Former des acteurs créateurs

Lise Roy mène une recherche sur six écoles de théâtre à Montréal, New York et Stockholm.

5 Juin 2018 à 15H14

Scène de l'essai Un revers du monde, mémoire-création de Noémie Roy, qui explore le passage vers la scène du recueil de poésie Sans bord, sans bout du monde d'Hélène Dorion.Photo: Patrice Tremblay

Aux yeux de bien des gens, les rudiments du métier d'acteur se résument à savoir apprendre un texte (pièce ou scénario) et à travailler l'expression des émotions, la voix et les mouvements du corps. «Tout cela demeure vrai, mais, aujourd'hui, la plupart des écoles de théâtre forment des acteurs créateurs, c'est-à-dire des artistes qui sont à la fois interprètes, auteurs et improvisateurs», souligne la comédienne Lise Roy (M.A. théâtre, 2006), professeure à l'École supérieure de théâtre depuis 2016. 

Un acteur créateur est celui qui apporte une contribution artistique en explorant et proposant des choses par rapport au jeu, dit-elle. «Il n'est pas dans une position d'attente à l'égard du metteur en scène. Il fait partie prenante du projet de création dans lequel il est engagé, qu'il s'agisse d'une pièce de théâtre, d'un film ou d'une série à la télévision.» Le théâtre favorise ce type de posture parce que  les acteurs ont plus de temps pour réfléchir, répéter et explorer. «Un metteur en scène comme Robert Lepage  peut prendre des mois, voire des années, pour faire évoluer le travail de création autour d'un spectacle. Au cinéma et à la télévision, les producteurs, qui investissent beaucoup d'argent, exercent une forte pression pour que les choses se fassent rapidement.»

Lise Roy a obtenu récemment une bourse dans le cadre du Programme d'aide financière à la recherche et à la création (PAFARC) pour un projet de recherche-création portant sur les enjeux actuels de la formation de l'acteur au vu des récentes mutations de la pratique. «Je veux questionner les visions pédagogiques qui sous-tendent aujourd'hui la formation de l’acteur et leur adéquation aux productions théâtrales et/ou cinématographiques. Le travail de l'acteur est en plein repositionnement: les plateformes de production se multiplient, les publics se diversifient, les outils technologiques envahissent les scènes et les plateaux, et les écritures dramaturgiques suscitent de nouvelles postures de création.»

Responsable de la formation en jeu pour la scène et l’écran à l'École supérieure de théâtre, Lise Roy est une comédienne chevronnée. Après avoir complété sa formation au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, en 1975, elle entreprend une carrière d’interprète au théâtre (Camille C, Marie Stuart, Les Bonnes, La meute), à la télévision (Vice caché, Toute la vérité, Nouvelle adresse) et au cinéma (Les invasions barbares, Le secret de ma mère). Pour son rôle dans le film Tom à la ferme, de Xavier Dolan, elle a remporté le prix de la meilleure actrice de soutien dans un film canadien, décerné par le Vancouver Film Critics Circle, et une nomination aux prix Jutra 2015 dans la catégorie Meilleure actrice. Elle a aussi reçu le Prix Gemini de la meilleure actrice dans un rôle de soutien pour son interprétation dans la minisérie The Boys of St. Vincent.

Parallèlement à son métier de comédienne, Lise Roy s’est engagée activement dans la formation et l’enseignement dans différentes écoles du Québec. Elle a été chargée de cours à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM dès 2005, l'année où elle complétait sa maîtrise en théâtre.  

Dresser un état des lieux

Dans le cadre de son projet de recherche-création, la comédienne dressera un état des lieux des programmes de formation de l'acteur dans six écoles de théâtre (privées et en milieu universitaire), situées dans trois villes différentes: Montréal (École Nationale de théâtre et École supérieure de théâtre de l'UQAM), New York (Juilliard School et Tisch School à l'Université de New York) et Stockholm (Swedish Academy of Dramatic Arts et Calle Flygar).

Le projet se déclinera en trois temps: une collecte de données, l'écriture d'un essai et un événement performatif. «Le premier acte consiste à recueillir des informations sur les objectifs de la formation, la pédagogie, les types de cours et les répertoires de jeu, au moyen d'entrevues  avec des membres de la direction des établissements, des  professeurs et des étudiants, explique Lise Roy. Pour le second acte, je prévois rédiger un essai sur l'enseignement du jeu et  sur le désir d'être un acteur ou une actrice. Enfin, le troisième acte prendra la forme d'un témoignage sur l'état actuel de la formation de l'acteur, qui se traduira par une performance où je me mettrai moi-même en scène.» 

Des mutations multiples

Au fil des siècles, de la tragédie grecque à la Commedia dell'arte, du romantisme à l'expressionnisme, le jeu de l'acteur a connu de multiples mutations, rappelle la professeure. «Une grande révolution théâtrale s'est produite à la fin du 19e siècle, associée à des auteurs comme Tchékhov, Strindberg et Ibsen, que l'on enseigne encore de nos jours. C'est un théâtre de l'intime, centré sur l'individu,  qui met en scène des personnages parlant au je, appelant un jeu plus intérieur.»

Le comédien et metteur en scène russe Constantin Stanislavski (1863-1938) a été un grand précurseur du jeu moderne. «On continue aujourd'hui de s'inspirer de ses écrits sur la façon de construire un personnage en puisant dans ses expériences personnelles, observe Lise Roy. Le célèbre Actor's Studio, fondé à New York en 1947, a été fortement  influencé par la pensée de Stanislavski. Qu'est-ce qu'être vrai ou naturel pour un acteur? C'est le type de questions soulevées par Stanislavski que je veux aborder dans le cadre de ma recherche.»

Une tradition française

Au Québec, les premières écoles professionnelles de théâtre sont nées dans les années 1950 et 1960. Le Conservatoire d'art dramatique de Montréal voit le jour en 1954, l’École nationale de théâtre, en 1960, et l’École supérieure de théâtre de l’UQAM, en 1969.

À cette époque, les comédiens et comédiennes sont nourris par la grande tradition française, qui enseignait à «bien dire» et à «bien se tenir» en scène». Durant ses études  au Conservatoire, dans les années 1970,  Lise Roy apprenait l'éloquence à la française. «J’appartiens à une génération qui a voulu se distancier de cette tradition. En sortant du Conservatoire, j’ai intégré le Théâtre Parminou, l'une des premières troupes québécoises, avec le Grand Cirque Ordinaire, qui, animée par des préoccupations sociales et politiques, s'est consacrée à des créations collectives. D'autres se sont lancé dans l'aventure de la Ligue nationale d'improvisation, fondée en 1977.»  

L'arrivée du dramaturge Michel Tremblay au tournant des années 1970, premier auteur à utiliser le langage populaire québécois (joual), a aussi favorisé un nouveau type de jeu. «Nous nous sommes mis à jouer comme nous étions dans la vie, note la professeure. Puis, des comédiens se sont mis à voyager davantage en Europe et aux États-Unis pour vivre des expériences, voire des chocs culturels, au contact d'artistes audacieux comme la troupe du Living Theater ou le metteur en scène et pédagogue polonais Jerzy Grotowski.»

Jouer devant la caméra

Parallèlement à la transformation des modes de création, de production et de diffusion du théâtre, le jeu devant la caméra a exercé un impact important sur le travail de l’acteur. «C'est beaucoup une question de géographie spatiale, souligne Lise Roy. Pour un acteur, les réflexes et les interactions avec les autres comédiens ne sont pas les mêmes sur scène que sur un plateau de tournage. Quand on est sur une scène de théâtre, on occupe un grand espace devant un public en chair et en os. Au cinéma ou à la télé, la caméra vient vers nous pour démultiplier notre image. Mais, dans tous les cas, le jeu de l'acteur requiert la même justesse et la même authenticité.»

Aujourd'hui, les jeunes comédiennes et comédiens sont appelés à travailler tant au théâtre, au cinéma qu'à la télévision, poursuit la professeure. «Être polyvalent et posséder plusieurs cordes à son arc sont essentiels, dit-elle, surtout que le jeu d'acteur s'est ouvert à plusieurs disciplines: danse, chant, musique, cirque. Il importe aussi d'apprendre à se connaître comme artiste, d'acquérir une confiance en soi et de se laisser porter par son désir et son plaisir de jouer. C'est ce qui fait que les autres auront envie de travailler avec nous.»

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Commentaires

Bravo Lise. Un projet formidable à la mesure de tes talents, de ton expérience et de ton envie d'innover.