«En classe!»: le président américain

Charles-Philippe David explique l'immense rôle de la figure présidentielle sur l'échiquier de la politique étrangère.

24 Octobre 2017 à 16H38

Série En classe! 
Un journaliste d'Actualités UQAM redevient étudiant et s'immisce dans un cours offert par l'un des 40 départements et écoles de l'Université.

Charles-Philippe David livre un cours magistral loin d'être monotone, durant lequel il personnifie à peu près tous les présidents des 50 dernières années et raconte plusieurs anecdotes intéressantes.
Photo :Nathalie St-Pierre

À peine 10 minutes se sont écoulées lorsque Charles-Philippe David imite Donald Trump pour la première fois. Nous assistons en ce matin d'octobre à une séance portant sur la présidence et la prise de décision, dans le cadre du cours Politique étrangère des États-Unis, donné en alternance par le célèbre professeur du Département de science politique et son collègue, le chargé de cours Julien Tourreille.

Fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques et président de l'Observatoire sur les États-Unis, Charles-Philippe David ne livre pas un cours magistral monotone. Il personnifie à peu près tous les présidents des 50 dernières années et raconte plusieurs anecdotes intéressantes. Il transmet du contenu, certes, mais il soulève aussi beaucoup de questions. Son objectif: guider la cinquantaine d'étudiants (du baccalauréat en science politique, en relations internationales et droit international et en géographie, sans oublier quelques étudiants libres) dans le choix d'un sujet pour leur travail de session. Plus largement, on sent un désir d'amener ces futurs politologues et spécialistes en droit à réfléchir par eux-mêmes en critiquant les travaux et les analyses de leurs prédécesseurs.

L'anomalie Trump

«Le président est le symbole et le principal acteur du système politique américain, rappelle Charles-Philippe David. Il a été élu pour prendre des décisions. En politique étrangère, il est particulièrement important qu'il soit bien informé, qu'il assimile les informations contenues dans les documents préparés par ses proches conseillers ou par les dirigeants des ministères et des agences gouvernementales. Or, Donald Trump se vante de ne pas lire. Il préfère la télévision et Twitter.»

Le professeur ne peut pas passer à côté de l'espèce d'anomalie politique et historique que représente Donald Trump, car ce dernier échappe à tous les cadres d'analyse existants. Il y reviendra de manière ponctuelle au cours de la séance, dans un aller-retour entre le passé et le présent. Ce faisant, il dresse une perspective historique sur la place dévolue au président des États-Unis en matière de politique étrangère.

Le commandant des armées

«Le président est à la fois le chef d'État et le chef du gouvernement, le chef législateur, le commandant en chef des armées, le chef de la diplomatie, le chef juridique – car il peut promulguer de nouvelles lois, par décret ou avec l'appui du Congrès – et le chef administrateur, qui gère un budget de près de 4000 milliards de dollars», souligne Charles-Philippe David.

Le président doit toutefois composer avec plusieurs contraintes: le contrepoids législatif du Congrès, les opinions de ses ministres et chefs d'agences, la pression populaire, les médias et les groupes d'intérêt, sans oublier le reste de la planète. Plusieurs chefs d'État étrangers tentent d'influencer ses décisions, comme ce fut le cas récemment lors de la visite de Justin Trudeau à Washington.

Photo: Nathalie St-Pierre

«Avec les années, les pouvoirs discrétionnaires du président se sont accrus, notamment en matière de politique étrangère, note Charles-Philippe David. Et l'un de ces pouvoirs est l'utilisation de la force militaire.»

Le politologue se fait souvent poser la question: Donald Trump aurait-il le pouvoir de déclarer la guerre à la Corée du Nord unilatéralement? «Malheureusement oui, dit-il. Les seuls qui pourraient l'en empêcher sont le ministre de la défense et le général à la tête des forces armées. Imaginez la conversation:

- Le général: Mr. President, this is World War 3!

- Donald Trump: I just love the idea of World War 3! I hate Kim!»

Encore une fois, le ton et la gestuelle sont justes. L'imitation de Trump fait mouche et les étudiants rient de bon coeur.

Faire la guerre sans le dire

Pourtant, selon la constitution américaine, les pouvoirs formels de la présidence incluent celui d'utiliser la force armée… mais pas de déclarer la guerre, une prérogative du Congrès, précise Charles-Philippe David. Depuis 1973, la Loi sur les pouvoirs de guerre (War Powers Resolution), stipule que le président doit aviser le Congrès lorsqu'il souhaite déployer des troupes à l'étranger. La mission de ces forces armées ne doit pas excéder 60 jours, auxquels s'ajoutent 30 jours pour le retrait des troupes. «C'est un peu comme une permission donnée au président de mener une guerre de 90 jours», observe le professeur. Si le président souhaite une intervention prolongée, il doit obtenir une autorisation du Congrès pour utiliser la force militaire ou pour faire une déclaration de guerre en bonne et due forme.

« Les présidents américains ont usé de stratagèmes lexicaux afin d'intervenir militairement dans certaines parties du monde. Ils n'ont pas "fait la guerre", ils ont "stabilisé une région", "renversé un régime oppressant pour ses citoyens", ou "donné suite à une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU".»

Charles-Philippe David

Professeur au Département de science politique et fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques

Il est arrivé que le président, pour des raisons de sécurité nationale, ne tienne pas compte de l'obligation de notifier le congrès ni des 60 jours. «Les cas où la loi n'a pas été appliquée sont plus nombreux que ceux où elle a été respectée», souligne Charles-Philippe David. La preuve: il n'y a pas eu de déclaration de guerre de la part des États-Unis depuis 1941. «Les présidents américains ont usé de stratagèmes lexicaux afin d'intervenir militairement dans certaines parties du monde. Ils n'ont pas "fait la guerre", ils ont "stabilisé une région", "renversé un régime oppressant pour ses citoyens", ou "donné suite à une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU".»

La Corée, le Vietnam, le Koweït, l'Irak et l'Afghanistan: aucune de ces cinq interventions militaires majeures n'a donné lieu à une déclaration de guerre formelle de la part du Congrès américain. «Dans le cas de l'Afghanistan, on agit encore sur la base de la résolution qui a suivi l'attaque du 11 septembre 2001 et qui autorise le président à utiliser toute la force nécessaire contre ceux qui auraient planifié, autorisé, commis ou aidé à l'élaboration des attaques terroristes, et cela s'étend aux nations qui accueillent des terroristes», révèle le spécialiste. La guerre en Afghanistan, note-t-il, est le plus long conflit militaire de l'histoire des États-Unis.

«Pourquoi le Congrès n'a-t-il pas rendu de décision officielle à propos de la Syrie lorsqu'Obama l'a consulté sur une éventuelle intervention militaire?», demande un étudiant. «Je crois que le Congrès a senti que c'était une patate chaude, que ses membres étaient divisés et qu'ils ont éludé la question», répond Charles-Philippe David.

Une doctrine en héritage

Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la plupart des présidents ont légué une doctrine, qui a caractérisé leur mandat et défini leur héritage historique en politique étrangère. Le professeur rappelle l'incontournable doctrine Truman, de 1947, qui marquait la fin de l'isolationnisme américain avec l'idée que les États-Unis devaient défendre la démocratie là où elle voulait s'implanter. «C'est la doctrine fondatrice du monde contemporain dans lequel vous vivez, dit-il à ses étudiants. Elle a été à la base de la politique américaine contre le bloc communiste durant la Guerre froide.»

Eisenhower, Nixon, Reagan, Clinton et Bush fils: les imitations se succèdent. «En 1985, ce cher Ronnie avait promis de l'aide à tous les combattants de la liberté, à tous les mouvements de résistance et de guérilla qui se battaient soi-disant pour la démocratie contre les gouvernements de gauche soutenus par l'Union soviétique en Afrique, en Asie et en Amérique latine. C'est ainsi que les États-Unis ont soutenu les Moudjahidines en Afghanistan et les Contras au Nicaragua, rappelle Charles-Philippe David. Il s'agissait des premières incursions américaines dans des conflits intra-étatiques.»

« Les historiens ont souvent tendance à considérer comme de grands présidents ceux qui ont fait la guerre et qui l'ont emporté… Est-ce justifié ?»

La doctrine Obama, énoncée en 2012, était moins tranchée que celles de ses prédécesseurs. «Le président disait privilégier l'approche diplomatique et la négociation en matière de relations internationales. Les commentateurs ont décrit cette doctrine comme celle de la "puissance souple", car Obama parlait de smaller scale military footprint», souligne Charles-Philippe David.

«Il me semble qu'il y a beaucoup de contradictions entre ce qu'Obama a dit qu'il ferait et ce qu'il a effectivement mis en place. Ce n'est pas un peu flou comme héritage?», demande un étudiant. «Oui et non, répond le professeur. C'est vrai qu'il n'a pas fait tout ce qu'il a dit, notamment par rapport à Guantanamo, qu'il avait promis de fermer, au conflit israélo-palestinien, qu'il n'a pas su dénouer, et au recours aux drones armés et aux opérations spéciales, qui s'éloigne, à mon avis, d'une puissance souple. Mais il a quand même réussi à réaliser sa réforme du système de santé avec l'Obamacare. J'y pense: quel excellent sujet de travail de session…»

Les étudiants et leur professeur échangent pendant quelques minutes sur l'héritage d'Obama, le président qu'ils ont le plus connu et qui savait si bien expliquer les tenants et les aboutissants d'un dossier complexe, en faisant preuve d'empathie. «Tout le contraire de Trump, qui est narcissique et sans nuance», note Charles-Philippe David.

Donald Trump prône la souveraineté de l'Amérique d'abord et avant tout. Lèguera-t-il une doctrine ? «Il serait étonnant que ce président, qui se voit plus grand que l'Olympe, ne veuille pas laisser sa marque en politique étrangère», poursuit le politologue.

Une question de personnalité

Lors de la deuxième partie de la séance, Charles-Philippe David s'attarde au caractère, au leadership et au pouvoir de persuasion des présidents américains. «En science politique, on minimise trop souvent le poids de la personnalité des individus dans nos grandes théories. Il faut pourtant que les gens autour du président composent avec ses lubies, ses phobies, ses habitudes de travail, son style, sa méthode. L'histoire s'écrit en fonction du caractère des présidents.»

« Nixon est probablement l'un des pires présidents de l'histoire des États-Unis… jusqu'à maintenant. Il y a beaucoup de similitudes entre lui et Trump, car Nixon aussi était convaincu d'être injustement critiqué »

Les politologues, historiens et autres experts en politique américaine adorent analyser la performance présidentielle. Charles-Philippe David partage avec ses étudiants un tableau dans lequel 78 universitaires américains ont classé les 43 présidents précédant Obama dans l'une des catégories suivantes: great, near great, above average, average, below average et failure. Les trois présidents dans la première catégorie ont mené les États-Unis lors d'une guerre: George Washington, Abraham Lincoln et Franklin Delano Roosevelt. «Les historiens ont souvent tendance à considérer comme de grands présidents ceux qui ont fait la guerre et qui l'ont emporté… Est-ce justifié?», demande le professeur.

Pendant quinze minutes, les étudiants le bombardent de questions et de commentaires concernant Roosevelt et l'entrée en guerre des États-Unis en 1941. «Vous semblez beaucoup aimer cette période historique, remarque Charles-Philippe David. C'est vrai que c'est fascinant et que l'on est en droit de se poser la question: les présidents font-ils la guerre ou est-ce la guerre qui fait les présidents?»

Le cas Johnson

Charles-Philippe David ne cache pas son affection pour Lyndon B. Johnson, qu'il imite de manière spectaculaire, accent texan compris. «S'il n'y avait pas eu la Guerre du Vietnam, son bilan serait reluisant, dit-il. C'est l'un des plus grands présidents pour l'avancement social aux États-Unis. On lui doit des lois soutenant les droits civiques des minorités, la radiodiffusion publique, la protection de l'environnement et l'aide à l'éducation. C'est lui qui a créé Medicare et Medicaid et il a signé en 1965 le Voting Rights Act, qui interdit la discrimination raciale lors des élections.» Il a également soutenu la conquête de l'espace à titre de vice-président, sous Kennedy, rappelle un étudiant.

Le président Lyndon Johnson et le sénateur Richard Russell en 1963.

Lyndon Johnson avait le don de convaincre ses adversaires de se rallier à sa cause. «Il leur prodiguait le "Johnson Treatment", c'est-à-dire qu'il utilisait sa présence physique imposante pour intimider son interlocuteur et le faire changer d'avis», raconte Charles-Philippe David.

Malheureusement, Johnson a échoué en politique étrangère, estime le professeur. «Il n'a pas été capable de se tenir debout pour le Vietnam. Il a été soumis, prisonnier de l'élite qui l'entourait et il a eu peur de passer pour un président faible s'il se retirait de ce conflit. Quel dommage!»

L'expérience préalable sur la scène internationale des hommes qui accèdent à la présidence influence également la manière dont ils se comportent en politique étrangère. Depuis 1918, seuls Dwight Eisenhower (au pouvoir de 1953 à 1961) et George H.W. Bush (1989-1993) possédaient ce type d'expérience, le premier à titre de général lors de la Deuxième Guerre, le second en tant que vice-président sous Reagan. «Tous les autres ont appris sur le tas, comme Bush fils qui croyait que les Talibans étaient un groupe rock», raconte Charles-Philippe David en imitant W.

Dans le classement des 78 universitaires, Richard Nixon figurait dans la catégorie «sous la moyenne». «Nixon est probablement l'un des pires présidents de l'histoire des États-Unis… jusqu'à maintenant, estime Charles-Philippe David. Il y a beaucoup de similitudes entre lui et Trump, car Nixon aussi était convaincu d'être injustement critiqué.»

La politique étrangère ne sera pas le seul critère selon lequel sera jugé l'actuel président des États-Unis, mais le dossier nord-coréen risque de définir une partie de son héritage. «Il faudra attendre avant de porter un jugement, conclut Charles-Philippe David, mais le taux de satisfaction des Américains à son égard est en baisse constante depuis son élection. Et il reste 1215 jours à sa présidence!» 

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