Pour une sexualité plus égalitaire

Valérie Lépine fait de la promotion de la santé sexuelle auprès des jeunes son cheval de bataille.

2 Février 2017 à 10H45, mis à jour le 2 Février 2017 à 11H15

Valérie Lépine

Série «Sur le terrain»
Des diplômés de l'UQAM qui ont fait leurs preuves répondent à 10 questions sur leur univers professionnel.

Depuis 2011, Valérie Lépine (B.A. sexologie, 2000) est sexologue et conseillère en promotion de la santé au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de l'Est-de-l'Île-de-Montréal. Elle est l'auteure du programme de promotion de la santé sexuelle À vos marques, prêts...RESPECT!, pour lequel elle a reçu, en 2016, le prix Reconnaissance dans la catégorie Rayonnement remis par l'Association des conseils multidisciplinaires du Québec (ACMQ). Offerte depuis quatre ans dans les écoles primaires et secondaires des arrondissements de Saint-Léonard et de Saint-Michel, cette série d'ateliers ludiques vise, entre autres, à mieux connaître ses limites, à s'affirmer, à savoir comment entretenir des relations plus égalitaires, à prévenir les infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS), tout en luttant contre l'homophobie et toutes les formes de violences sexuelles. Près de 8000 écoliers ont suivi les ateliers. Au début de sa carrière, Valérie Lépine a d'abord travaillé comme consultante coopérante en Afrique, en Asie et en Europe auprès de la Banque Mondiale, de Save the Children, d'USAID et d'ONG. C'est au contact de différentes cultures qu'elle a développé des outils de promotion de la santé sexuelle qui tiennent compte des facteurs liés à l'individu et à son environnement familial, socioculturel et scolaire.

Quelle est la plus grande qualité pour être heureux dans votre domaine?

Comme nous sommes souvent amenés à proposer des changements de pratique et de vision et à travailler en interdisciplinarité avec d'autres intervenants dans les domaines de la santé et de l'éducation, il faut se montrer diplomate. Nos collègues n'ont pas toujours les mêmes visions que nous et le même désir d'innover. Il faut aussi parfois être patient et agir avec douceur, puisque les personnes ciblées par les interventions ne sont pas toujours prêtes à faire face à des changements de comportements.

Votre plus grande réussite?

Au Sénégal, au début des années 2000, j'ai créé un programme de promotion de la santé sexuelle intitulé Actions communautaires, qui a permis à des jeunes de développer leurs compétences et leurs habiletés personnelles afin de se protéger et de maximiser leur santé sexuelle. Il s'agissait d'éduquer les jeunes à s'affirmer, à savoir dire non et à reconnaître les situations sexuelles à risque. Plusieurs éléments de ce programme, qui existe toujours, ont été adaptés pour réaliser À vos marques, prêts...RESPECT!

Un faux pas qui vous a servi de leçon?

Mon impatience! J'ai voulu aller trop vite, prendre tout de suite position pour défendre les droits des gens en matière de sexualité. J'arrivais dans une région du monde et je voulais chambouler les règles! Encore une fois, il ne faut pas avoir peur de proposer des changements, mais il faut y aller doucement, par étapes, en impliquant et en consultant tous les intervenants et les dirigeants. Quand il est question de sexualité, on touche au sacré, à ce qui est intime et délicat.

Un bon coup d'un compétiteur que vous auriez aimé faire?

Comme je travaille pour le gouvernement, je n'ai pas de compétiteurs, mais des collaborateurs. Plus il y a de chercheurs, d'intervenants et de cliniciens qui s'intéressent au domaine, plus on propose d'outils pour optimiser la santé sexuelle des jeunes. Chaque programme se complète et a sa particularité. Cela dit, je retiens deux projets intéressants. Un, l'outil d'éducation à la sexualité Oser être soi-même de la professeure Francine Duquet, du Département de sexologie, en particulier pour son volet Outiller les jeunes face à l'hypersexualisation. Deux, l'ouvrage The Life Skills Manual (2001) d'Alice Welbourn, produit par l'ONG Peace Corps, un guide de base en matière de santé sexuelle pouvant servir autant aux sexologues et aux gestionnaires de projets qu'aux directeurs d'école, aux formateurs et autres intervenants communautaires. Il est traduit en plusieurs langues et il propose des manières de faire pour amener des changements de comportements et avoir un impact auprès des populations.

La dernière tendance dans votre secteur?

Le sexe en réalité virtuelle, comme les jouets sexuels connectés et les films porno en expérience immersive 3D. Il y a du positif et du négatif. Les films porno en réalité virtuelle peuvent amener des paraplégiques à se souvenir de sensations et à avoir une certaine qualité de vie sexuelle. Pour les femmes agressées sexuellement, cela peut les aider à se réapproprier, à leur rythme, des sensations agréables sans vivre de culpabilité. Je vois aussi plusieurs applications mobiles qui peuvent être intéressantes, ─ si utilisées entre adultes consentants, bien sûr! ─, comme le jouet sexuel intelligent Miss on the Go. Lancé par Véronique Verreault (B.Sc.G., 2014), il a été conçu pour aider les femmes à tonifier leurs muscles pelviens tout en leur faisant vivre des sensations agréables. Le jouet peut être activé au moyen de l'application mobile par la femme ou par son partenaire sexuel à distance. Bref, que l'on soit pour ou contre, on doit se positionner en tant que sexologue sur ces nouvelles formes de sexualité et prendre conscience de leurs impacts. En tant qu'individu, cela nous oblige à redéfinir ce que sont les relations affectives, amoureuses et sexuelles, tout en nous interrogeant sur la place du plaisir dans tout cela!

Et ce qui est définitivement dépassé?

L'éducation sexuelle comme elle se faisait auparavant: nous ne sommes plus là uniquement pour donner de l'information de base sur les relations sexuelles et les ITSS et dire aux gens comment ils doivent vivre leur sexualité, ce qui est bien et ce qui ne l'est pas. Oui, nous devons transmettre des connaissances de base, mais il faut aller plus loin, discuter de consentement, de pouvoir d'agir, de responsabilités, tout en développant le sens critique des enfants et des adolescents. Il faut habiliter les gens à devenir des acteurs de leur sexualité et à se protéger dans leur vie sexuelle, affective et amoureuse. On ne cherche pas à faire peur aux gens, mais à leur fournir des outils afin de les aider à s'en sortir dans les cas où ils subissent des abus.

Sur la scène nationale ou internationale, qui est le «gourou» de l'heure?

Le ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur, puisque il est encore parmi les plus influents quant au contenu des cours en éducation sexuelle. Selon le ministère, les enseignants sont les mieux placés pour enseigner la santé sexuelle aux enfants alors qu'on pourrait mettre à contribution d'autres formateurs. Les sexologues sont par exemple formés au baccalauréat en sexologie en tant qu'éducateurs, mais ils ne peuvent toujours pas travailler dans les écoles…

Nommez une étoile montante qui vous inspire.

Il y a des infirmières et des travailleurs sociaux en milieu scolaire qui ont offerts les ateliers du programme de promotion de la santé sexuelle en classe, en collaboration avec les enseignants. C'est une belle ouverture d'esprit de la part des écoles, l'adoption de nouvelles pratiques en enseignement et un pas de plus vers l'interdisciplinarité des équipes qui enseignent aux enfants.

Quel est le livre qu'il faut lire en ce moment?

L'ouvrage Sex[a]mour (2010) du sociologue et écrivain Jean-Claude Kaufmann au sujet des bouleversements provoqués par l'arrivée d'Internet dans l'univers des rencontres amoureuses.

Les deux principaux conseils que vous donneriez à un jeune qui commence sa carrière?

Ne pas avoir peur de ses idées et de ses valeurs tout en étant prêt à se remettre en question. Rester à l'écoute de sa clientèle afin de bien répondre à ses besoins: on n'applique pas la même formule à tout le monde.

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