Essor d'un star system

La télévision est au cœur du développement d'une culture de la célébrité au Québec.

13 Février 2017 à 12H53

Animée par le populaire Pierre Lalonde, Jeunesse d'aujourd'hui est une émision culte de la télévision québécoise. Elle a été diffusée devant public de 1962 à 1974, sur les ondes de Télé-Métropole.

Depuis les années 1990, les études télévisuelles sont devenues un champ de recherche à part entière, notamment dans le monde anglo-saxon et, plus récemment, en France. Au Québec, peu de chercheurs se sont penchés sur le sujet. «La majorité des travaux universitaires ont porté sur les téléromans, pour en critiquer les contenus et les effets sur le public», observe le professeur de l'École des médias Pierre Barrette. Son projet, intitulé De la visibilité à la célébrité: essor et consolidation du star system québécois à la télévision (1961-1971), propose une perspective à la fois historique et analytique des contenus de la télévision.

«Mon objectif, dit Pierre Barrette, est d'analyser le rôle prépondérant joué par les transformations de la programmation télévisuelle – en particulier la place grandissante prise par les émissions de jeux et de variétés – dans le développement, durant les années 1960, d'une culture de la célébrité, laquelle est devenue l'un des traits distinctifs de la culture médiatique.» Ce projet a reçu une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) dans le cadre du programme Développement Savoir.

Le professeur ne cherche ni à célébrer ni à dénigrer la télévision, mais à comprendre comment ce média fonctionne et ce qui fait sa spécificité. «Dès les années 1950 et 1960, alors que l'industrie cinématographique en est encore à ses débuts au Québec, la télévision devient un vecteur identitaire essentiel et une institution culturelle que le public s'approprie et dans laquelle il se reconnaît. C'est le cas, en particulier, des émissions de divertissement.»

Une nouvelle visibilité  

La télévision met en place un régime de visibilité qui marque une rupture par rapport au star system cinématographique, soutient Pierre Barrette. «Alors que les stars du cinéma paraissent lointaines et inaccessibles, les vedettes du petit écran conservent l'aspect familier, quotidien et presque banal de la télévision, dit-il. Celle-ci, en retour, leur offre la possibilité de pénétrer l'intimité des gens. On écoute la télé chez soi, en famille ou avec des amis.»

Au Québec, ce moment de rupture survient dans les années 1960, une période qui correspond aux débuts de la télévision commerciale. «L'arrivée de Télé-Métropole, en 1961, inaugure un régime de concurrence avec Radio-Canada et inscrit le développement de la télévision sous le signe du "populaire"», rappelle le professeur. Télé-Métropole et d'autres stations privées contribuent à modifier l'offre de programmes en multipliant les émissions de jeux (quizz) et de variétés, comme Les jeunes talents Catelli et Jeunesse d'aujourd'hui, animée par Pierre Lalonde et Joël Denis. «Ces genres télévisuels, peu présents dans la programmation de Radio-Canada, permettent de mettre en valeur des vedettes provenant du monde du music-hall et des cabarets, tout en servant de médiateurs entre le grand public et de jeunes industries culturelles en émergence, telles que la musique et la chanson pop ainsi que l'humour», note Pierre Barrette.

Proximité et familiarité

Les dispositifs formels à l'œuvre dans les émissions de jeux et de variétés contribuent à la mise en place du vedettariat. «Les plateaux de ces émissions sont les seuls à réunir en même temps et dans un même espace des personnalités publiques et des gens du grand public», souligne le chercheur. Cette mise en scène crée des rapports de proximité et de familiarité qui transforment le statut des uns et des autres. «Le public se voit pour la première fois à la télévision et les vedettes du petit écran s'humanisent à son contact.»

Le rôle des publications spécialisées de grande consommation, comme Échos Vedettes, Téléradio-Monde et TV Hebdo, sera aussi analysé. Durant les années 1960, ces petits journaux à potins ont servi de caisse de résonnance au vedettariat, en mettant en récit la vie tant publique que privée des individus – Michel Louvain, Dominique Michel, Michèle Richard –, dont la télévision assurait la visibilité. «Les deux systèmes fonctionnaient en symbiose», dit Pierre Barrette.

Double clivage

Une différence marquée apparaît  au cours de la décennie 1960 entre les émissions de jeux et de variétés diffusées à Radio-Canada et à Télé-Métropole. «La programmation de Radio-Canada s'inscrit dans une perspective de démocratie et d'éducation culturelles, observe le chercheur. On veut amener le public à s'élever et à accéder à la grande culture en lui proposant des concerts de musique classique, des télé-théâtres, des documentaires et même des jeux questionnaires visant à enrichir ses connaissances. Mais ces émissions n'obtiennent jamais les cotes d'écoute de Télé-Métropole, qui met l'accent sur le divertissement et sur la culture yé-yé.»

Ce clivage entre deux cultures télévisuelles renvoie au clivage social entre les classes populaires, le véritable public de la télévision, et les élites économiques et sociales, souligne Pierre Barrette. «La popularité de Télé-Métropole et des autres chaînes commerciales a forcé la télévision publique à renouveler sa programmation au fil des ans, en accordant une plus grande place au divertissement et aux variétés en vue d'élargir son public. Cette pratique a soulevé et continue de soulever des débats sur ce que doit être le véritable mandat de la télévision publique.»

La célébrité au pluriel

Avec l'arrivée du web et l'essor des médias sociaux, tels que Facebook et You Tube, la culture de la célébrité se conjugue désormais au pluriel. Cela dit, la télévision québécoise, plus qu'ailleurs au Canada, demeure un média populaire et continue de contribuer au système de vedettariat local. «Une émission comme La voix, à TVA, mariage parfait des variétés, du jeu et de la téléréalité, rassemble chaque dimanche soir 2,8 millions de téléspectateurs, note le professeur. On peut la regarder et, en même temps, chatter, twitter et voter sur son téléphone pour son chanteur ou sa chanteuse préféré(e).»

L'étude de Pierre Barrette sur l'essor du star system à la télévision s'insère dans un programme de recherche plus vaste, qui comporte trois volets. Le premier portera sur l'histoire des genres – fictions, jeux, variétés – à la télévision québécoise, tandis que le second concernera la place occupée par la télévision dans les mutations contemporaines de l'écosystème médiatique. Enfin, le troisième volet s'intéressera à l'histoire des discours sur la télévision au Québec, depuis les années 1950 jusqu'à aujourd'hui.        

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