Inondations : inévitables… mais prévisibles!

Philippe Gachon plaide pour un réinvestissement massif en recherche afin de mieux prévenir ce type de catastrophe naturelle. 

9 Mai 2017 à 16H38

Série L'actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l'UQAM se prononcent sur des enjeux de l'actualité québécoise, canadienne ou internationale.

Rue Cousineau, dans l'arrondissement Ahuntsic-Cartierville, le 8 mai 2017. Photo: Exile on Ontario St

Dans un message diffusé le 8 mai sur Facebook, l'UQAM a affirmé sa solidarité avec les citoyens des quelque 150 municipalités du Québec touchées par les inondations, dont plusieurs sont ses employés et étudiants. «Le Saint-Laurent et les grandes rivières présentent un niveau d'eau et de débit comme on n'en a pas vu depuis 50, voire 100 ans», affirme Philippe Gachon, professeur au Département de géographie et titulaire de la Chaire de recherche UQAM sur les risques hydrométéorologiques liés aux changements climatiques. Ces inondations sont dues à une combinaison de facteurs, mais on peut résumer le tout ainsi: beaucoup de précipitations solides et beaucoup de précipitations liquides!

Au cours de l'hiver, il y a eu beaucoup de neige dans les Laurentides, dans Charlevoix, dans le Bas Saint-Laurent, en Gaspésie et au Lac Saint-Jean, explique Philippe Gachon. Il n'y a pas eu véritablement de dégel en mars et la neige est restée au sol. En avril, on a connu une série de précipitations liquides, presque deux fois la quantité que l'on reçoit habituellement dans le sud du Québec. Ces précipitations étaient d'une rare intensité, entre 30 et 40 millimètres par jour, et ce, à plusieurs reprises. «Depuis le début de mai, en seulement huit jours, on a reçu une fois et demie la quantité de pluie que l'on reçoit habituellement dans tout le mois! note le chercheur. Cela a occasionné le gonflement des lacs et des rivières, mais aussi précipité la fonte de la neige au sol. Or, dans les Laurentides, le sol profond est encore gelé, empêchant une partie de l'eau de s'y infiltrer. On se retrouve donc avec la pluie et la neige fondue qui ruissellent.»

Du côté du Richelieu

Ces inondations ne sont pas sans rappeler celles qui avaient eu lieu à la suite du débordement de la rivière Richelieu, au printemps 2011. «Nous avions enregistré les quantités de précipitations liquides les plus fortes en 30 ans durant le mois d'avril», rappelle Philippe Gachon. Cette année, la situation y est moins problématique, même si le niveau d'eau est plus élevé que d'habitude. «Il y a eu moins de neige dans les Appalaches que dans les Laurentides et celle-ci a fondu plus rapidement, notamment du côté des Montagnes Blanches et des Montagnes Vertes. Il ne reste que les précipitations liquides qui gonflent le lac Champlain et la rivière Richelieu.»

Les changements climatiques

Des crues aussi importantes rappellent la réalité des changements climatiques. «On ne peut pas prendre un événement isolé comme les inondations de ce printemps et en faire une tendance de fond, met toutefois en garde Philippe Gachon. Cela dit, il y a 100 % de chances que ce phénomène se reproduise dans le futur, mais ni moi ni personne ne peut vous dire quand.»

Trois facteurs justifient la probabilité assurée qu'un événement semblable se reproduise dans les années à venir, explique Philippe Gachon. La variabilité naturelle de notre régime climatique et météorologique constitue le premier facteur. Le Québec se trouve, en effet, dans un secteur géographique qui reçoit des systèmes météorologiques de l'ouest, du sud-ouest, du sud et de l'Atlantique! Ces systèmes se succèdent les uns après les autres, avec beaucoup de précipitations et une oscillation des températures qui peut être spectaculaire. «On tend parfois à l'oublier, rappelle le chercheur, mais notre situation météorologique est  unique au monde: nous recevons l'ensemble du spectre de tous les types de précipitations connus sur la planète. Nous sommes, par exemple, la région du monde de basse altitude qui reçoit les plus grandes accumulations de neige en hiver.»

«On tend parfois à l'oublier, mais notre situation météorologique est  unique au monde: nous recevons l'ensemble du spectre de tous les types de précipitations connus sur la planète.»

Philippe Gachon

Professeur au Département de géographie

Le réchauffement climatique est le deuxième facteur. «Pour chaque degré de température additionnel sur une base annuelle, on note une augmentation de 7 % de l'humidité dans l'atmosphère», révèle Philippe Gachon. Or, l'Amérique du Nord connaît les taux de réchauffement les plus élevés du globe, surtout en hiver. «En théorie, cela occasionnera davantage de fortes précipitations. Cela ne veut pas nécessairement dire qu'il va pleuvoir ou neiger plus souvent, mais lorsque le temps sera à la neige ou à la pluie, cela risque d'être intense.» Le chercheur mène une recherche visant à quantifier les effets de l'augmentation de la température sur l'intensité des précipitations pour chaque saison. «Les premiers résultats de mon étude démontrent que c'est durant l'hiver que nous aurons les augmentations les plus marquées.»

Le changement de régime de précipitations aura également un impact sur la variabilité naturelle. «Nous sommes dans un secteur de l'hémisphère Nord qui, de tout temps, a connu des variabilités naturelles fortes, elles-mêmes fortement perturbées lors des phases froides ou chaudes de notre histoire climatique.»

Il faudra être patient

En 2011, les inondations de la rivière Richelieu avaient duré plus de 60 jours. «Cette fois aussi ce sera long avant que les sols se vident de leur eau et que les nappes phréatiques reviennent à un niveau normal, observe Philippe Gachon. Il y a encore de la neige à fondre dans les montagnes, les lacs sont pleins et il y a deux autres systèmes météorologiques qui devraient nous affecter au cours des prochains jours, l'un en provenance de l'Atlantique et l'autre des Grands Lacs. Les gens affectés par les inondations devront s'armer de patience.»

Philippe Gachon

Le ministère de la Sécurité publique a fait un excellent travail pour déployer les mesures d'urgence, estime le professeur. «En revanche, le gouvernement a lamentablement échoué en matière de prévention. Au cours des 15 dernières années, il aurait pu se préparer à ce type d'événement, mais il a grandement sous-estimé l'impact des changements climatiques et la modification du régime météorologique.»

Philippe Gachon affirme que les nombreuses compressions budgétaires des 20 dernières années, autant au provincial qu'au fédéral, ont fait mal au système public. «On gère les crises à court terme, mais on n'investit pas en prévention et en préparation sur le territoire, à savoir dans les outils de modélisation et la surveillance, notamment en mettant en place des stations météorologiques et hydrologiques. Tous les pays du G8 investissent pour mieux comprendre ce à quoi nous faisons face, mais pas le Canada.»

Retours d'expérience

Pour apprendre à gérer un événement comme les inondations actuelles, il importe d'effectuer des «retours d'expérience», explique Philippe Gachon. «Il faut réunir des scientifiques, des universitaires, des représentants ministériels et de la société civile pour analyser ce qui a bien fonctionné, ce qui a échoué, comment on peut faire mieux la prochaine fois.» Lors des inondations qui ont frappé Paris, l'an dernier, les autorités ont exigé des retours d'expérience afin de mieux saisir les enjeux liés à ce type de catastrophe naturelle, illustre-t-il.

«Au Canada, au cours des 15 dernières années, nous observons un taux de réchauffement deux fois plus important que la moyenne mondiale, souligne le chercheur. C'est un enjeu majeur!» L'abandon de certaines expertises au sein des ministères nuit également à la compréhension des enjeux. «Au Québec, le gouvernement libéral de Jean Charest a abandonné la production de cartes de risque d'inondation, préférant déléguer cette expertise pourtant cruciale aux MRC, qui n'ont pas nécessairement les spécialistes pour ce type de travail. Nous n'avons donc pas de cartes d'inondation actualisées pour la plupart des bassins hydrographiques.»

Tous les riverains devraient être informés des risques lorsqu'ils se construisent une maison, mais ils ne le sont pas, note le chercheur. «Il faut informer les gens, car il y a des endroits qui sont peut-être plus à risque aujourd'hui qu'ils ne l'étaient dans le passé. Mais sans cartes et sans études pour le démontrer, comment savoir?»

Philippe Gachon espère que le gouvernement tirera des leçons de ces inondations. «Il faut faire des retours d'expérience et réinvestir en recherche afin que l'on puisse se préparer à ce genre de catastrophe qui bouleverse la vie de nombreux citoyens.»

L'avis des experts

On peut trouver ici la liste des professeurs de l'UQAM qui peuvent répondre aux questions des journalistes sur les crues printanières et les inondations.

PARTAGER
COMMENTAIRES 0 COMMENTAIRE