Liberté d'expression menacée?

Une journaliste de Radio-Canada mène une expérience à l'UQAM en collaboration avec la professeure Anik Meunier.

13 Février 2017 à 14H11

L'affiche bleue concoctée par l'équipe de Corde sensible a suscité une réponse de la part du groupe Solidarité pour les droits humains des Palestiniennes et Palestiniens.Photo: tirée du site de Radio-Canada

La liberté d'expression est-elle en danger à l'université? Au cours des dernières années, plusieurs incidents sur des campus américains et anglais ont soulevé la controverse, des étudiants ayant réussi à faire annuler ou à perturber des conférences portant sur des sujets qu'ils jugeaient offensants. Dans le cadre de son blogue Corde sensible, la journaliste Marie-Ève Tremblay (B.A. communication/journalisme, 11), de Radio-Canada, a voulu vérifier l'état de la liberté d'expression à l'université en menant une expérience à l'UQAM, avec la collaboration de la professeure Anik Meunier, du Département de didactique.

Pour tester la tolérance des étudiants envers certains sujets sensibles, la journaliste a imprimé deux affiches au ton caricatural et les a placardées sur les babillards de l'université. «Les deux affiches contenaient des propos non nuancés susceptibles de heurter certaines sensibilités», reconnaît Anik Meunier.

La première affiche s'intitulait «L'identité et la culture québécoise sont-elles en péril?». Elle abordait des thèmes propres à la droite identitaire et au nationalisme: les accommodements religieux, la francisation, les seuils d'immigration, la culture québécoise et l'égalité homme-femme. On pouvait y lire en lettres majuscules, notamment, «IL N'EST JAMAIS TROP TARD POUR PRÉSERVER NOTRE CULTURE». Cette affiche comportait une invitation à discuter, à une date ultérieure, de ces enjeux.

La seconde affiche s'intitulait «Et si on écoutait les vandales, pour une fois?». Elle appelait à la compréhension à l'égard d'actes de vandalisme anti-gentrification commis dans des commerces des quartiers Hochelaga-Maisonneuve et Saint-Henri. Des assemblées populaires seraient annoncées ultérieurement, stipulait-elle.

Des réactions enflammées

Les réactions n'ont pas tardé. Le groupe Solidarité pour les droits humains des Palestiniennes et Palestiniens de l'UQAM a imprimé et apposé une affiche à côté de celles sur le nationalisme. Leur message stipulait que «le nationalisme identitaire islamophobe, xénophobe et raciste n'était pas le bienvenu à l'UQAM». Le groupe a publié une photo des deux affiches côte-à-côte sur sa page Facebook. «C'était une réponse tout à fait légitime, qui employait le même mode communicationnel», souligne la professeure Meunier.

Quelques jours plus tard, l'Association facultaire étudiante des sciences humaines (AFESH-UQAM) a aussi publié un message sur sa page Facebook appelant à dénoncer le nationalisme identitaire raciste qui caractérisait l'affiche, selon ses dirigeants. Le message a suscité des centaines de réactions, commentaires et partages, certains en faveur de la position de l'AFESH-UQAM, d'autres la condamnant.

Les affiches portant sur le vandalisme anti-gentrification n'ont suscité aucune réaction.

Un lieu  essentiel pour débattre

Dans le reportage, la postdoctorante Rhéa Jean raconte qu'elle a dû interrompre sa conférence sur la transsexualité, programmée à l'UQAM en novembre dernier, car des étudiants et militants opposés à ses propos la chahutaient. La chercheuse voulait aborder des questions soulevées par le mouvement transgenre – par exemple, elle ne croit pas à l'idée que l'on puisse naître dans le mauvais corps. «On a le corps que l'on a et après il y a une pluralité de possibles en termes de personnalités, d'intérêts, etc.», a-t-elle expliqué au Montréal Campus après l'annulation de sa conférence. «J'étais blessée personnellement par ses propos, alors que je ne suis pas une personne trans, affirme dans la capsule de Corde sensible Marie-Pier Boisvert, directrice générale du Conseil québécois LGBT. Ce n'est pas qu'ils [NDLR: les persones qui chahutaient] voulaient l'empêcher de parler, mais ils ne pouvaient pas faire comme si ce qu'elle disait était acceptable. L'université est un lieu de savoir qui devrait être un espace sécuritaire pour les idées et pour les personnes.»

Sur des campus américains et anglais, des professeurs ont été réprimandés par leur institution suivant des plaintes d'étudiants. Les arguments avancés par les partisans de la censure font souvent appel à la notion «d'espace sécuritaire», traduction de safe spaces, des espaces où les gens devraient pouvoir être à l'abri de certains discours. Interviewé dans le reportage, le professeur retraité de l'UQAM Normand Baillargeon considère ce phénomène troublant, particulièrement à l'université. «C'est trop facile de n'entendre que des arguments qui confortent ce que vous pensez déjà, dit-il. Et vous ne pourrez défendre votre position correctement, et de manière saine, et crédible, et forte que si vous avez pris en compte les arguments de ceux qui sont en désaccord avec vous. Et pour ça, il faut les entendre. Une université, c'est un endroit où on devrait pouvoir débattre de tout, y compris des choses qui nous répugnent, vous et moi.»

Anik Meunier souscrit à ces propos. «Je considère que l'Université devrait permettre des débats sur des enjeux de société, en les encadrant de façon adéquate», conclut-elle. 

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