, intitulée Eros 65, après avoir reçu une plainte d’une personne présente au vernissage. L’escouade des mœurs saisit sept tableaux et accuse Cameron d’avoir exposé du matériel obscène en public. C'est la première exposition ayant donné lieu à un cas de jurisprudence au Canada.

La cause est présentée devant un juge de la Cour supérieure, qui condamne les œuvres. «L'affaire donnera l'occasion à un jeune juge, Bora Laskin, d'inscrire sa dissidence à propos des rapports entre art et obscénité, a souligné la professeure. Selon Laskin, les œuvres saisies s'inscrivaient dans la tradition artistique occidentale, écrivait-il. Pour qualifier une œuvre d'art d'obscène, il faut faire la preuve qu'elle exploite de façon indue le caractère sexuel.»

La deuxième affaire se déroule au Québec et concerne le démantèlement de l'exposition d'art public Corridart, présentée rue Sherbrooke à Montréal dans le cadre des activités culturelles des Jeux olympiques de Montréal. L’exposition débute le 7 juillet 1976 et doit se prolonger pendant toute la durée des festivités entourant cet événement. Toutefois, le maire de Montréal, Jean Drapeau, décide dans la nuit du 13 au 14 juillet de démanteler sans préavis les œuvres d'une soixantaine d'artistes, dont celles de Pierre Ayot (qui a été professeur à l'UQAM), Michael Haslam, Françoise Sullivan (dont on peut voir une rétrospectives des oeuvrse à al Galerie de l'UQAM jusqu'au 18 février prochain), Melvin Charney, Bill Vazan (aujourd'hui chargé de cours à l'École des arts visuels et médiatiques) et Cozic (un duo d'artistes formé du couple Yvon et Monique Cozic, diplômée).

Quelques jours plus tard, les artistes entament une poursuite en Cour supérieure du Québec contre la Ville de Montréal. Le verdict tombe cinq ans plus tard et donne raison à l'administration municipale. « Dans son jugement, rappelle Anne Saris, le juge affirme que la beauté est absente de l'exposition, que Corridart est de nature à créer des malaises entre les différentes classes sociales en présentant des photos de quartiers défavorisés de Montréal et qu'elle comporte une attaque contre la religion, faisant référence à la réplique de la croix du mont Royal, une croix renversée, proposée par Pierre Ayot.»

L'œuvre de Pierre Ayot, La croix du mont Royal, a fait de nouveau l'objet d'une controverse à l'automne 2016, dans le cadre d'une rétrospective de son travail. Le maire de Montréal, Denis Coderre, a voulu retirer une subvention de 10 00 dollars pour financer l'installation de l'œuvre, craignant qu'elle offense les religieuses qui logent à proximité du site choisi.

Format UQAM

Le Département des sciences juridiques de l’UQAM a mis sur pied Format UQAM, une offre de formation continue de 2e cycle à l’intention spécifique des avocats, sous forme de séminaires, de conférences et de colloques traitant de questions d’actualité juridique et politique. Format UQAM a élargi récemment l'offre de formation au champ de la science politique: relations internationales, économie politique, administration publique.

  • Du 17 janvier jusqu'au 16 février, les avocats Michel Décary et Sébastien Richemont présenteront une formation visant l’apprentissage et le perfectionnement des techniques de plaidoirie;

 

  • Le 24 février, Juripop, la Chambre des notaires du Québec et la Faculté de science politiques et de droit de l’UQAM organiseront un colloque sur l'accès à la justice dans le cadre du Mois de la Justice;

 

  •  Le 17 mars, Jean Baril, professeur au Département des sciences juridiques et vice-président du Centre québécois du droit de l'environnement (CQDE), présentera une formation sur la réforme de la loi sur l'environnement.

    

Censure politique et religieuse

«La censure est toujours tributaire d'un contexte social et politique, a rappelé Hanieh Ziaei. Elle évolue et se manifeste différemment en fonction des époques et des cultures.»

D'origine iranienne, la jeune chercheuse a décrit des cas de censure dans son pays natal. «En Iran, les productions culturelles et artistiques doivent obtenir une autorisation préalable de la part du ministère de la guidance et de l'orientation islamique. Les représentations de la nudité, de la sexualité et du corps féminin sont interdites.»

Les critiques à l'égard de l'islam, considérées comme un blasphème, sont punissables par la loi. «Comme les lois sont d'origine divine, elles sont indiscutables et incontestables», a indiqué Hanieh Ziaei.

Plusieurs artistes iraniens ont décidé de s'exiler, alors que d'autres ne peuvent sortir du pays. D'autres encore ont subi des peines d'emprisonnement, comme cette dessinatrice qui a été condamnée à 12 ans de prison pour outrage au Guide suprême de la révolution et aux députés du Parlement. «Des artistes choisissent aussi de faire face à la censure en développant des formes de résistance et en créant dans des espaces d'exposition plus ou moins clandestins», a expliqué la chercheuse.

Malgré les contraintes extrêmement sévères imposées par le régime, Hanieh Ziaei a dit garder espoir en la liberté d'expression. «La société iranienne est une société très éduquée, assoiffée de culture et de nouveauté, où les femmes et les jeunes (plus de 75 % de la population) sont porteurs de changement.»

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