Un catalyseur social

Le cinéma Beaubien a contribué au développement local dans le quartier Rosemont.

13 Juin 2017 à 7H32

Photo: Ville de Montréal

Le cinéma Beaubien dans le quartier Rosemont-Petite-Patrie n'est pas seulement l'unique survivant de l'époque des cinémas de quartier à Montréal. Il est aussi le seul au Québec à être géré par une entreprise d'économie sociale: la Corporation du cinéma Beaubien. En 2002, cet organisme à but non lucratif a été mis sur pied conjointement par le comité pour la survie du cinéma et la Corporation de développement économique communautaire (CDEC) Rosemont-Petite-Patrie, tous deux soucieux de préserver l'institution vouée à une fermeture imminente.

Tout a débuté en 2000. «Cette année-là, la multinationale Cineplex Loews Odeon,  propriétaire du cinéma Beaubien, qui s'appelait alors le Dauphin, était acculée à la faillite et prévoyait se délester de 75 salles en Amérique du Nord, dont celle établie rue Beaubien depuis 1937», explique Wilfredo Angulo, doctorant en études urbaines. Les résidents et les commerçants du quartier se mobilisent et se tournent vers la CDEC et des représentants du milieu cinématographique pour les soutenir dans leur démarche de sauvegarde. «Ces derniers décident de convertir le cinéma en une entreprise d'économie sociale, avec l'appui du ministère de la Culture, lequel investit 800 000 dollars à la condition que les organismes trouvent une somme équivalente auprès d'autres partenaires», rappelle le doctorant.

«Dans le cadre de ma thèse de doctorat, je cherche à démontrer que le cinéma Beaubien, un projet culturel porté par une coalition d'organisations de la société civile, a favorisé la revitalisation du quartier Rosemont, qui avait été durement affecté par la crise économique des années 80.»

Wilfredo Angulo,

Doctorant en études urbaines

Rebaptisé Beaubien, le cinéma est inauguré en 2001. Un an plus tard,  l'entreprise peut se targuer d'avoir maintenu huit emplois, d'en avoir créé dix autres, en plus de voir son achalandage tripler. Ce succès à la fois social et économique a eu des retombées non négligeables pour les commerces environnants, qui ont vu leur chiffre d'affaires croître grâce à cette affluence grandissante. La réussite a été couronnée par un prix du Concours entrepreneurship de l'est de Montréal dans le volet Entreprises d'économie sociale.

«Dans le cadre de ma thèse de doctorat, je cherche à démontrer que le cinéma Beaubien, un projet culturel porté par une coalition d'organisations de la société civile, a favorisé la revitalisation du quartier Rosemont, qui avait été durement affecté par la crise économique des années 80», souligne Wilfredo Angulo.

Crise et revitalisation

Montréal a connu deux récessions majeures au début des années 80 et 90, lesquelles ont frappé plusieurs quartiers de la métropole, dont l'arrondissement Rosemont-Petite-Patrie. «Au cours de cette période, de nombreuses propriétés dans l'arrondissement perdent de la valeur, plusieurs commerces ferment leurs portes et des familles quittent le quartier», rappelle le doctorant. Cette tendance, toutefois, se renverse entre 2001 et 2016. «À partir de 2004, au moment où s'opère la relance du cinéma Beaubien, le nombre de permis émis par la Ville de Montréal pour l'occupation des locaux commerciaux dans le quartier augmente de manière importante.»

Wilfredo Angulo a réalisé une vingtaine d'entrevues avec des résidents, des commerçants et des représentants d'organismes communautaires. «Bien qu'il soit difficile de mesurer la contribution spécifique du cinéma Beaubien à la revitalisation économique et sociale du quartier Rosemont, tous les acteurs rencontrés ont reconnu que le cinéma avait joué un rôle de moteur économique, en particulier dans le secteur délimité par la rue Bordeaux à l'ouest, la 3e avenue à l'est, ainsi que par les rues Saint-Zotique et Bellechasse, au nord et au sud. La présence du Beaubien a favorisé, entre autres, l'implantation de commerces de proximité de qualité: boulangerie, fruiterie, pâtisserie, restaurants, cafés, etc.»

«Il n'y a pas eu d'éviction d'un groupe social ni de perte du sentiment d'appartenance au territoire, comme ce fut le cas dans les quartiers Saint-Henri et Hochelaga-Maisonneuve. Dans Rosemont-Petite-Patrie, la présence du cinéma Beaubien a plutôt aidé à forger une image positive du quartier auprès de ses résidents.»

Wilfredo angulo

Depuis le début des années 2000, le chômage a diminué progressivement pour atteindre un taux de 4 %, alors que la moyenne est de 9 % à Montréal. «La population dans le secteur est demeurée stable, dit le doctorant. Près de 95 % des emplois dans les commerces situés autour du cinéma sont détenus par des gens qui habitent dans le quartier et la moitié des propriétaires de commerces sont des résidents de Rosemont-Petite-Patrie.»

La recherche empirique et statistique n'a pas permis d'observer un phénomène de gentrification, souligne Wilfredo Angulo. «Il n'y a pas eu d'éviction d'un groupe social ni de perte du sentiment d'appartenance au territoire, comme ce fut le cas dans les quartiers Saint-Henri et Hochelaga-Maisonneuve. Dans Rosemont-Petite-Patrie, la présence du cinéma Beaubien a plutôt aidé à forger une image positive du quartier auprès de ses résidents.»

Un cinéma différent

Jouissant maintenant d'une autonomie financière qui lui assure une forme de pérennité, le cinéma Beaubien a multiplié les partenariats avec les acteurs culturels au fil des ans. Il s'est associé, notamment, au festival Vues d'Afrique et a présenté des projections gratuites, destinées aux familles, en collaboration avec la Maison de la culture Rosemont-Petite-Patrie. Il a participé également au Festival international de films pour enfants de Montréal.

Le cinéma Beaubien n'aurait pas pu jouer un rôle de levier économique et social s'il n'avait pas réussi à développer un créneau culturel en présentant en primeur des films francophones de qualité (français et québécois), qu'ils soient commerciaux ou de répertoire. «Les résidents du quartier sont conscients que c'est un cinéma différent des autres, capable d'attirer non seulement une clientèle locale (20 %), mais aussi des gens de partout à Montréal», remarque le doctorant.

L'industrie cinématographique a d'ailleurs reconnu la contribution du cinéma Beaubien au rayonnement du cinéma québécois en décernant, en 2004, le premier prix Jutra du meilleur exploitant de salle du Québec à Mario Fortin, directeur général et responsable de la programmation. Depuis 2013, celui-ci est également directeur du Cinéma du Parc, dont le conseil d'administration est lui aussi composé de citoyens du quartier et de représentants des milieux communautaire et cinématographique. Ses trois salles de projection s'ajoutent aux cinq salles du Beaubien, ce qui suscite l'intérêt des distributeurs de films.

Depuis 2001, plusieurs projets culturels se sont développés à Montréal, contribuant au développement local: le Théâtre Paradoxe dans le Sud-Ouest, la Tohu dans Saint-Michel, le Festival de blues dans Ahuntsic. «Tous ces projets, y compris celui du cinéma Beaubien,  ont été pilotés par des organismes communautaires, souvent en concertation avec les pouvoirs publics et des entreprises privées, note Wilfredo Angulo. Outre ses retombées économiques, la culture joue un rôle rassembleur. Dans Rosemont, les résidents sont fiers d'avoir préservé un patrimoine culturel grâce à la mobilisation citoyenne. Aujourd'hui, le cinéma Beaubien est devenu l'un principaux repères identitaires du quartier.»

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