L'homme derrière la scène

Producteur, gérant d'artistes et initiateur du Quartier des spectacles, Jacques K. Primeau a le don de s'entourer pour créer des projets qui cartonnent.

13 Avril 2017 à 10H33

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

Jacques K. PrimeauPhoto: Nathalie St-Pierre

Les fans de Rock et Belles Oreilles savent que cette bande de joyeux drilles qui a fait rire toute une génération entre 1985 et 1995 se sont rencontrés  à l'UQAM. Jacques K. Primeau (B.A. communication, 84) ne les connaissait que de loin, entre autres par les textes désopilants que les membres du groupe écrivaient dans Le tracteur, le journal du module de communication. C'est à la radio communautaire CIBL, où il était morning man, qu'il a véritablement connu les membres de RBO: une rencontre qui a fait basculer le cours de sa carrière.

Toujours gérant de Rock et Belles Oreilles 30 ans plus tard (le groupe se réunit ponctuellement pour des événements comme le Bye Bye de RBO, en 2006, qui a fracassé les records d'écoute, atteignant 88% de part de marché, soit plus de 4 millions de téléspectateurs) et de ses membres Guy A. Lepage (B.A. communication, 83), André Ducharme (B.A. communication, 83), Yves Pelletier et Richard Z. Sirois (B.A. communication, 80), Jacques K. Primeau s'occupe aussi de la carrière de personnalités comme l'animatrice Pénélope McQuade (B.A. communication, 93) et le musicien classique Alexandre Da Costa. Producteur associé de l'émission phare de Radio-Canada Tout le monde en parle, il ne compte plus le nombre de projets – disques, spectacles, vidéoclips, émissions de télévision – qu'il a contribué à mettre en branle.

En marge de ses activités de gérant et de producteur, Jacques K. Primeau s'investit depuis 25 ans dans le développement de la scène culturelle à Montréal. Il a entre autres siégé au conseil d'administration de l’École nationale de l’humour et été président de la Coalition des arts de la scène et de l’Adisq. C’est à ce titre qu’il a porté l’idée du «Quartier des spectacles» au Sommet de Montréal 2002. Quand le projet a pris forme, un an plus tard, il est devenu vice-président du Partenariat du Quartier des spectacles (PQDS) jusqu’en 2012, moment où on lui a demandé d'en assumer la présidence. L'UQAM, dont le campus se situe au cœur du Quartier des spectacles, est un partenaire important du PQDS depuis le début.

Jacques K. Primeau a accepté de répondre aux questions d'INTER sur sa carrière, sur le Quartier des spectacles et sur Montréal.

INTER:
Qu'est-ce qui vous excite le plus dans votre carrière?

JKP:
Le fait que cela change tout le temps. J'ai la chance d'être entouré d'artistes extrêmement créatifs et prolifiques qui ont un point commun: ce sont des initiateurs de projets. Chaque projet – chaque spectacle, chaque disque, chaque émission, chaque film – est un nouveau défi. Chaque fois, c'est comme lancer une nouvelle entreprise… sans garantie de succès. Parfois, cela ne fonctionne pas comme on l'aurait souhaité, mais, d'autres fois, on réussit au-delà de nos espérances.

INTER:
Êtes-vous du genre à penser à la retraite ou à dire que vous ne vous arrêterez jamais?

JKP:
(Rires) Disons que mon comptable m'oblige parfois à y penser, mais sinon, pas du tout. Je ne suis pas rendu là. Dans mon domaine, il y a un moment où il faut savoir se retirer... Et j'espère que je saurai m'arrêter. Mais tant que ça continue à bien marcher, j'ai envie de continuer.

INTER:
Êtes-vous né à Montréal?

JKP:
Oh que oui! Sur la 7e avenue, entre Dandurand et Masson, dans Rosemont. J'y ai vécu une enfance extraordinaire: on jouait au baseball dans les parcs, au hockey dans les ruelles, on se cachait dans les hangars à charbon… Le Rosemont des années 1960, avant la construction du métro, était comme un village. Peu de gens avaient une auto et on allait rarement au centre-ville. À l'époque, on trouvait tout rue Masson: on pouvait faire ses courses, s'habiller, se chausser… il y avait même un cinéma! Après une période de déclin, c'est une rue qui a connu une belle renaissance. J'ai vécu dans d'autres quartiers, mais je suis retourné à Rosemont quand j'ai acheté une maison. C'était en 1993 (la dernière année que les Canadiens ont gagné la Coupe Stanley, ça ne s'oublie pas…). À l'époque, je disais à la blague que je préparais le meilleur café à l'est de Papineau! Ce n'est plus vrai aujourd'hui. Il y a de nouveau plein de boutiques, de restaurants et de bons petits cafés sur Masson.

INTER:
Pourquoi avoir choisi l'UQAM?

JKP:

Au Collège de Maisonneuve, j'ai découvert le militantisme étudiant, la radio, le journal… Cela m'a amené aux communications. Après avoir pensé devenir travailleur social, j'ai décidé de m'orienter vers le journalisme. L'UQAM offrait le programme le plus sélectif en communications et c'est là que je voulais aller.

«Après avoir pensé devenir travailleur social, j'ai décidé de m'orienter vers le journalisme. L'UQAM offrait le programme le plus sélectif en communications et c'est là que je voulais aller.»

INTER:
Une chose que l'UQAM vous a apportée?

JKP:
L'ouverture d'esprit. Autant du côté des professeurs que des étudiants, il y avait à l'UQAM un bouillonnement créatif incroyable. Nous étions entourés par des gens de très haut calibre, les Pierre Bourgault, Jean-Pierre Desaulniers (B.A. communication, 80), Claude-Yves Charron. Cela m'a permis d'apprendre énormément.

INTER:
Qu'est-ce qui vous a donné l'idée du Quartier des spectacles?

JKP:
À la fin de mon bac en communication, à l'occasion d'un stage de journalisme à CIBL, j'avais décidé de couvrir le dossier des usines Angus, qu'on voulait démolir pour construire un centre commercial. Le développement urbain et les enjeux sociaux m'ont toujours intéressé. Au début des années 2000, quand on a annoncé la tenue d'un sommet sur l'avenir de Montréal, j'étais président de l'Adisq [Association québécoise de l'industrie du disque, du spectacle et de la vidéo]. J'ai discuté avec les propriétaires de salles de spectacles membres de l'association pour présenter une proposition dans le cadre du sommet. À ce moment-là, il existait déjà une dynamique en vue d'aménager des places publiques pour la tenue des festivals et il y avait déjà énormément de salles de spectacles – Montréal a la particularité de compter, dans un kilomètre carré, 30 000 sièges dans 28 salles! –, mais il manquait une vision d'ensemble pour développer le secteur et en faire un véritable quartier culturel. C'est ce que nous avons proposé.

INTER:
Quelle est la principale réussite du QDS?

JKP:
D'avoir réussi à unir les forces vives qui ont permis la réalisation du projet: les gens de l'Adisq, mais aussi Marie Lavigne (M.A. histoire, 74), à l'époque p-.d.g. de la Place des Arts, Monique Savoie de la Société des arts technologiques (SAT), Simon Brault, qui était à Culture Montréal, Lorraine Pintal du TNM. Ensemble, nous avons démontré qu'il ne s'agissait pas uniquement d'un dossier culturel, mais aussi d'un dossier d'urbanisme, économique et même social (quand on travaille sur un tel projet au centre-ville, on doit réfléchir à toutes ses implications, aux problématiques de l'itinérance, de la maladie mentale, de la cohabitation avec les résidents du quartier, etc.).

«Nous avons créé un véritable lieu de rassemblement: toutes les villes n'ont pas cette capacité de réunir des milliers de gens dans un aménagement prévu pour cela. »

Nous avons créé un véritable lieu de rassemblement: toutes les villes n'ont pas cette capacité de réunir des milliers de gens dans un aménagement prévu pour cela. Il y avait plein d'espaces vacants dans ce quartier – ce n'est pas par hasard que les festivals s'y étaient installés. Il y a maintenant des places publiques. C'est un quartier vivant, animé, qui a pris de la valeur. On y a ouvert des restaurants, bâti des hôtels et on y voit maintenant beaucoup de construction résidentielle. En tout, le secteur a reçu 1,5 milliard d'investissements, majoritairement privés.

Pierre Fortin (B.A. communication, 79), le directeur général du Partenariat du Quartier des spectacles (PQDS), reçoit presque chaque semaine des demandes de visiteurs étrangers qui souhaitent voir ce que nous avons réalisé. Ce n'était pas le but en soi, mais c'est un plus de contribuer au rayonnement de Montréal.

INTER:
Que fait le Partenariat du Quartier des spectacles (PQDS), l'organisme que vous présidez?

JKP:
Le PQDS a un mandat que lui a confié la Ville de Montréal pour gérer et animer les places publiques du quartier. Pendant les festivals, mais aussi entre les festivals. Dans un monde idéal, on voudrait qu'il y ait de l'animation toute l'année. Le nombre d'événements qui se tiennent dans le QDS a d'ailleurs quadruplé. Il y a de nouveaux secteurs d'animation, comme la place Émilie-Gamelin, où il ne se passait rien auparavant. Avec plusieurs partenaires, dont l'UQAM, nous avons créé un lieu extrêmement intéressant où les gens peuvent se rencontrer pendant l'été, prendre un verre, écouter de la musique ou des conférences. Il y aura bientôt une patinoire sur l'îlot Clark, qui ajoutera un élément d'animation l'hiver.

Le PQDS est aussi derrière les projets d'éclairage des façades, derrière le projet 21 balançoires… d'autres initiatives auxquelles l'UQAM a collaboré. Il y en a eu beaucoup depuis le début. C'est d'ailleurs un élément vital que d'avoir une université dans le quartier.

INTER:
Le plus beau moment que vous avez vécu dans le QDS?

JKP:
Le spectacle de Rock et Belles Oreilles, quand les membres du groupe ont fait la Place des festivals en 2014. Ils ont offert une rétrospective de leurs chansons et je revoyais toutes les années passées avec RBO. Il faisait beau, il y avait énormément de monde, des gens de tous les âges, tout le monde était content…  C'était un moment magique.

INTER:
Quel est votre principal regret par rapport au QDS?

JKP:
À l'époque où les terrains ne valaient pas cher, il aurait fallu réserver des espaces pour les artistes, pour des ateliers et des lieux de création. Il y en a. Il y aura l'Espace Danse, l'ONF qui va bientôt déménager, d'autres, mais il aurait pu y en avoir davantage.

INTER:
Est-ce qu'il y a trop de festivals à Montréal?

JKP:
Non, affirmer ça reviendrait à dire aux jeunes: «C'est complet!» Alors que des événements comme le Pique-Nique électronique, Pop Montréal ou Complètement Cirque, qui ont émergé au cours des dernières années,  sont extrêmement dynamiques. Évidemment, cela crée des problèmes de distribution des subventions. Mais il ne faut pas étouffer ces initiatives. Au contraire, il faut les encourager. Cette créativité, cette vie culturelle est un atout pour Montréal. C'est notre richesse collective.

INTER:
Pourquoi n'avez-vous pas vos bureaux dans le QDS?

JKP:
(Rires). Parce que j'ai eu l'occasion de louer des locaux dans le Vieux-Montréal. Cela dit, je marche souvent entre le Quartier des spectacles et le Vieux-Montréal et cela me fait réfléchir aux liens entre les quartiers: il y a un travail urbanistique à faire pour améliorer la circulation nord-sud entre ces quartiers. Et puis, j'adore le QDS, mais je suis un Montréalais. J'aime aussi Rosemont, le Plateau (je suis un défenseur du Plateau, c'est un quartier qui a énormément «déniaisé» Montréal!), le Sud-Ouest... L'île de Montréal est extraordinaire par sa diversité, de Sainte-Anne-de-Bellevue à Pointe-aux-Trembles.

«J'adore le QDS, mais je suis un Montréalais. J'aime aussi Rosemont, le Plateau (je suis un défenseur du Plateau, c'est un quartier qui a énormément «déniaisé» Montréal!), le Sud-Ouest... L'île de Montréal est extraordinaire par sa diversité. »

INTER:
Vous vous intéressez à la politique municipale. Souhaiteriez-vous devenir maire de Montréal?

JKP:
(Rires). Je m'intéresse à la politique municipale, oui. À la mairie, non… même si on ne doit jamais dire jamais. Je pense que depuis 25 ans, j'ai trouvé ma façon de m'impliquer et d'apporter ma contribution au développement culturel de Montréal.

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 15, no 1, printemps 2017.

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