Le cancer dans la mire

Des chercheurs tentent de mettre au point de nouvelles stratégies mieux ciblées afin de vaincre le cancer.

17 Avril 2018 à 9H42

Cyndia Charfi, chercheuse post-doctorale à la Chaire, cultive des cellules souches pré-adipocytaires. Photo: Nathalie St-Pierre

Dans un laboratoire du pavillon de Chimie et Biochimie de l'UQAM, Cyndia Charfi (Ph.D. biologie, 14), chercheuse post-doctorale à la Chaire en prévention et traitement du cancer, cultive des cellules souches pré-adipocytaires. On soupçonne les adipocytes – les cellules servant à stocker les gras dans le corps et formant le tissu adipeux – de contribuer au développement de certains cancers. «Comprendre les mécanismes impliqués dans la maturation des cellules adipeuses et élaborer de nouvelles stratégies de ciblage plus efficaces des processus liés à l'obésité pourraient prévenir le développement de certains cancers, dont le cancer du sein», affirme Borhane Annabi, professeur au Département de chimie et titulaire de la Chaire.

«Selon des données provenant des Centres de contrôle et de prévention des maladies  (CDC) américains, 40% des cancers détectés aux États-Unis en 2014 étaient directement liés au surpoids», indique son collègue, le professeur émérite du Département de chimie Richard Béliveau, fondateur et directeur scientifique de la Chaire. «C'est plus que le tabagisme!»

On ne cerne pas encore avec exactitude les liens entre le tissu adipeux et la prolifération des cellules cancéreuses, mais la recherche sur ce sujet a énormément progressé au cours des dernières années. Les chercheurs de la Chaire en prévention et traitement du cancer font partie de ceux qui tentent d'élucider ces mécanismes complexes.

« Un état obésigène favorise l'installation d'un microenvironnement inflammatoire propice à la prolifération des cellules tumorales. »

Borhane Annabi,

professeur au Département de chimie et titulaire de la Chaire en prévention et traitement du cancer

«Un état obésigène favorise l'installation d'un microenvironnement inflammatoire propice à la prolifération des cellules tumorales, explique Borhane Annabi. Sachant que les polyphénols, des composés chimiques présents dans certains aliments anticancer (le resvératrol du raisin, l'épigallocatéchine-gallate du thé vert, le sulforaphane du brocoli, la delphinidine du bleuet, le curcuma et d'autres) contribuent à contrecarrer ces phénomènes inflammatoires, nous avons voulu aller un peu plus loin.»

Découverte de récepteurs spécifiques

À la Chaire, une dizaine de chercheurs possédant des expertises complémentaires travaillent actuellement sur différents volets de ce programme de recherche. Ensemble, ils ont découvert certains des mécanismes par lesquels ces composés parviennent à inhiber les processus inflammatoires associés au développement tumoral en ciblant des récepteurs spécifiques à la surface des adipocytes matures, mais aussi des cellules cancéreuses. Dans ces recherches, qui en sont encore au stade expérimental, c'est le curcuma qui, jusqu'à maintenant, affiche les meilleures performances.

Grâce à la découverte de ces récepteurs, la même molécule anticancéreuse qui a été étudiée pour ses bienfaits dans l'alimentation – ou un médicament chimiothérapeutique conventionnel – pourrait avoir des effets cytotoxiques destructeurs sur les cellules adipeuses impliquées dans le développement de certains types de cancer: ovaire, sein, endomètre et colorectal. «C'est l'originalité de la technologie que nous sommes en train de développer: elle permet de reconnaître ces récepteurs et d'utiliser la capacité des cellules à internaliser nos conjugués cytotoxiques», dit Borhane Annabi.

Cette innovation offre une lueur d'espoir aux personnes atteintes des cancers surexprimant ces récepteurs et qui ne répondent plus aux traitements anticancéreux traditionnels. «Dans certains cas, les cellules cancéreuses acquièrent des mécanismes leur permettant de résister à l'effet cytotoxique des médicaments, note le biochimiste. Grâce à notre stratégie, nous sommes en mesure de contourner ces mécanismes de résistance.»

Réduire les effets secondaires

Ces recherches visent à optimiser l'effet des médicaments anticancer, précise le chercheur. «Notre but est de cibler - grâce à des combinaisons de peptides couplés avec des agents cytoxiques ou des composés phytochimiques – des récepteurs spécifiques à la surface des cellules, là où ils sont particulièrement abondants par rapport aux tissus sains. Avec un rayon d'action plus ciblé, on réduit les effets délétères souvent associés à la chimiothérapie.»

«Avec notre stratégie de ciblage, le médicament pourra être livré spécifiquement dans  les cellules à détruire et très peu ailleurs, ce qui en fait un traitement à la fois plus efficace et plus sécuritaire.»

Ces effets secondaires généralement pénibles pour le patient sont dus aux «dommages collatéraux» causés par les agents destructeurs ultrapuissants utilisés dans l'arsenal chimiothérapeutique. Dans bien des cas, ces molécules cytotoxiques, en effet, n'atteignent pas seulement la tumeur. Elles attaquent aussi les tissus sains environnants. «Avec notre stratégie de ciblage, le médicament pourra être livré spécifiquement dans  les cellules à détruire et très peu ailleurs, ce qui en fait un traitement à la fois plus efficace et plus sécuritaire», souligne Borhane Annabi.

Recherche, alimentation et exercice

Depuis plus de dix ans, les chercheurs de la Chaire en prévention et traitement du cancer se consacrent à la recherche sur la prévention du cancer par les aliments. Leurs efforts visent à mieux comprendre le mode d'action anticancéreux de molécules contenues dans les fruits et légumes que nous consommons. L'objectif ultime de ces recherches est de prévenir l'apparition du cancer et de réduire les risques de rechute des patients en rémission. Mais la Chaire comporte aussi un volet axé sur la recherche de nouvelles méthodes de lutte contre cette terrible maladie. Des travaux conduits il y a quelques années ont d'ailleurs mené à la création d'une plateforme pouvant transporter divers médicaments à travers la barrière sang-cerveau pour atteindre des cancers cérébraux particulièrement difficiles à guérir, une percée importante dans le combat contre le cancer. Développé par Angiochem, une compagnie dérivée de ces recherches menées à l'UQAM, un médicament utilisant cette plateforme est actuellement en essais cliniques de phase III et pourrait donc connaître une mise en marché prochaine. Les recherches actuelles de la Chaire sur les liens entre tissu adipeux et cancer s'inscrivent aussi dans ce volet.

Pour lutter contre le fléau du cancer, il faut des médicaments plus efficaces, mais il faut aussi des stratégies liées aux habitudes de vie: améliorer son alimentation et faire davantage d'exercice. «C'est ce qui renforce notre lien avec Nautilus Plus, un partenaire qui nous apporte un soutien important depuis 10 ans», mentionne Borhane Annabi. En octobre dernier, la 10e édition de l’activité 30 minutes à fond pour le Fonds organisée par Nautilus Plus au profit de la Chaire a mobilisé près de 6000 personnes à travers le Québec, chaque participant devant brûler un maximum de calories en 30 minutes. Depuis 2008, cet événement a permis de remettre 1,5 million de dollars au Fonds Richard Béliveau de la Chaire en prévention et traitement du cancer.

L'obésité, rappelle le fondateur de la chaire, favorise non seulement l'apparition du cancer, mais un ensemble de maladies chroniques. «Les données scientifiques concernant les effets catastrophiques de l'obésité sur la santé sont actuellement aussi solides que celles qui existaient à l'époque sur les méfaits du tabagisme», dit Richard Béliveau. Qu'attendons-nous, comme société, pour réagir?

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 16, no 1, printemps 2018.

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