Art sur ordonnance

Des patients du Service de médecine des toxicomanies du CHUM montent sur les planches à l'UQAM.

17 Avril 2018 à 9H42

Des patients du Service de médecine des toxicomanies du CHUM montent sur les planches à l'UQAM dans le cadre des activités de la Chaire de recherche pour le développement de pratiques innovantes en art, culture et mieux-être.
Photo :Jean-François Hamelin

«Si je pouvais jouer le rôle que je veux, ce serait celui de Cosette, dans Les Misérables!», lance Louise dans un grand cri du cœur. «Je serais une grande diva, habillée de robes extravagantes», affirme Jonathan. Ghylain, qui a l'air tout timide, se verrait en riche homme d'affaires... Pourquoi pas? Dans l'espace du jeu, tout est permis.

Au deuxième étage du pavillon Judith-Jasmin, dans l'un des studios de répétition de l'École supérieure de théâtre, il y a des tentures noires au mur, du café et des biscuits sur une petite table, quelques chaises. Le but de l'atelier, aujourd'hui, est d'apprendre à se mettre en tête les pensées de son personnage. Pour les trois participants, envoyés par le Département de psychiatrie et le Service de médecine des toxicomanies du CHUM, c'est un espace de liberté, d'invention, de rires (beaucoup), et aussi de réflexion. «Il faut dire les choses. Avant, je ne les disais pas, et ça roulait dans ma tête», remarque Louise entre deux exercices.

La comédienne Michelle Parent (B.A. art dramatique, 2014) mène le jeu de main de maître. Elle a l'expérience. Sa compagnie, Pirata Théâtre, présente des créations qui intègrent amateurs provenant des marges de la société et professionnels. Ici, à l'UQAM, le but des ateliers n'est pas de monter un spectacle. «Chaque atelier est indépendant des autres», précise Carole Marceau (M.A. art dramatique, 1993), la professeure de l'École supérieure de théâtre qui supervise ce projet. «Si l'un de nos participants ne se sent pas assez en forme pour venir une journée, ce n'est pas grave. Et on ne veut pas qu'il s'empêche de revenir parce qu'il a manqué une ou deux séances.»

Une fois par semaine, ils sont donc quelques participants (généralement entre quatre et sept) à se retrouver dans l'un des studios de l'École. «Ce sont des patients stabilisés, note Carole Marceau. Ils viennent par eux-mêmes et pour eux-mêmes. On veut qu'ils aient du plaisir, et on voit l'effet qu'a sur eux ce petit moment de partage.»

Entre le jeu de tague modifié destiné à réchauffer les participants, le dialogue interprété selon trois intentions différentes, les scènes d'improvisation et les conversations qui ponctuent les exercices, on assiste à des moments intensément théâtraux, remplis d'émotion et de vie. «Vous n'êtes pas seuls, insiste Michelle Parent après une improvisation que Louise a trouvée difficile (on l'a mise dans la peau d'une politicienne en conférence de presse qui doit cacher la gravité d'une situation). Quand on joue, il faut faire confiance à l'autre.»

L'intérêt du milieu médical

Ce projet, qui a débuté à l'hiver 2016, s'inscrit dans le cadre des travaux de la Chaire de recherche pour le développement de pratiques innovantes en art, culture et mieux-être. «On sent un intérêt grandissant de la part du milieu médical pour ce type d'approches», affirme Mona Trudel (M.A. arts plastiques, 1993), professeure à l'École des arts visuels et médiatiques et titulaire de la chaire. «L'idée de la contribution de l'art au rétablissement commence à faire son chemin.»

« Nos patients qui se remettent sur pied, souvent après des années de souffrances psychologiques, ont, d'une certaine façon, à se reconstruire. Le fait de leur donner accès à des activités artistiques peut jouer un rôle important dans ce travail de reconstruction et de réhabilitation. »

Dr Didier Jutras-Aswad,

psychiatre à l'Unité de psychiatrie des toxicomanies du CHUM

Le Dr Didier Jutras-Aswad, psychiatre à l'Unité de psychiatrie des toxicomanies du CHUM et partenaire du projet, confirme. «Nos patients qui se remettent sur pied, souvent après des années de souffrances psychologiques, ont besoin, d'une certaine façon, de se reconstruire, dit-il. Le fait de leur donner accès à des activités artistiques peut jouer un rôle important dans ce travail de reconstruction et de réhabilitation.»

Tous les patients n'ont pas la même sensibilité artistique, mais pour des personnes qui ont vécu un long passage à vide, les ateliers et les thèmes qu'on y aborde peuvent être riches de sens. «Cela varie beaucoup d'une personne à une autre, observe le psychiatre. Pour certaines, c'est simplement le fait de socialiser et de participer à des activités positives qui est positif. Pour d'autres, cela amène des questionnements plus profonds sur ce qu'ils sont, ce qu'ils veulent, ce qu'ils veulent faire.»

Musique, danse et arts visuels

Les ateliers offerts dans le cadre des travaux de recherche de la Chaire ne s'adressent pas uniquement aux patients du CHUM. À l'Accueil Bonneau, des «ateliers de musique avec instruments inventés et modifiés» sont animés par le musicien, compositeur et producteur de disques Erik West-Millette.  Du côté de la Mission Old Brewery, les participants d'un atelier en arts visuels ont produit, en collaboration avec un artiste professionnel, une vidéo à partir de photos qu'ils ont captées dans leur environnement et de textes qu'ils ont eux-mêmes écrits. Le résultat étonne par sa facture contemporaine, par la force des images et des voix. Au Pavillon Lise Watier, un immeuble de 29 logements sociaux qui accueille des femmes cherchant à reconstruire leur vie, c'est par la danse que les résidentes sont amenées à vivre une expérience artistique.

Subventionné par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, ce projet est mené par les professeures Mona Trudel, Carole Marceau, leurs collègues du Département de danse Sylvie Fortin et de l'École des arts visuels et médiatiques Adriana Oliveira ainsi que par leurs partenaires du CHUM, les docteurs Didier Jutras-Aswad et Olivier Farmer, psychiatres, et le docteur Pierre Lauzon, du Service de médecine des toxicomanies.

Actuellement en processus de renouvellement de sa chaire, Mona Trudel a une nouvelle partenaire, la professeure du Département d'histoire de l'art Ève Lamoureux. Leurs projets s'articulent autour de trois axes. Le premier s'intéresse au rôle de la culture dans l'émancipation des personnes et des collectivités. Le deuxième vise le milieu scolaire et a pour objectif de déterminer comment l'art peut favoriser la réussite et l'inclusion des élèves, peu importe leurs origines ou leurs besoins particuliers. Quant au troisième axe, il tourne autour des questions reliées à la contribution de l'art au rétablissement et au bien-être des personnes fragilisées, malades, en convalescence ou en traitement.

Une approche originale

Il existe de plus en plus d'activités artistiques, comme celles proposées par la Chaire, mises sur pied pour améliorer le bien-être des personnes souffrant de divers maux physiques, psychologiques ou sociaux. L'originalité de ses travaux se situe donc ailleurs, dans son volet recherche et, plus précisément, dans son approche. «Nous avons recensé plus de 200 études portant sur le sujet entre 2006 et 2016, rapporte Mona Trudel. Mais ces études proviennent en majorité d'autres disciplines, beaucoup de la psychologie. Très peu s'intéressent aux pratiques artistiques comme telles.»

Qu'est-ce qui est spécifique à la pratique artistique, par rapport à l'activité physique, dans l'amélioration du bien-être des personnes qui s'y adonnent? Quels sont les bénéfices et les spécificités des différentes disciplines (arts visuels, théâtre, danse et musique)? Comment se développent les projets selon les artistes, les populations, leurs besoins et la mission de chaque organisme? L'objectif de la Chaire est de répondre à ces questions à travers un projet de recherche qui inclura, à terme, 150 sujets, hommes et femmes, de divers milieux.

La mise sur pied de la Chaire découle en partie des expériences vécues à travers le cours d'accompagnement par les arts offert par Mona Trudel depuis plusieurs années, d'abord en collaboration avec l'organisme Le Phare Enfants et Familles, qui se consacre aux soins palliatifs pédiatriques, puis avec d'autres groupes, que ce soit en pédiatrie sociale ou auprès des patients du Service de médecine des toxicomanies du CHUM. «Nous ne faisons pas de l'art thérapie, dit la chercheuse. Mais nous croyons que l'art contribue au rétablissement et à l'insertion sociale des personnes marginalisées. Pour des patients en cure fermée de psychiatrie, par exemple, pratiquer une activité artistique peut se traduire par une consommation diminuée de médicaments, comme cela a été observé après des ateliers animés par nos étudiants.»

Dans tous les milieux où ils interviennent, les étudiants, artistes et chercheurs qui collaborent à la Chaire constatent le pouvoir thérapeutique de la création artistique. Pour nombre de participants, c'est un premier contact avec l'art. «Merci de croire que l'on peut s'intéresser à l'art, a dit l'un d'eux. L'art, ça me nourrit, ça élève l'âme.» Souvent, les personnes qui participent aux ateliers ne veulent pas s'arrêter. L'art crée de la dépendance!

« On est encore loin du jour où les médecins québécois auront le réflexe de prescrire des ateliers artistiques à leurs patients, mais c'est un peu ce que nous avons commencé à développer avec nos partenaires du CHUM. »

Mona Trudel,

professeure à l'École des arts visuels et médiatiques et titulaire de la Chaire de recherche pour le développement de pratiques innovantes en art, culture et mieux-être

Dans un congrès en Angleterre auquel Mona Trudel assistait récemment, les chercheurs ont discuté de l'«art sur ordonnance». «On est encore loin du jour où les médecins québécois auront le réflexe de prescrire des ateliers artistiques à leurs patients, dit-elle, mais c'est un peu ce que nous avons commencé à développer avec nos partenaires du CHUM.» Le Dr Jutras-Aswad n'a pas hésité à participer à ce projet. «Nous attendons les résultats de la recherche, dit-il. Mais, a priori, il y a bien des raisons de penser que les ateliers ont des effets positifs au-delà de l'évolution clinique des patients.»

L'approche par les arts se veut complémentaire à celle des équipes de soin, dit Mona Trudel. «L'art peut donner à des personnes marginalisées, fragilisées par la maladie ou par leur situation la possibilité d'avoir de l'espoir, une perspective différente et une plus grande qualité de vie, malgré leurs difficultés. Et c'est ce rôle social de l'art que nous voulons étudier.»

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 16, no 1, printemps 2018.

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