Briser les barrières

Véronique Leduc est la première personne sourde à occuper un poste de professeure dans une université au Québec.

9 Novembre 2017 à 8H24

Sur la photo, la professeure Véronique Leduc signe le mot accessibilité. Photo: Nathalie St-Pierre

Véronique Leduc (M.A. travail social, 2011) n'a jamais aimé le mot malentendant. «Ce terme a une connotation péjorative, dit-elle. Il définit les personnes sourdes à partir de ce qu'elles feraient mal, soit entendre, et à partir d'une autre identité que la leur, celle d'entendant.» Embauchée l'été dernier par le Département de communication sociale et publique, la jeune femme est la première personne sourde à occuper un poste de professeure dans une université au Québec.

Il existe quatre degrés de surdité: léger, moyen, sévère et profond. Véronique Leduc est née avec une surdité qu'elle qualifie de moyenne à sévère. «Je peux distinguer les voyelles, mais pas les consonnes, que je parviens à lire sur les lèvres, explique-t-elle. La prononciation de mots similaires, comme pain, main ou bain, entraîne un mouvement des lèvres presque identique. On doit alors tenir compte du contexte dans lequel ces mots sont prononcés pour en décoder le sens. Comme quoi, entendre et comprendre sont deux choses différentes.»

La professeure a grandi dans un milieu familial et social entendant. «Dans ma famille, j'étais la seule personne sourde. En vieillissant, beaucoup de gens peuvent éprouver une perte auditive, tel mon père qui vit aujourd'hui avec une surdité légère. Mais leur expérience est bien différente de celle des personnes qui sont nées sourdes.»

«Je me sens exclue chaque fois qu'un choix de société limite l'accessibilité des personnes sourdes à l'éducation, à la culture et à l'information.»

Durant son parcours scolaire et professionnel, Véronique Leduc a eu la chance de côtoyer des gens ouverts à la diversité. «Je me sens exclue chaque fois qu'un choix de société limite l'accessibilité des personnes sourdes à l'éducation, à la culture et à l'information. Dans certains pays, comme l'Angleterre, Cuba et la Tunisie, les bulletins de nouvelles à la télévision sont sous-titrés, en tout ou en partie, dans la langue des signes. Pourquoi pas au Québec?»

On peut aborder la notion de handicap de deux façons, observe la professeure. «La première approche est individuelle. Dans le cas des personnes sourdes, il s'agit de limiter le handicap – apprendre à lire sur les lèvres, porter une prothèse auditive – pour s'adapter  à différents milieux. L'autre approche, plus sociale, insiste sur l'importance de reconnaître la culture sourde, notamment la langue des signes, et de créer des conditions facilitant l'intégration et l'accessibilité aux services.»

Reconnaître la LSQ  

Dans quelque 60 pays à travers le monde, la langue des signes a le même statut que les langues parlées. Bien qu'elle soit utilisée par des milliers de personnes au Québec, la langue des signes québécoise (LSQ) ne bénéficie d'aucune reconnaissance officielle de la part du gouvernement et de ses différents ministères. «C'est l'une des revendications majeures de la communauté sourde depuis 30 ans», note Véronique Leduc. Distincte des autres langues signées, même si elle a subi les influences de la langue des signes américaine et de la langue des signes française, la LSQ possède un lexique, une phonologie, une morphologie et une syntaxe propres, qui en font une langue à part entière.

La professeure a commencé à apprendre la LSQ vers l'âge de 11 ans. «Ma marraine enseignait le français à des personnes sourdes et l'un de ses étudiants venait à la maison pour m'apprendre les rudiments de la LSQ. Mais comme mes parents et les gens de mon entourage n'ont jamais appris cette langue, ce n'est que plus tard que je me suis mise à l'étudier sérieusement.»

«Lire sur les lèvres exige beaucoup de concentration. Si je dois communiquer avec des personnes entendantes durant toute une soirée, il est certain que j'aurai besoin de deux ou trois heures de sommeil supplémentaires.»

Quand elle n'est pas accompagnée de son interprète, Véronique Leduc fait de la lecture labiale, même si cela lui demande énormément d'énergie. «Lire sur les lèvres exige beaucoup de concentration. Si je dois communiquer avec des personnes entendantes durant toute une soirée, il est certain que j'aurai besoin de deux ou trois heures de sommeil supplémentaires.»

Coming out

En 2012, la jeune femme vit ce qu'elle appelle son coming out de personne sourde. Jusque-là, on l'identifiait comme une personne malentendante et on la complimentait pour la qualité de son français parlé. Souhaitant s'intégrer davantage dans la communauté sourde, il lui fallait acquérir la maîtrise de la LSQ, ce qu'elle a fait pour son plus grand bonheur. «Cela traduisait non seulement un besoin d'affirmation identitaire, mais aussi une volonté d'inscrire ma propre histoire dans une histoire collective, explique-t-elle. Je me suis mise à lire sur l'histoire des personnes sourdes et sur l'oppression découlant de l'interdiction dans certains pays, dès le 19e siècle, de l'enseignement des langues des signes.»  

À partir de ce moment, la professeure s'implique dans la communauté sourde. Elle siège au conseil d'administration de la Maison des femmes sourdes de Montréal, participe au Forum sur la déconstruction des pratiques artistiques sourdes au Canada et s'inscrit à des cours pour apprendre l'American sign language (ASL). En 2015, dans le cadre du congrès de l'ACFAS, elle co-organise le premier colloque sur les études sourdes dans la Francophonie.

Assoiffée de justice sociale, Véronique Leduc a fait ses études de maîtrise en travail social et en études féministes (concentration de 2e cycle) à l'UQAM. Son mémoire portait sur un projet artistique communautaire impliquant des femmes incarcérées. Elle s'est aussi engagée dans le mouvement de défense des droits des travailleuses du sexe.

Une bande dessignée

À l'automne 2015, la jeune femme dépose sa thèse de doctorat en communication à l'Université de Montréal. Sa recherche-création comporte un essai de 260 pages et une bande dessignée numérique bilingue, en LSQ et en français, intitulée C'est tombé dans l'oreille d'une sourde. Cette première bande dessignée au Québec comprend 10 chapitres vidéo.

«J'ai conçu la BD à partir d'entrevues avec des personnes sourdes et des membres de ma famille entendante, précise Véronique Leduc. Je voulais décrire la dimension affective de la sourditude, en illustrant comment se vit au quotidien la discrimination. Je voulais aussi que des personnes entendantes et des personnes sourdes, non familières avec la langue des signes, aient accès à la LSQ. Le choix de la vidéo permettait de rendre compte de la tridimensionnalité de la langue des signes.»

«La solidarité de la communauté sourde, le soutien d'alliés entendants, la réflexion critique sur la discrimination  et le développement de projets novateurs autour du thème de la sourditude me permettent de constater aujourd'hui que vivre comme une personne sourde peut être enrichissant.»

Quant à l'essai doctoral, il aborde les rapports de pouvoir entre personnes entendantes et personnes sourdes, et propose une réflexion sur le rôle fondamental des technologies d'information et de communication dans le déploiement des savoirs signés.

Véronique Leduc poursuit actuellement une recherche exploratoire avec la professeure Line Grenier, du Département de communication de l'Université de Montréal, sur les intersections entre vieillissement et technologies de communication au sein des communautés sourdes. «Dans le cadre de ce projet, nous avons réalisé un documentaire en LSQ et en ASL, Les mains au bout du fil, également sous-titré en français et en anglais.» Présenté dans différentes régions du Québec, le film a remporté le prix du meilleur documentaire au Festival international du film et des arts sourds, à Toronto.

Parcours enrichissant

Dans son parcours scolaire et professionnel, Véronique Leduc a dû surmonter plusieurs barrières: ignorance, préjugés, discrimination. Mais, insiste-t-elle, «la solidarité de la communauté sourde, le soutien d'alliés entendants, la réflexion critique sur la discrimination  et le développement de projets novateurs autour du thème de la sourditude me permettent de constater aujourd'hui que vivre comme une personne sourde peut être enrichissant». 

Dans ses cours, qui portent, entre autres, sur l'action et la démocratie culturelles, Véronique Leduc bénéficie de la présence d'une interprète, Geneviève Bujold, embauchée par l'UQAM peu de temps après elle. «Tout se passe bien. Geneviève traduit en LSQ les questions et commentaires des étudiants. Il y a même un étudiant sourd inscrit dans un de mes cours qui bénéficie des services de son propre interprète.»

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