Fausses chenilles en ville

Les sites peuplés d'arbres d'espèces différentes sont-ils plus résistants aux insectes défoliateurs?

14 Juin 2018 à 15H53

Inodores et non toxiques, les fausses chenilles ont été modelées sur un fil de fer non brillant.Photo: Émilie Faetibold

Les oiseaux qui fréquentent les parcs Angrignon, Ignace-Bourget et Marguerite-Bourgeoys dans l'arrondissement montréalais du Sud-Ouest risquent d'être déconcertés par certaines de leurs proies cet été. En lieu et place de chenilles bien vivantes, ils trouveront des leurres en pâte à modeler! Ces fausses chenilles ont été installées sur une cinquantaine d'arbres dans le cadre d'un projet de recherche mené conjointement par le professeur Alain Paquette, du Département des sciences biologiques, et le chercheur Bastien Castagneyrol, de l'Université de Bordeaux. «L'objectif de ce projet est d'évaluer l'importance en milieu urbain du rôle des oiseaux et insectes prédateurs dans la régulation des insectes ravageurs, comme la chenille, de même que celui de la biodiversité», explique Alain Paquette.

Le professeur rappelle que la tordeuse des bourgeons de l'épinette sévit encore dans les forêts résineuses plus au nord, tandis que l'agrile du frêne et la livrée des forêts font des ravages présentement dans les forêts feuillues du sud du Québec. «Le projet "Chenilles en ville" vise à observer si un arbre entouré d'arbres de la même espèce a plus ou moins de chances d'être victime d'insectes défoliateurs que celui entouré de plusieurs espèces différentes», précise-t-il.

Inodores et non toxiques, les fausses chenilles ont été modelées sur un fil de fer non brillant et placées sur des espèces d'arbres que l'on retrouve beaucoup en ville: le tilleul d'Amérique, le tilleul européen, l'érable argenté, l'érable de Norvège et le chêne rouge.

L'importance de la biodiversité

Depuis une trentaine d'années, les chercheurs étudient le rôle et les effets de la biodiversité sur le fonctionnement des écosystèmes. «On s'est intéressé surtout à la productivité de ces écosystèmes, comme je l'ai fait avec mes recherches sur les forêts, rappelle Alain Paquette. On voulait par exemple vérifier si les arbres de forêts comportant une diversité d'espèces poussaient plus rapidement. La réponse est oui: un écosystème plus diversifié est plus productif.»

«Nous voulons vérifier l'hypothèse selon laquelle une plus grande diversité d'arbres entraîne une plus grande quantité et/ou diversité de prédateurs d'insectes défoliateurs.»

Alain Paquette

Professeur au Département des sciences biologiques

Les chercheurs veulent maintenant comprendre les mécanismes à l'œuvre et savoir si d'autres fonctions des écosystèmes, hormis la productivité, sont affectées par la biodiversité. «Avec le projet chenilles en ville, nous voulons vérifier l'hypothèse selon laquelle une plus grande diversité d'arbres entraîne une plus grande quantité et/ou diversité de prédateurs d'insectes défoliateurs.»   

Une première collecte

Au début de juin, la stagiaire en recherche de deuxième cycle Yasmine Kadiri (Université de Bordeaux) a procédé avec ses collègues étudiants à un premier relevé des fausses chenilles. «Ce type de recherche n'a jamais été effectué en ville, précise Alain Paquette. Nous nous attendons à ce que les prédateurs identifiés soient majoritairement des oiseaux, que l'on reconnait à la forme triangulaire de leur bec, mais aussi des insectes et peut-être même des écureuils.» Les chercheurs effectueront deux autres relevés durant le mois de juillet.

Quelques-unes des fausses chenilles ont été attaquées par des oiseaux.
Photo: Émilie Faetibold

Dans le courant de l'été, les chercheurs ramasseront également des feuilles puis les analyseront. «Nous calculerons la surface affectée par les insectes. Certains, comme la chenille, mangent carrément des morceaux, tandis que d'autres s'attaquent à l'intérieur des veines. Cela laisse des traces différentes. On quantifiera le tout et on identifiera le ravageur.» Le chercheur souhaite aussi mesurer le contenu des feuilles en éléments nutritifs pour vérifier s'il y a un lien avec la présence de défoliateurs (et de leurs prédateurs).

Une collaboration franco-québécoise

Bastien Castagneyrol sera de passage à l'UQAM en juillet à titre de professeur invité. «Nous avons obtenu du financement du programme Samuel-De Champlain du FRQNT, lequel vise les collaborations entre des chercheurs français et québécois», précise Alain Paquette.

En Europe, le chercheur de l'Université de Bordeaux participe à un projet sur les effets des changements climatiques, pour lequel il utilise des fausses chenilles. «Il s'intéresse à la prédation sur les chênes pédonculés, une espèce que l'on retrouve du Portugal jusqu'en Suède. Il a recruté des écoles pour participer au projet», explique Alain Paquette.

Dès l'an prochain, le professeur aimerait lui aussi obtenir la participation de quelques écoles pour reproduire à plus grande échelle un projet comme celui sur la biodiversité en cours dans le Sud-Ouest. «Les résultats de cet été nous guideront pour élargir le projet avec un modèle de science participative», précise-t-il.

Les arbres et la santé humaine

Plusieurs articles scientifiques ont fait état au cours des dernières années des nombreuses interactions entre les arbres – par les racines ou des échanges de signaux hormonaux. «Les arbres sont des espèces sociales, rappelle Alain Paquette. Or, en ville, ils sont souvent isolés. Ces arbres sont-ils moins bien protégés des défoliateurs que les autres? J'ai hâte de voir nos résultats sur la prédation en lien avec l'environnement de chaque espèce.»

«Avec la hausse des températures et de la pollution, il y a fort à parier que nous aurons encore davantage besoin des arbres en 2050… et pour cela il faut s'assurer qu'ils soient en bonne santé!»

L'agrile du frêne n'est pas le premier ni le dernier péril qui guette nos arbres, ajoute le chercheur. Insectes, changements climatiques ou maladies: c'est dans ce contexte de résilience face aux changements globaux qu'Alain Paquette développe ses projets de recherche. «On parle beaucoup de l'importance des arbres en milieu urbain, notamment pour la santé humaine. Avec la hausse des températures et de la pollution, il y a fort à parier que nous aurons encore davantage besoin des arbres en 2050… et pour cela il faut s'assurer qu'ils soient en bonne santé!»

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