Vieillir seul… et heureux!

Pour la majorité des personnes âgées, la vie en solo n'est pas un drame en soi.

17 Avril 2018 à 9H42

On confond trop souvent isolement social, solitude et le fait de vivre seul. Illustration: Amélie Tourangeau

Le regard triste, une femme âgée tient un chat sur ses genoux. Cette photo apparue l'hiver dernier sur la page couverture du magazine L'actualité accompagnait le titre «Mourir seul. Une grande enquête sur un phénomène alarmant». Évoquant le sort réservé aux personnes âgées, le titre «Mortelle solitude» coiffait récemment un article à la une du quotidien Le Devoir. Celui-ci annonçait que le Royaume-Uni avait créé un ministère consacré à la solitude, «une réalité considérée aujourd'hui comme un problème de santé publique», «un fléau qui touche aussi le Québec».

«La réalité des personnes âgées vivant seules est plus complexe que ne le laisse entendre le discours social dominant, souvent misérabiliste», affirme Maryse Soulières (M.A. travail social, 2007). Coordonnatrice de la Chaire de recherche sur le vieillissement et la diversité citoyenne, Maryse Soulières est une spécialiste de la gérontologie sociale. Depuis deux ans, elle collabore à une vaste enquête sur la réalité des personnes âgées vivant en solo.

«J'mange à l'heure que j'veux et j'me couche à l'heure que j'veux. Je n'ai aucun compte à rendre. Et puis, je sors tous les jours», raconte Pauline (85 ans). «J'aime beaucoup être avec le monde, dit Roger (70 ans). Mais mon chez-moi, c'est mon antre de paix. J'ai appris à composer avec la vie, à vivre avec moi-même.»

«Certes, la vie en solo constitue un facteur de vulnérabilité sociale, économique et psychologique chez les aînés. Mais ces personnes ne sont pas toutes fragiles, en perte d'autonomie ou abandonnées par leur famille.»

Maryse Soulières,

Coordonnatrice de la Chaire sur le vieillissement et la diversité citoyenne  

 «On confond trop souvent isolement social, solitude et le fait de vivre seul, dit Maryse Soulières. Des aînés qui habitent seuls peuvent avoir une vie sociale riche, tandis que d'autres, même entourés, éprouvent de la solitude. Certes, la vie en solo constitue un facteur de vulnérabilité sociale, économique et psychologique chez les aînés. Mais ces personnes ne sont pas toutes fragiles, en perte d'autonomie ou abandonnées par leur famille.»

Observable dans tous les groupes d'âge, le phénomène de la vie en solo est associé à des mutations sociales profondes: éclatement des familles, effritement des réseaux de sociabilité au travail et dans les communautés, hausse du célibat et des séparations chez les 50 ans et plus. Selon les données de Statistique Canada, environ le tiers des aînés au Québec vivent seuls. «Il est difficile de dresser un portrait précis, note Maryse Soulières, qui est aussi chargée de cours à l'École de travail social. La définition de l'habitat en solo diffère d'une étude à une autre. Certaines ne tiennent pas compte des personnes vivant seules dans des logements collectifs de type HLM ou dans des résidences privées pour personnes âgées.»

Créée il y a quatre ans et dirigée par la professeure de l'École de travail social Michèle Charpentier, la Chaire sur le vieillissement regroupe une quinzaine de chercheurs issus de divers horizons (sociologie, sciences économiques, droit, travail social, arts, sexologie). Démarrée en 2016, la recherche «Vieillir et vivre seul» vise à mieux connaître la diversité des expériences des personnes âgées. Grâce à cette étude, on souhaite identifier des stratégies pour répondre à leurs besoins et partager leur point de vue avec les acteurs qui œuvrent auprès d’elles. Étalée sur trois ans, la recherche est financée par le ministère de la Famille du Québec et le Secrétariat aux aînés. Elle s'effectue en collaboration avec deux organismes partenaires: Les Petits Frères  et la Fédération de l'âge d'or du Québec (FADOQ).

«Avec mes chums, on a pris l'habitude d'aller manger au restaurant. On jase là deux heures. On règle les problèmes de société. On rit et on se raconte des peurs.»

Daniel

La parole aux aînés

Quelque 50 entrevues ont été réalisées par des membres de la Chaire avec des femmes et des hommes âgés de 65 ans et plus. L'échantillon tient compte du contexte de vie – régions urbaines et rurales –, des conditions socio-économiques, du statut matrimonial – célibat, veuvage, avec ou sans enfant – et de l'appartenance ethnoculturelle. «Nous avons demandé aux aînés ce que signifiait pour eux le fait de vivre seuls, dit Maryse Soulières. La majorité a répondu que la vie en solo ne constituait pas un drame en soi.»

Illustration: Amélie Tourangeau

«Moi, après mon divorce, qui a quand même été pénible, je ne recommencerais pas. C'est peut-être ça l'idée de rester toute seule… pour être indépendante», dit  Édith (70 ans). Est-il plus facile pour une femme âgée de vivre seule? Pas forcément. «Les statistiques montrent qu'elles vivent davantage dans la pauvreté que les hommes», souligne la chargée de cours. De leur côté, certains hommes, souvent très instruits ou très religieux, ont choisi la solitude et l'assument. «Un homme qui lisait beaucoup nous a demandé: "Connais-tu quelqu'un qui est aussi intéressant que le philosophe Charles Taylor?"», rapporte la chercheuse.

D'autres personnes âgées ont confié que la solitude leur pesait, que le fait de vivre seul n'était pas l'idéal. «Je n'ai personne pour parler, pour partager des moments, comme un café ou une bonne conversation, dit Lisa (65 ans). Parfois, il y a trop de silence.»

Les témoignages indiquent qu'on ne vieillit pas de la même façon à Montréal, dans une municipalité régionale ou en milieu rural. «Il est plus facile de se déplacer et d'avoir accès à des services de proximité quand on vit dans un grand centre urbain, souligne Maryse Soulières. Par contre, l'esprit communautaire est plus fort en région.»

«Le vieillissement peut être angoissant si la société nous laisse sur un chemin parallèle. L'important pour moi, c'est qu'on nous considère comme des citoyens actifs.»

Claudette

Amour et amitié

Plusieurs aînés se plaignent de l'absence d'intimité amoureuse: «J'aimerais ça avoir quelqu'un dans ma vie… Les journées seraient moins longues»… «C'est plus intéressant d'écouter la télé à deux que tout seul»… Si certaines femmes ne rejettent pas l'idée d'avoir un amoureux, cela ne signifie pas qu'elles souhaitent l'avoir sous leur toit! «Les hommes se cherchent des bonnes. Je ne vais pas commencer à ramasser les bas sales d'un autre», dit Irène (66 ans). Une autre affirme que grâce au mouvement féministe, elle a pu choisir de ne pas se marier, malgré les occasions qui se sont présentées.

Les enfants et les petits-enfants occupent évidemment une grande place dans la vie des personnes âgées. «Ce qui nous a étonnés, toutefois, c'est l'importance accordée aux amis», observe Maryse Soulières. «Avec mes chums, on a pris l'habitude d'aller manger au restaurant, raconte Daniel (70 ans). On jase là deux heures. On règle les problèmes de société. On rit et on se raconte des peurs.»

Dans certains cas, note la chercheuse, les amitiés durent depuis 40 ou 50 ans, d'où l'impact que peut avoir la perte d'un ami. «Les aînés, souligne-t-elle, sont souvent confrontés à l'expérience du deuil.»

Une approche interdisciplinaire

Le projet «Vieillir et vivre seul» s'inscrit dans l'un des trois axes de recherche de la Chaire, celui de la diversité des expériences et des parcours du vieillissement. Les deux autres portent sur les pratiques novatrices visant l'exercice des droits et de la citoyenneté des aînés et sur les politiques publiques et les inégalités du vieillissement.     

La Chaire aborde le vieillissement dans une perspective interdisciplinaire. En témoigne la diversité des intérêts de recherche de ses membres: régimes de retraite, inégalités économiques et politiques fiscales, genre et vieillissement, diversité sexuelle, pauvreté et exclusion sociale.

Une vie active

Illustration: Amélie Tourangeau

Les personnes âgées qui n'ont pas de loisirs ou d'activités sociales sont minoritaires. «Certaines participent à des activités au centre communautaire de leur quartier ou dans leur résidence. D'autres s'adonnent à des loisirs plus solitaires – lecture, tricot, casse-tête, mots croisés. D'autres encore éprouvent une fierté d'accomplir elles-mêmes leurs tâches ménagères. Quant au fameux bingo, il ne convient pas à tout le monde», dit la chargée de cours en souriant.

Les nouvelles technologies – Facebook, Skype –, pour ceux et celles qui les utilisent, constituent un moyen de garder contact avec les proches ou les amis. Une dame a confié s'être fait un amoureux sur Réseau Contact. Une autre avait créé son propre blogue.

Tous les aînés ne sont pas des récepteurs d'aide ou de services, souligne Maryse Soulières. «Plusieurs font du bénévolat, alors que d'autres donnent du temps à leurs petits-enfants, histoire de dépanner les parents, ou à d'autres membres de leur famille.»

La crainte d'être un fardeau

Ce sont les enfants qui s'inquiètent le plus de voir leurs parents vieillir seuls. Plusieurs personnes âgées ne veulent pas être un fardeau pour leurs proches et développent diverses stratégies. Une dame a expliqué qu'elle recevait chaque matin un appel d'un organisme pour vérifier si tout allait bien. En l'absence de réponse, l'organisme se charge de contacter d'abord une voisine, puis sa fille.

Pour les aînés qui ont vécu des décennies dans le même quartier, le fait de devoir habiter dans une résidence pour personnes âgées peut constituer un choc, voire un drame. Les personnes âgées ont des avis partagés sur la vie en centre d'hébergement ou en résidence privée. Certaines y sont réfractaires, d'autres apprécient cette forme de vie communautaire. «Plusieurs souhaiteraient que les activités de loisirs soient plus variées», note Maryse Soulières.

Du côté des intervenants

Le deuxième volet de la recherche consistera à rencontrer des acteurs du milieu: employés et bénévoles intervenant directement auprès des aînés, responsables d'organismes communautaires et de loisirs ainsi que gestionnaires et décideurs d'organismes publics et parapublics.

«Nous formerons des groupes de discussion afin de comprendre comment ces acteurs perçoivent le fait de vieillir en solo, de recueillir leurs réactions aux témoignages des aînés et d'identifier des pratiques prometteuses», précise la chargée de cours.

En donnant la parole aux personnes âgées, en s’intéressant à leurs parcours, les membres de la Chaire souhaitent mettre de l'avant leur pouvoir,  leur capacité à penser leur condition et à participer à la vie collective. Des portraits des personnes ayant participé aux entrevues seront d'ailleurs disponibles sur le site web de la Chaire et sur ceux de ses partenaires.

Claudette, âgée de 81 ans, fait partie de ces personnes. Après s'être impliquée dans des comités de logement, elle est aujourd'hui membre du comité de loisirs de sa résidence et participe à l'organisation de deux récitals de poésie par année. «J'ai aussi un blogue qui me permet de m'exprimer sur différents sujets, dit-elle. Le vieillissement peut être angoissant si la société nous laisse sur un chemin parallèle. L'important, pour moi, c'est qu'on nous considère comme des citoyens actifs.»

Source: INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 16, no 1, printemps 2018.

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