«En classe!»: panorama des musiques actuelles

Danick Trottier et ses étudiants analysent la scène musicale populaire des 10 dernières années.

5 Octobre 2018 à 14H54

Série En classe!
Un journaliste d'Actualités UQAM redevient étudiant et s'immisce dans un cours offert par l'un des 40 départements et écoles de l'Université.

Danick Trottier propose à ses étudiants 10 angles théoriques pour analyser la scène musicale populaire des 10 dernières années.
Photo :Nathalie St-Pierre

«Waouh!», lance un étudiant tandis que le professeur plonge la salle dans la pénombre et démarre le vidéoclip de la chanson Shake it off de Taylor Swift, lancée en 2014. On ne boude pas son plaisir dans le cours Musiques actuelles et scènes pop. Au cours de la séance, le professeur du Département de musique Danick Trottier présente des extraits des vidéoclips de plus d’une vingtaine de chansons, de l’indie rock au hip hop, en passant par la pop plus conventionnelle, mais aussi par le jazz, le funk et la musique de film. L’intérêt des étudiants est palpable, certains allant même jusqu’à se laisser gagner par le rythme sur leur siège. Et une fois les lumières rallumées, ils ne se font pas prier pour commenter ce qu’ils viennent de voir et d’entendre.

«Les étudiants réclamaient depuis longtemps un cours abordant les musiques actuelles», affirme Danick Trottier, qui l’a créé et le donne pour la première fois à titre de projet pilote. Le nombre sans cesse grandissant d’inscriptions, qui a forcé le département à relocaliser le cours à deux reprises en début de session, confirme l'intérêt du sujet. Lors de notre passage, plus de 50 étudiants étaient présents, dont une vingtaine provenant du bac en musique (enseignement ou pratique artistique), d'autres de programmes en communication, en histoire et en sociologie ainsi qu'une dizaine d'étudiants libres.

La séance ce jour-là est consacrée à 10 angles théoriques pour appréhender la scène pop actuelle des 10 dernières années. «Je n'ai pas la prétention d'avoir tout englobé, mais ce sont de bonnes pistes de réflexion», avance Danick Trottier.

Rétromania

Le cours débute par un dialogue entre le présent et le passé, ce que le professeur nomme la co-présence temporelle. «La musique pop revisite et recycle constamment le passé musical», déclare le musicologue avant de lancer le premier vidéoclip de la matinée, la chanson Shine de Mondo Cozmo. «Qu'est-ce qui correspond au passé dans cette chanson?», demande-t-il après l'écoute. «L'esthétique pop-Dylanesque», suggère une étudiante. «L'instrumentation acoustique minimaliste des années 1960», propose un autre. «Exact, répond le spécialiste. Est-ce que ça sonne ancien pour autant?» Non, répondent les étudiants, car l'instrumentation dans le refrain fait très 2010. «Tout à fait», approuve le professeur avant de lancer un autre vidéoclip.

«La musique pop revisite et recycle constamment le passé musical.»

Danick Trottier

Professeur au Département de musique

Cette fois, il s'agit de la chanson Pain du groupe The War on Drugs. «Qu'est-ce qui vous frappe dans cette chanson?», interroge Danick Trottier. «C'est presque la voix de Bryan Adams!», fait remarquer un étudiant. «On sent aussi l'influence de Springsteen dans le propos et l'esthétique du vidéoclip», ajoute un autre. «L'instrumentation est différente de ce qu'on entend habituellement de nos jours», poursuit un troisième étudiant. «Vous avez raison, reconnaît Danick Trottier. C’est, en partie, dû à la guitare électrique, très présente, qui nous ramène dans le passé.»

On retrouve dans le cours une vingtaine d'étudiants provenant du bac en musique (enseignement ou pratique artistique), d'autres de programmes en communication, en histoire et en sociologie ainsi qu'une dizaine d'étudiants libres.Photo: Nathalie St-Pierre

Cette tendance de la pop à recycler des éléments du passé s'incarne aussi dans la présence continue de certaines grandes figures comme Paul McCartney, Bob Dylan ou U2, qui remplissent encore les salles partout où elles passent, observe le professeur.

La machine à hits

«Qui écoute encore des disques au complet?» À la grande surprise de Danick Trottier, plusieurs mains se lèvent. «Ah! C'est parce qu’il y a des musiciens dans le cours!», dit-il en riant. Sur les sites de musique comme Spotify ou Apple Music, fait-il remarquer, la tendance est claire: les gens achètent et écoutent surtout les cinq meilleures pièces d'un artiste. «C'est ce que je nomme la culture du juke-box au temps du numérique. On s'assure qu'il y ait deux ou trois hits pour les palmarès et le reste d'un album est souvent du remplissage», constate-t-il.

«Sur les sites de musique comme Spotify ou Apple Music, la tendance est claire: les gens achètent et écoutent surtout les cinq meilleures pièces d'un artiste.»

L’écoute de Shake it off de Taylor Swift, bon exemple d’un succès calculé, suscite une analyse-éclair de la part des étudiants, qui relèvent la lenteur des couplets, contrastant avec la rapidité rythmique du refrain, la transition entre les deux étant marquée par une montée irrésistible qui incite à la danse; l’ajout de cuivres à l’instrumentation rock pour tenir l’oreille en éveil; et la simplicité du texte, ancrée dans la répétition des mêmes mots. «Vos remarques sont tout à fait justes, observe Danick Trottier. Cette chanson, qui illustre bien la culture du hit, a été réalisée par Max Martin, l'un des compositeurs et producteurs les plus en vue de notre époque, qui a travaillé notamment avec Britney Spears, Avril Lavigne et Katy Perry.»

Des chansons politiques

Pour certains artistes pop, la chanson demeure un véhicule puissant pour faire passer leur message, politique ou social. «Pour ceux qui n'ont jamais vu le prochain vidéoclip, je préfère vous prévenir: c'est percutant», met en garde Danick Trottier avant de lancer la chanson This is America de Childish Gambino, nom d'artiste du polyvalent Donald Glover, qui est à la fois chanteur, comédien, DJ et réalisateur. Quelques secondes après le début du vidéoclip, où on l'aperçoit danser torse nu, le chanteur sort de l'arrière de son pantalon une arme à feu et exécute à bout portant un otage cagoulé assis sur une chaise dans un entrepôt désert. Ouf! Le propos cru de la chanson dépeint la violence de l'Amérique, l’omniprésence des armes à feu et les tensions raciales. Le vidéoclip, notent les étudiants, est émaillé de références au mouvement Black Lives Matter, à la ségrégation, à la tuerie de Charleston. Le gospel des couplets tranchent avec le hip hop du refrain. «Cette pièce a inspiré un remake intitulé This is Nigeria par le rappeur nigérian Falz», fait remarquer un étudiant. «J'aimerais que tu m'envoies le lien pour que je puisse l'inclure au répertoire du cours», dit le professeur, ravi de bonifier son répertoire d’exemples.

Tous en choeur

Politique ou non, la musique pop galvanise les rassemblements collectifs et cela n'est jamais aussi évident que lors des festivals de musique, lesquels sont de plus en plus dédiés à des genres spécifiques, comme le Rockfest de Montebello, le Piknic Électronik ou le Festival international de Jazz. «Les festivals sont la vache à lait de l'industrie, particulièrement au Québec, où nous carburons au phénomène lors de la saison estivale», observe le professeur.

Danick Trottier a créé le cours et le donne pour la première fois ce trimestre à titre de projet pilote.Photo: Nathalie St-Pierre

Certaines chansons se prêtent particulièrement bien aux prestations en concert et aux grands rassemblements, poursuit-il en lançant le vidéoclip de la chanson Knocking at the door du groupe canadien Arkells, puis celui de la chanson Ho Hey du groupe américain The Lumineers. «C'est le genre de chansons rassembleuses qu'aime entonner le public en concert, souligne Danick Trottier. Au Québec, la chanson Les coloriés d'Alex Nevsky se situe dans la même veine.»

Les pépinières locales

Depuis quinze ans, Montréal est le berceau de plusieurs beaux succès sur la scène pop. On pense bien sûr à Arcade Fire, mais aussi à Half Moon Run, The Barr Brothers, The Franklin Electric, The Damn Truth et Milk & Bone. «C'est ce que je nomme l'interdépendance du local et du global, explique Danick Trottier. À part quelques vedettes qui connaissent un succès planétaire instantané, les artistes émergent d'abord sur la scène locale avant de connaître du succès à l'international. On n'a qu'à se rappeler la scène grunge de Seattle à la fin des années 1980 et au début des années 1990, qui avait vu éclore Nirvana, Pearl Jam et Soundgarden, entre autres.»

Si Montréal est une pépinière de talents, note le professeur, c'est en partie en raison de sa jeunesse, de son multiculturalisme, de ses nombreuses radios indépendantes, de ses universités et de son coût de la vie peu élevé.

Cette interdépendance entre le local et l'international a parfois des effets pervers. Ainsi, quand un tube local devient viral sur la planète entière… mais pas nécessairement pour les bonnes raisons. «Vous me voyez venir, non?», demande en riant Danick Trottier à ses étudiants. Le vidéoclip qui démarre est Gangnam Style de PSY. Les étudiants rigolent de l'esthétique grossière et tape-à-l'œil.

Les étudiants rigolent de l'esthétique grossière et tape-à-l'œil du vidéoclip Gangnam Style de PSY.Photo: Nathalie St-Pierre

«La K-pop, abréviation de "korean pop", désigne la fusion entre plusieurs styles musicaux, principalement du hip-hop, et a révolutionné l'industrie musicale en Corée du Sud», explique le musicologue. La K-pop a profité de l'émergence d'Internet pour atteindre un auditoire planétaire et est pratiquement devenue une sous-culture chez les adolescents et les jeunes adultes en Asie de l'Est et du Sud. «Regardez le nombre au bas de l'écran: la vidéo de Gangnam Style a été visionnée plus de 3,2 milliards de fois!», note-t-il.

La force de l'image

Les vidéoclips sont issus d'une autre époque, mais ils ont survécu et se sont réinventés sans peine, bénéficiant du culte de l'image propre aux réseaux sociaux et autres plateformes web. «Les chansons populaires se définissent par la force et l'impact du contenu visuel qu'elles proposent», observe Danick Trottier. Le travail sur l'image, qui doit être en parfaite adéquation avec le contenu musical, est flagrant dans la K-pop ou la J-Pop (du Japon). «En fait, dans plusieurs cas, l'image est même plus importante que le contenu musical», analyse le professeur. L'exemple qu'il propose est Hands up du groupe 2pm, digne héritier des New Kids on the Block, Backstreet Boys et NSYNC. «Quelles sont vos impressions sur cette chanson et ce vidéoclip?», interroge-t-il. «On dirait qu'il n'y a que l'apparence des membres du groupe qui compte, leur attitude désinvolte, leurs vêtements, leurs voitures et leurs accessoires de luxe. C'est le genre de chanson avec peu de paroles, beaucoup de répétitions pour faire participer le public. "Put your hands up" est répété à l'infini», font remarquer les étudiants. «Très juste, note le professeur. Et musicalement parlant, on a ici des influences R&B avec un soupçon de scratching

Danick TrottierPhoto: Nathalie St-Pierre

Des mises en scène bien étudiées servent aussi à lancer la carrière de certains artistes, poursuit Danick Trottier. «Les concours télévisuels musicaux, qui misent sur des moments "authentiques",  en sont un bon exemple, comme nous le verrons avec Kelly Clarkson. «A Moment Like This!», espère à haute voix un étudiant – le fan de Taylor Swift.

Lors de la finale de la première édition du concours American Idol, en 2002, la jeune Kelly Clarkson l'avait emporté en interprétant cette chanson composée expressément pour elle, dont les paroles mettent l'accent sur la chance qu'elle avait d'être là et de réaliser son rêve en direct. «On avait l'illusion qu'elle jouait sa carrière à ce moment-là et c'est ce qui fait la puissance de cette chanson», analyse Danick Trottier. Il faut croire que cela a fonctionné, puisque l'artiste connaît depuis une carrière internationale enviable.

Les musiques commandées

Sur la scène pop actuelle, il y a des hits «traditionnels», sous forme de chansons, mais il y aussi tout le spectre des musiques de commande pour les séries télévisées, les films et les jeux vidéo. «Ces musiques sont omniprésentes dans nos vies, notamment les thèmes d'ouverture des téléséries», remarque Danick Trottier avant de faire écouter le thème de la populaire série Game of Thrones. «Quelle est l'inspiration de ce thème?», demande-t-il ensuite à ses étudiants. «On dirait une marche militaire», propose l'un. «Influencée par la musique celte», ajoute un autre. «Qui a composé ce thème?», questionne le professeur. «Ramin Djawadi», répond une étudiante. «Exact, note Danick Trottier. C’est un compositeur reconnu à qui l’on doit aussi la musique de la série Westworld  et du film Iron Man, entre autres.» Certaines trames sonores de films, ou du moins certaines pièces phares, comme Another Day of Sun du film La la Land, deviennent parfois plus populaires que le film lui-même, ajoute-t-il.

Contaminations musicales

Depuis le début du cours, les analyses des étudiants démontrent clairement ce que le professeur considère comme le brouillage des frontières entre genres musicaux. «À chaque époque, on note que les genres dominants tendent à s'infiltrer dans plusieurs chansons, explique-t-il. C'est, notamment, le cas du hip hop et de la musique électronique de nos jours.»

«À chaque époque, on note que les genres dominants tendent à s'infiltrer dans plusieurs chansons. C'est, notamment, le cas du hip hop et de la musique électronique de nos jours.»

Cette infiltration stylistique est flagrante dans la pièce Sorbet collant – feat. Rymz d'Ingrid St-Pierre et Stéphanie Boulay, qui a tourné beaucoup l'été dernier. «Il y a vraiment plusieurs influences là-dedans, observe le professeur. La rythmique est inspirée de la house music et le hip hop est présent par le featuring.» Le featuring (un artiste participe à une chanson en interprétant un couplet ou un refrain) est répandu aux États-Unis, mais encore peu présent dans la musique québécoise, explique-t-il. Sur la pièce en question, on peut entendre le rappeur québécois Rymz.

Photo: Nathalie St-Pierre

Danick Trottier présente ensuite une autre forme de brouillage entre les genres: le crossover. «Il s'agit du croisement entre un style de musique et un autre, explique-t-il. On pense, par exemple, à la guitare de Eddie Van Halen sur Beat it  de Michael Jackson à l'époque. Aujourd'hui, on retrouve souvent des crossover entre musique classique et jazz. Le vidéoclip Overtime du groupe Knower en est un bon exemple. On sent l'influence funk dans cette pièce à la rythmique jazz.»

Le règne de la voix

Le cours tire à sa fin lorsque Danick Trottier aborde la vocalité, élément central de la musique pop. «Une voix singulière  permet de reconnaître immédiatement l'artiste», note-t-il avant de faire entendre Love de Lana Del Rey. «Écoutez la façon dont elle travaille la prononciation de certains mots. Ce qui pourrait passer pour de la paresse dans sa prononciation est voulu et très difficile à faire», insiste Danick Trottier. «Il y a beaucoup de basses fréquences dans ses chansons et son ton est souvent mélancolique», observe une étudiante. Au Québec, Cœur de pirate, Klô Pelgag  et Bernard Adamus ont le même souci de se démarquer par un travail sur la prosodie», fait remarquer le professeur.

«Auparavant, on invitait des musiciens à collaborer sur des chansons ou des albums, mais de nos jours on recherche surtout des vedettes pour leur voix.»

La pratique du featuring repose essentiellement sur la voix des artistes invités, rappelle Danick Trottier. «Auparavant, on invitait des musiciens à collaborer sur des chansons ou des albums, mais de nos jours on recherche surtout des vedettes pour leur voix», observe-t-il avant de lancer la pièce Lose yourself to dance de Daft Punk featuring Pharrell Williams. Difficile de ne pas se laisser entraîner par le rythme!

Habillage sonore

Le dernier angle que présente Danick Trottier est le timbre. «C’est un concept difficile à définir sans tomber dans les détails techniques, dit-il. Disons qu'il y a en studio tout un travail effectué pour donner à une chanson ou à un album une texture sonore distinctive, pour donner une couleur spéciale au son d'un artiste ou d’un groupe.»

Photo: Nathalie St-Pierre

Ce travail, poursuit-il, peut s'effectuer en portant une attention particulière aux pistes de chaque instrument, ou encore en travaillant sur la création de paliers sonores. Le procédé s'entend parfaitement sur la pièce King Kunta du rappeur américain Kendrick Lamar. «Voilà un petit bijou de chanson, construite de manière à ce que chaque nouvelle section gagne en intensité par l'ajout d'instruments ou d'habillage sonore, analyse Danick Trottier. C'est un crescendo habilement ciselé qui garde l'auditeur en alerte et qui fait en sorte que les quatre minutes que dure la chanson passent très rapidement.»

On peut en dire autant des 180 minutes du cours qui ont filé à toute allure et qui nous laissent en train de fredonner quelques vers d'oreille!

PARTAGER
COMMENTAIRES 0 COMMENTAIRE