En mission à Portland, Oregon

Des étudiants en géographie proposent un plan d'aménagement durable pour l'ancien Chinatown. 

21 Avril 2017 à 9H06

Des étudiants en géographie proposent un plan d'aménagement durable pour l'ancien Chinatown.
Photo :Sylvain Lefebvre

La ville de Portland, en Oregon, est perçue comme une pionnière en matière de design urbain. Le vélo y est roi, le tramway urbain efficace et la ville est souvent citée pour ses projets de transit-oriented development (TOD), ces quartiers développés autour d'un axe principal de transport en commun et de services de proximité. Les food trucks sillonnent les rues et l'économie fait la part belle aux produits locaux. Il y a toutefois un quartier laissé à l'abandon: Old Town Chinatown.

«C'est un secteur recelant un énorme potentiel de reconnexion avec les quartiers centraux, des berges à exploiter – la rivière Willamette borde le quartier à l'est – et un patrimoine architectural intéressant dans la section Old Town», note Sylvain Lefebvre, professeur au Département de géographie. Ce dernier s'est rendu à Portland avec une vingtaine d'étudiants, du 11 au 18 mars derniers, dans le cadre du cours «Grands projets urbains: analyse critique et intervention».

Ce cours offre l'occasion aux étudiants de vivre une expérience professionnelle sur le terrain. Quatre équipes de six étudiants ont chacune formé leur cabinet (fictif) de consultants en aménagement. Leur mandat: proposer un plan d'aménagement durable – horizon 2025 – pour le quartier Old Town Chinatown, dans le respect des dynamiques des quartiers voisins, Pearl District à l'ouest, un quartier qui s'est gentrifié au cours des dernières années, et le centre-ville (Downtown) au sud, très prisé des touristes.

Avant leur départ, les étudiant ont amassé le plus d'informations possible sur Old Town Chinatown. Ils ont amorcé l'élaboration de leur scénario d'aménagement. Une fois sur place, ils ont rencontré divers intervenants du monde universitaire, municipal, communautaire et culturel, et ils ont pu confronter leurs projets avec la réalité sur le terrain.

«Les rues sont désertes, bordées de nombreux bâtiments vacants et de terrains de stationnements.»

Arpad-Xavier Bocz

Étudiant au baccalauréat en géographie

«C'est comme s'il y avait une frontière entre le Pearl District, un quartier vibrant, et Old Town Chinatown, véritable ville fantôme. Les lignes de tramway s'y promènent mais, à part quelques commerces, elles traversent un no man's land. On s'y attendait, mais ce fut un choc de le voir», raconte Philippe Madore, étudiant au baccalauréat en géographie. «Les rues sont désertes, bordées de nombreux bâtiments vacants et de terrains de stationnements, a constaté son collègue Arpad-Xavier Bocz. Le cadre bâti est délabré à plusieurs endroits. Très peu de familles habitent le quartier, où l'on retrouve surtout des travailleurs.».

L'héritage asiatique

Les étudiants ont constaté de visu la faible identité chinoise du quartier: la grande porte de la 4e avenue et quelques enseignes oubliées ne signifient pratiquement plus rien dans ce quartier où à peine 2,8 % de la population est d'origine chinoise. Les étudiants ont donc été surpris d'apprendre que la Ville de Portland avait choisi 10 îlots du quartier pour préserver le patrimoine architectural en mémoire de l'héritage japonais et chinois. Le projet a été baptisé New Chinatown/Japantown Historic District.

«C'est l'ambiance la moins Chinatown que j'aie vue dans un quartier désigné comme tel.»

Olivier Côté-Thibault

Étudiant au certificat en planification territoriale et  gestion des risques

«C'est un peu paradoxal, car l'héritage japonais a complètement disparu et c'est l'ambiance la moins Chinatown que j'aie vue dans un quartier désigné comme tel», note Olivier Côté-Thibault, étudiant au certificat en planification territoriale et gestion des risques. Plus de 100 000 Américains d'origine japonaise, rappelons-le, ont été emprisonnés durant la Deuxième Guerre mondiale après le déclenchement de la bataille du Pacifique. «Il y a une certaine hypocrisie politique, car on ne dit rien de ce sombre moment de l'histoire, souligne Sylvain Lefebvre. Et la communauté chinoise, désormais installée de l'autre côté de la rivière Willamette, n'investit pas dans Old Town Chinatown.»

Une cohabitation pacifique?

La zone sur laquelle devaient se pencher les étudiants est quatre à cinq fois plus vaste que celle couverte par le projet New Chinatown/Japantown Historic District. «Revitaliser un quartier comme celui-là pose la question de l'équilibre à atteindre entre l'inévitable gentrification et la valorisation de la mixité sociale», souligne Ninon Barreau, étudiante en programme d'échange. «L'un des défis majeurs du quartier est le nombre élevé de sans-abris. C'est ce qui m'a le plus frappé lors de notre première visite», se rappelle Olivier Côté-Thibault. «Lors de nos rencontres avec les intervenants, l'itinérance était l'éléphant dans la pièce, reconnaît Sylvain Lefebvre. Ce n'est pas facile d'attirer des investisseurs et des familles lorsqu'il y a une telle concentration de sans-abris. Il faut trouver des solutions de cohabitation pacifique, qui permettront de réduire les irritants. Cela dit, toutes les grandes villes nord-américaines doivent composer avec ce défi urbanistique.»

«Revitaliser un quartier comme celui-là pose la question de l'équilibre à atteindre entre l'inévitable gentrification et la valorisation de la mixité sociale.»

Ninon Barreau

Étudiante en programme d'échange

«Les intervenants que nous avons rencontrés voyaient tous un peu le quartier avec des lunettes roses, note en riant Salomé Deschênes, étudiante au bac en urbanisme. Ils croient qu'il suffit de mettre des projets en branle et que l'économie va tout régler. Nous revenions sans cesse à la charge avec des questions sur les défis de la mixité sociale, sur le problème des sans-abris. Ils n'avaient pas de solution.»

Présentation devant jury

Les étudiants, eux, avaient le luxe d'aborder tous ces enjeux de front… ce qu'ils ont fait! Le 19 avril dernier, ils présentaient leurs projets devant un jury composé de quatre experts invités par le professeur Lefebvre. Toutes les équipes ont voulu favoriser la connectivité du quartier avec le Pearl District et le Downtown en misant, notamment, sur des voies cyclables, une allée verte et de meilleurs services de transport commun. «Dans ce genre d'exercice, on mise sans se tromper sur la densification urbaine, la création d'espaces verts et la mobilité urbaine, note Sylvain Lefebvre. L'idée n'est pas de révolutionner la ville, mais d'en améliorer une zone spécifique.»

Certaines équipes ont proposé de rehausser l'offre alimentaire limitée du quartier, notamment par la construction d'une épicerie chinoise, d'un marché fermier ou d'un «Food Trailer Park». Quelques équipes ont aussi proposé de réaménager les berges de la rivière Willamette afin que les citoyens du quartier puissent se les réapproprier. La délicate question des sans-abris n'a pas été glissée sous le tapis, les étudiants proposant des refuges et des centres d'aide pour les populations défavorisées.

«L'aménagement du territoire n'est pas un acte neutre.  Il faut être rigoureux tout en étant conscient qu'on peut toujours faire autrement.»

Sylvain Lefebvre

Professeur au Département de géographie

L'équipe de la firme Novatown Strategies, composée des étudiants Olivier Côté-Thibault, Arpad-Xavier Bocz, Bénédicte Hurlet, Chloé Galy, Hélène Beauchemin et Vivianne Tran a remporté la bourse de 1000 dollars décernée au projet le plus convaincant. Cette équipe proposait de rebaptiser le quartier «Crossroad District», soulignant ainsi le lien à développer entre les quartiers centraux de la ville.

«Il nous a fallu faire des choix et abandonner certaines idées que nous avions au départ», constate Olivier Côté-Thibault. «L'aménagement du territoire n'est pas un acte neutre, reconnaît Sylvain Lefebvre. Il n'y a pas de plan optimal. Il existe de bonnes pratiques, oui, mais certaines le sont dans un contexte et s'avèrent mauvaises dans un autre. Chacun analyse donc le territoire en fonction de ses valeurs et de ses connaissances. Il faut être rigoureux tout en étant conscient qu'on peut toujours faire autrement.»

PARTAGER
COMMENTAIRES 0 COMMENTAIRE