À l'écoute des minorités nationales?

Étienne Schmitt veut redonner une voix aux nations «aphones». 

1 Septembre 2017 à 14H26

Série Doc en poche
Un doctorat, ça ne change pas le monde, sauf que…

Étienne Schmitt (Ph.D. science politique, 16)

Titre de sa thèse: «Rendre une voix aux nations aphones : un modèle de coopération plurinationale»

Directeur: Alain-G. Gagnon, professeur au Département de science politique

Codirecteur: Michel Seymour, professeur au Département de philosophie de l'Université de Montréal

Enjeu social: donner une voix aux minorités

Depuis que la diversité nationale est devenue un objet de recherche, la Catalogne, l'Écosse et le Québec sont étudiés avec minutie. Devant les demandes de reconnaissance de ces «nations sans État», la théorie politique a développé des modèles pluralistes –le multiculturalisme, le multinationalisme, le plurinationalisme –, qui visent à accommoder les demandes minoritaires. «Néanmoins, certains groupes aux caractéristiques similaires, mais aux singularités qui les écartent des catégories habituelles, sont omis par ces modèles. J'ai voulu comprendre les raisons de cette omission et les corriger», explique Étienne Schmitt.

La plupart des auteurs, théoriciens et hommes politiques qui se sont penchés sur les problématiques des minorités nationales ou culturelles proposent des solutions institutionnelles, constate le diplômé. «Le Québec, par exemple, a obtenu ses institutions et certains droits juridiques spécifiques, tout comme les Autochtones, mais cela ne peut pas fonctionner pour tous les groupes minoritaires. Les Roms de Hongrie, par exemple, n'ont pas les moyens matériels et/ou symboliques pour réclamer des droits. Ils n'ont pas de lobbyistes, et ils ne possèdent pas les codes de l'expression politique.»

En outre, les intellectuels et les hommes politiques ont tendance à défendre les minorités d'une manière binaire. Il y aurait d'un côté les gentils et de l'autre les méchants – parfois ce sont les bonnes minorités versus les méchantes majorités, d'autres fois l'inverse. «Dans la réalité, tout n'est pas noir ou blanc, rappelle-t-il. Cette opposition binaire cristallise des situations au lieu de les régler et perpétue une forme d'hégémonie culturelle de la part des élites.»

Ce qu'il faut changer

Dans sa thèse, Étienne Schmitt propose un nouveau modèle. «Oublions les solutions institutionnelles, dit-il. Il faut que les parties en cause en viennent à coopérer en inventant les règles qui leur conviennent.»

En France, souligne-t-il, on entend parfois parler de la Corse, un peu de la Bretagne, mais très rarement de l'Alsace, une région périphérique au fort particularisme nationalitaire. «Celle-ci n'apparaît jamais dans la littérature sur la diversité, alors que ses revendications interrogent directement le pluralisme. C'est parce que les hommes politiques alsaciens ont compris qu'il était difficile de se revendiquer comme nation dans un pays aussi jacobin que la France [NDLR: le jacobinisme est une doctrine politique qui défend la souveraineté populaire et l'indivisibilité de la République française]. Ils préfèrent miser sur une coopération transfrontalière avec les autorités locales allemandes et suisses, ce qui leur permet d'obtenir de nouvelles ressources et d'acquérir une légitimité accrue. Ce faisant, ils ont créé leur propre modèle de coopération plurinationale qui semble bien leur convenir et répondre à leur désir d'autonomie.»

Redonner une voix à d'autres nations «aphones» nécessiterait sans doute la création d'une multitude de modèles de coopération adaptés à la réalité de chacune. «Je souhaite que les sciences politiques, victimes des facilités et des raccourcis qu'elles empruntent, arrêtent de véhiculer une compréhension réductrice de la dialectique majorité/minorité et aspirent un peu à la complexité, déclare Étienne Schmitt. À la limite, je peux comprendre que les hommes politiques des groupes majoritaires n'aspirent pas à la complexité, mais de la part des auteurs et des intellectuels, c'est plutôt déplorable.»

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