Sauver la presse écrite

Des journalistes se sont réunis à l'UQAM pour réclamer un soutien d'Ottawa.

15 Février 2018 à 11H37

Les journalistes Lisa-Marie Gervais (Le Devoir), Charles Côté (La Presse) et Stéphan Dussault (Journal de Montréal). Photo: Nathalie St-Pierre

Cette année, la Saint-Valentin aura aussi été l'occasion d'exprimer son amour à la presse écrite. Le 14 février, des journalistes sont allés à la rencontre de la population dans différentes villes du Québec afin d'échanger sur le rôle essentiel en démocratie d'une information journalistique de qualité. À Montréal, près d'une centaine de personnes se sont rassemblées à l'UQAM lors d'une assemblée publique animée par le professeur de l'École des médias Jean-Hugues Roy. L'événement réunissait trois panélistes: les journalistes Charles Côté (La Presse) Stéphan Dussault (Journal de Montréal) et Lisa-Marie Gervais (Le Devoir), qui ont brossé un portrait de la crise économique des médias au Québec et au Canada.

Cette même journée, des représentants de la Fédération nationale des communications (FNC/CSN) et de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec étaient à Ottawa pour remettre au gouvernement fédéral une lettre ouverte, Presse écrite en péril: le gouvernement Trudeau doit agir, signée par plus de 7 000 citoyens et personnalités publiques. «La presse écrite vit actuellement la pire crise de son histoire. L'enjeu est simple: si rien n'est fait, de nombreux journaux, imprimés ou numériques, pourraient cesser leurs activités dans un avenir rapproché» peut-on lire dans la lettre. Lancée en novembre dernier, cette initiative se veut un appel urgent à Ottawa pour qu'il soutienne la presse écrite, dont la survie est menacée par les activités des géants du Web, tels que Google et Facebook.

«La crise de la presse écrite se traduit aussi par la perte de milliers d'emplois au Canada. Au Québec, par exemple, 43 % des emplois dans le secteur ont disparu entre 2009 et 2015.»

Charles Côté,

Président du syndicat des travailleurs de l'information de La Presse

Les journalistes présents à l'UQAM ont rappelé que les contenus des médias écrits sont largement partagés sur les plateformes numériques des multinationales du divertissement, lesquelles les utilisent gratuitement tout en vampirisant leurs revenus publicitaires. En 2005, les annonceurs canadiens avaient dépensé 562 millions de dollars en ligne, contre 2,7 milliards dans les journaux. Dix ans plus tard, les montants alloués à la publicité numérique avaient décuplé, atteignant 5,6 milliards de dollars, ne laissant que des miettes aux quotidiens.

Impact sur la qualité de l'information

L’érosion constante des revenus publicitaires nuit à la capacité de la presse écrite d'accomplir sa mission d’informer la population, a souligné le président du syndicat du Journal de Montréal, Stéphan Dussault. «Je suis chef de pupitre et je dois quotidiennement faire des choix difficiles, comme adapter le nombre de pages au ratio d'annonceurs, évacuer des sujets, sacrifier des articles ou limiter les déplacements des journalistes.»

Le professeur de l'École des médias Jean-Hugues Roy. Photo: Nathalie St-Pierre

«La crise de la presse écrite se traduit aussi par la perte de milliers d'emplois au Canada, a indiqué Charles Côté, président du syndicat des travailleurs de l'information de La Presse. Au Québec, par exemple, 43 % des emplois dans le secteur ont disparu entre 2009 et 2015.» Pour Lisa-Marie Gervais, du Devoir, cela signifie, notamment, «moins de journalistes pour couvrir l'actualité, moins de titreurs et moins de correcteurs, sans compter les départs qui ne sont pas comblés». Tout cela, souligne-t-elle, a un impact direct sur la qualité de l'information.

«Les médias écrits sont l'huile à moteur de la démocratie.»

Jean-Hugues Roy,

Professeur à l'École des médias

Jean-Hugues Roy a insisté sur le rôle indispensable des médias écrits, qui alimentent les bulletins de nouvelles, les émissions de télé et de radio et suscitent de nombreux débats. «Les médias écrits sont l'huile à moteur de la démocratie», a-t-il lancé.  

Aide publique réclamée

Les journalistes ont plaidé en faveur d'une aide gouvernementale aux médias. «Dans plusieurs pays à travers le monde, une aide publique est accordée à la presse écrite, mais le Canada traîne de la patte, a souligné Charles Côté. Il faut ajuster le cadre réglementaire et fiscal à la réalité actuelle. On peut penser à des programmes de crédits d'impôt, comme il en existe dans d'autres secteurs, tel celui des jeux vidéo, ou à une réforme des critères d'admissibilité au Fonds du Canada pour les périodiques, afin qu'il soit accessible aux quotidiens.»

Stéphan Dussault ne craint pas qu'une aide gouvernementale menace la liberté de presse et l'indépendance des salles de rédaction. «C'est un mythe, a-t-il déclaré. Dans certains pays, comme la Finlande et la Norvège, la presse écrite est largement subventionnée et elle n'a pas, à ce que je sache, vendu son âme a au diable.»

«Dans certains pays, comme la Finlande et la Norvège, la presse écrite est largement subventionnée et elle n'a pas, à ce que je sache, vendu son âme au diable.»

Stéphan Dussault

Chef de pupitre au Journal de Montréal

Le journaliste Guillaume Bourgault-Côté, du Devoir, est venu au micro pour demander à ses collègues s'ils avaient l'impression que leurs patrons étaient conscients de l'ampleur de la crise et s'ils se sentaient appuyés par eux. «Le président de La Presse a déclaré à l'émission RDI économie que le secteur de la presse écrite avait besoin d'un appui gouvernemental», a rappelé Charles Côté. «Le président de Quebecor, Pierre-Karl Péladeau, a critiqué le fait que les entreprises numériques du divertissement, basées principalement aux États-Unis, concurrencent les médias d'ici sans produire de contenus journalistiques et sans payer d'impôts», a noté Stéphan Dussault.

Dans une entrevue publiée dans le quotidien The Globe and Mail, le 14 février, John Honderich, le président du conseil d'administration de Torstar, propriétaire du Toronto Star, a, pour sa part, déclaré que les jours du quotidien étaient comptés sans une aide gouvernementale. Au Canada anglais, 27 quotidiens et 275 hebdomadaires ont fermé leurs portes ces dernières années.

À la fin de l'assemblée, le président de l'Association des journalistes indépendants du Québec, Simon Van Vliet, a lancé un appel à la mobilisation du public et à la poursuite du dialogue entre les journalistes et la population.

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