Radicalisation et islamophobie

Rachad Antonius veut clarifier le sens politique des termes du débat.

17 Janvier 2017 à 15H52

Série L'actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l'UQAM se prononcent sur des enjeux de l'actualité québécoise, canadienne ou internationale.

Manifestation à Montréal contre Pegida Québec, un groupe ouvertement raciste et islamophobe.Photo: Samir Ben

La question des rapports avec les populations musulmanes dans les sociétés occidentales se pose de façon plus aiguë depuis l’émergence, sur la scène internationale, de violences politiques commises au nom de l’islam. Des violences qui suscitent parfois des attitudes racistes et islamophobes envers les musulmans.

Le professeur du Département de sociologie Rachad Antonius, membre du Centre de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté (CRIEC), se penchera sur ces phénomènes lors d'une conférence publique intitulée L’islamophobie au temps de Daech. Le choc des métaphores. Il analysera également comment l'islam politique est instrumentalisé par divers courants politiques dans le débat actuel au Québec. L'événement aura lieu le 25 janvier prochain, à 18h, à la salle D-R200 du pavillon Athanase-David.

Rachad Antonius se dit insatisfait de la façon dont le débat public est mené autour des questions de l'islamophobie, de la radicalisation et du terrorisme. «Ma conférence vise à aborder ces questions particulièrement sensibles de façon sereine et rationnelle afin de clarifier le sens politique des termes du débat.»

D'origine égyptienne, le sociologue s'intéresse, notamment, aux sociétés arabes contemporaines, aux conflits politiques au Proche-Orient et aux minorités arabes et musulmanes au Canada et au Québec. Souvent invité à commenter l’actualité locale ou internationale dans les médias, il est également affilié au Consortium interuniversitaire pour les études arabes et du Proche-Orient (ICAMES).

Le rôle de l'idéologie

Selon Rachad Antonius, la violence politique au Proche-Orient et en Europe représente, en partie, une forme de résistance à des conditions de marginalisation et d'exclusion économique, sociale et politique ancrées dans l'histoire coloniale. «Les acteurs de cette violence, dit-il, la justifient à l’aide d’une idéologie politique et religieuse sectaire qui, à son tour, exclut et marginalise d'autres groupes minoritaires.»

La marginalisation et l’exclusion sont des facteurs de révolte, souligne le professeur. «Dans les sociétés moyen-orientales, encore soumises au contrôle néocolonial et à des régimes autoritaires, il est inévitable que les révoltes se produisent dans la violence et dans un certain chaos. Dans les sociétés européennes, la marginalisation sociale des jeunes arabo-musulmans est aussi un facteur de révolte qui facilite leur recrutement par les courants islamistes.»

Cela dit, la marginalisation ne peut expliquer à elle seule le basculement des jeunes dans le djihad, tant dans les pays du Proche-Orient qu'en Europe, estime Rachad Antonius. «Si la marginalisation pousse à se révolter, elle n’explique pas la forme particulière que prend la révolte. Elle n’explique pas pourquoi de jeunes embrigadés inscrivent leur action dans le cadre d’un djihad mondial contre les mécréants plutôt que dans la lutte pour l’égalité et la justice.»

La façon de se révolter et les modes d'action préconisés relèvent d'une idéologie politique dont il faut tenir compte, poursuit le professeur. «L’islam se prête à de multiples interprétations. On trouve dans le texte coranique des injonctions à la paix, à la tolérance et à l'ouverture, mais aussi à la violence. Certains exégètes prétendent que la bonne lecture du Coran en est une de respect et de tolérance, ce à quoi je souscris. Mais ce n'est pas la lecture que proposent les islamistes qui recrutent des combattants.»

Deux thèses

Dans le débat intellectuel sur les facteurs qui expliquent la tentation djihadiste chez une frange de la jeunesse, deux thèses s'affrontent, défendues notamment par les spécialistes français de l'islam Gilles Képel et Olivier Roy. Le premier soutient que le djihadisme découle d'une radicalisation de l'islam, alors que le second prétend qu'il est plutôt lié à une islamisation de la radicalité, à une révolte générationnelle nihiliste. Sur le marché des idées politiques, de jeunes radicalisés chercheraient une cause, un grand récit pour exprimer leur révolte personnelle.

«Les deux phénomènes existent, mais celui de la radicalisation de l'islam est le plus important», affirme Rachad Antonius. Depuis une quarantaine d'années, l'influence de l'islam salafiste, un courant idéologique rigoriste et ultraconservateur qui rejette les valeurs de la modernité, s'est propagée à coup de milliards de dollars fournis par les monarchies pétrolières, Arabie saoudite en tête, qui cherchent à asseoir la légitimité de leur pouvoir. «Les salafistes ne préconisent pas ouvertement la violence, mais ils fournissent la base idéologique et culturelle sur laquelle se construit le passage à l'acte violent», note le sociologue.

Ce sont des considérations géostratégiques qui ont amené les puissances néocoloniales à considérer l’Arabie saoudite comme leur meilleur allié dans la région, et les talibans comme des partenaires légitimes dans la lutte contre l’ex-Union soviétique, rappelle Rachad Antonius. «En Syrie, par exemple, les groupes djihadistes en lutte contre le régime d'Assad n'auraient jamais pu tenir le coup sans l'appui des États-Unis et de la France, par l'intermédiaire de l'Arabie saoudite et de la Turquie. Mais ces groupes ont outrepassé les limites qui leur avaient été fixées et se sont retournés contre les puissances occidentales qui les avaient aidés.»

La peur de l'islam

Il suffit de quelques jeunes radicalisés se livrant à des tueries de masse, comme on l'a vu en France et en Belgique, pour que la peur s'installe et pour que se transforment les rapports entre les musulmans et les autres groupes dans la société.

«La méfiance envers l'islam doit être mieux comprise, dit le professeur. Le terme islamophobie renvoie davantage à une métaphore, utilisée dans le débat public pour désigner différentes choses: l'hostilité  envers les musulmans, la peur de l'islam en tant qu'idéologie, un manque d'information ou l'ignorance, ce qui contribue à brouiller les cartes.»

Rachad Antonius croit que le phénomène de l'islamophobie a pris de l'ampleur au Québec depuis les audiences de la Commission Bouchard-Taylor, à l'époque de la «crise» des accommodements raisonnables. «Ces audiences ont permis à des gens de manifester leur peur irrationnelle de l'islam et leur rejet des musulmans, contribuant ainsi à légitimer l'expression publique d'une forme d'hostilité à leur égard.»

Selon le chercheur, ceux qui dénoncent  l'islamophobie ont de la difficulté à intégrer l'islamisme dans leur analyse, comme si sa critique risquait d'alimenter l'islamophobie. «La critique de l'islam politique est légitime et ne doit pas être confondue avec le rejet des musulmans en général.»  

On observe plusieurs signes d'ouverture et gestes de sympathie à l'endroit des musulmans, affirme le sociologue. «Le Québec, contrairement à d'autres sociétés, n'a jamais eu de rapport colonial avec le monde arabo-musulman. Dans les années 70, j'ai vu les organisations de la société civile québécoise, les syndicats notamment, se mobiliser en soutien au peuple palestinien. En 2003, plus de 200 000 personnes ont manifesté dans les rues de Montréal contre la guerre en Irak.»

Une communauté homogène ?

À droite comme à gauche, on présente souvent les musulmans comme une communauté homogène, qui intervient peu sur la place publique. «Je préfère parler au pluriel de groupes musulmans, qui ne voient pas l'intérêt de se regrouper dans une association ni de de se donner un porte-parole, dit Rachad Antonius. Il existe au sein de la population musulmane une diversité ethnique – musulmans pakistanais, maghrébins, syriens – et idéologique – musulmans conservateurs, libéraux, modérés. On trouve aussi des gens qui, tout en étant des croyants pratiquants, ne se définissent pas d'abord par leur appartenance religieuse mais en tant que médecins, ingénieurs ou enseignants.»

On peut s'inscrire à la conférence à l'adresse suivante: criec2@uqam.ca

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