Sous haute surveillance

Une recherche s'intéresse au cyberharcèlement dans les relations intimes.

30 Janvier 2018 à 9H55

Selon plusieurs spécialistes, les cyberviolences sont les violences intimes du futur. Illustration: Mathilde Corbeil.

Au Québec, la violence dans les relations amoureuses chez les adolescents a connu une augmentation de 10 % entre 2008 et 2012, touchant plus de 20 % des jeunes, révèle le ministère de la Sécurité publique. «Cette violence, qui frappe plus spécifiquement les femmes, se manifeste de plus en plus dans la sphère virtuelle, observe la professeure du Département de sexologie Mylène Fernet. Les technologies d'information et de communication constituent, en effet, un nouveau terrain de jeu pour les agresseurs, Selon plusieurs spécialistes, les cyberviolences sont les violences intimes du futur.»

Co-directrice du Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes (CRI-VIFF), Mylène Fernet dirige une recherche sur les cyberviolences dans les relations intimes, en contexte de séparation. Financée par le Fonds de recherche du Québec – Société et culture, dans le cadre du programme Action concertée sur la violence conjugale, l'étude vise à produire une première synthèse des connaissances sur les cyberviolences à l'égard des adolescentes et des femmes adultes. «Nous nous intéressons notamment au cyberharcèlement, un phénomène en nette progression depuis 10 ans,», souligne la professeure.

Le cyberharcèlement contribue à exacerber les dynamiques de pouvoir et de contrôle déjà présentes au sein d'une relation intime marquée par la violence, soutient Mylène Fernet. «Les adolescentes et les jeunes femmes, qui sont de grandes utilisatrices d'internet, sont particulièrement à risque de vivre du cyberharcèlement. Les conséquences psychologiques décrites par les victimes sont importantes: symptômes d'anxiété, de dépression et de stress post-traumatique, dépendance à l'alcool et aux drogues, idées suicidaires et tentatives de suicide.»

Une période critique

Plusieurs recherches révèlent un taux de violence élevé à l'égard des femmes qui se séparent de leur conjoint durant la période de séparation ainsi qu'après la séparation. «Nous savons tous que ce sont des moments difficiles, voire critiques, dit la chercheuse. Le refus d'accepter la rupture, les sentiments de colère, de frustration et de perte de contrôle peuvent inciter certains conjoints à commettre des gestes de harcèlement et même de violence physique.»

Selon l'Étude Safety Net Canada: technologie, vie privée, sécurité et violence envers les femmes, les adolescents et les enfants, publiée en 2013 par le Commissariat à la vie privée du Canada, 76 % des femmes ayant été la cible d'homicide par leur conjoint avaient subi du harcèlement au préalable. Dans environ 60 % des cas d'homicides conjugaux, un signalement de harcèlement avait été fait à la police avant que l'agresseur ne passe à l'acte. «Certes, le harcèlement psychologique ne conduit pas automatiquement à la violence physique, observe Mylène Fernet. Mais il est maintenant établi que les épisodes de harcèlement, en période de séparation, précèdent souvent les gestes de violence.»       

Du côté des adolescents, on a tendance à minimiser, voire à banaliser l'importance des enjeux associés aux relations amoureuses, croit la professeure. «Ces jeunes sont dans une période d'apprentissage sur tous les plans, incluant les rapports amoureux et la gestion des conflits, dit-elle. Nombreux sont ceux qui veulent réussir là où leurs parents ont échoué. La première relation peut s'avérer marquante, surtout si elle tourne mal.»

Un caractère intrusif

Parmi les nouvelles formes de violence intime, le cyberharcèlement présente un visage agressif et intrusif. Cachés derrière l'écran de leur ordinateur, les cyberharceleurs éprouvent moins d'inhibition que les harceleurs classiques.

«Surveillance et contrôle sont les maîtres-mots du cyberharcèlement, dit Mylène Fernet. Les cyberharceleurs peuvent surveiller leur victime à distance, en tout temps, de façon instantanée et répétée. Ils utilisent des données disponibles en ligne et ont recours à la géolocalisation pour obtenir des informations sur la vie de leur ex-partenaire, sur ses allées et venues et sur ses fréquentations.»

Certains cyberharceleurs envoient de façon répétée des messages d'insulte et de menace au moyen de courriels et de textos. D'autres font circuler de fausses rumeurs au sujet de leur ex-conjointe sur les médias sociaux, d'autres encore diffusent des photos ou des vidéos privées à connotation sexuelle, datant de la période antérieure à la séparation. Les objectifs sont d'intimider l'ancienne partenaire, de la dénigrer ou de  l'humilier vis-à-vis de ses proches et de ses amis. 

«Les victimes éprouvent progressivement des sentiments d'isolement, de perte d'intimité et de sécurité, ce qui alimente la peur, l'anxiété et le désarroi», note la chercheuse. En période de séparation, le cyberharcèlement peut décourager certaines femmes de mettre un terme à leur relation. «La peur d'être constamment observée et de faire l'objet de chantage en dissuade plus d'une», dit Mylène Fernet.

Flou conceptuel

Revêtant différentes formes, les cyberviolences et le cyberharcèlement demeurent mal compris. «Une sorte de flou conceptuel entoure leur définition, laquelle varie selon les chercheurs et les études, observe la professeure. On peut faire le même constat en ce qui concerne les méthodes visant à mesurer leur ampleur et leur gravité. La méconnaissance du phénomène peut conduire à une banalisation des cyberviolences et de leurs conséquences, non seulement de la part des victimes, mais aussi de la part des professionnels de la santé et des services sociaux qui interviennent auprès des femmes.»

Avec son équipe, Mylène Fernet veut recenser toute les connaissances scientifiques concernant la prévalence des cyber-violences et du cyber-harcèlement, les facteurs de risque individuels (genre, âge, histoire de victimisation) et les facteurs de protection. «Ces résultats serviront à formuler des recommandations et à dégager des pistes d'action pour la prévention et l'intervention.»

Un comité de travail, formé de membres de l'équipe de recherche et d'acteurs du réseau de la santé et des services sociaux, ainsi que des milieux d'intervention auprès des jeunes et des femmes victimes de violence, sera mis sur pied. «Il est essentiel que les décideurs, notamment ceux du ministère de la Santé et des Services sociaux, disposent d'une bonne connaissance des besoins spécifiques des femmes et des adolescentes victimes de cyber-harcèlement. C'est la condition clé pour mettre en œuvre des politiques publiques et des plans d'action», conclut la chercheuse.

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