L'art comme acte d'histoire

La Galerie de l'UQAM lance l'exposition virtuelle 150 ans / 150 œuvres, un panorama historique de l'art au Canada.

30 Avril 2018 à 13H38

La Galerie de l'UQAM lance l'exposition virtuelle 150 ans / 150 œuvres, un panorama historique de l'art au Canada.Skawennati, Face off, 2010.
Photo :Avec l’autorisation de l’artiste © Skawennati

Fruit de trois années de recherches, l'exposition virtuelle 150 ans / 150 œuvres: l'art au Canada comme acte d'histoire sera lancée à la Galerie de l'UQAM le 2 mai. Elle rassemble les œuvres – peintures, sculptures, photos, vidéos, installations, caricatures – de 150 artistes et sera mise en ligne pour une durée de cinq ans. La doctorante en histoire de l'art Josée Desforges a assuré le commissariat et la coordination générale du projet, sous la direction de Louise Déry, directrice de la Galerie.

L'exposition présente un ensemble d'œuvres artistiques intégrées dans le cours de l'histoire sociale, économique et politique du Canada. «Nous avons travaillé afin que ces œuvres, créées de1867 à nos jours, soient considérées comme des faits de l'histoire, explique Louise Déry. Nous voulions qu'elles s'inscrivent comme des dates clés et fassent partie des connaissances générales sur l'art que tout Canadien ou Québécois doit avoir. L'exposition ne propose pas une histoire convenue de l'art au Canada. Elle contribue plutôt à la réinventer en reconstruisant les rapports entre les œuvres et l'histoire du pays.»

Paul-Émile Borduas, L'étoile noire, 1957. Photo: Musée des beaux-arts de Montréal, Denis Farley

Les grandes synthèses en histoire de l'art ne peuvent jamais prétendre tout représenter, rappelle Josée Desforges. «Nous avons sélectionné une œuvre d'artiste pour chaque année, donc 150 œuvres pour 150 ans, certaines très connues, d'autres moins, d'autres encore plutôt surprenantes, qui proviennent de grandes institutions muséales autant que de collections universitaires spécialisées. C'est notre propre récit, un parmi d'autres.»

L'exposition a été réalisée avec le soutien du Programme d'investissement pour les expositions virtuelles du Musée virtuel du Canada, en collaboration avec le service de production audiovisuelle et multimédia de l'UQAM.  Il s'agit de la troisième exposition virtuelle produite par la Galerie, après La science dans l'art, en 2011, et Le Projet Peinture: un instantané de la peinture au Canada, lancée en 2013 et en ligne jusqu’en novembre 2018.

«Nous voulions des pièces essentielles dans l'histoire de l'art au Canada, comme le tableau L'étoile noire, de Paul-Émile Borduas, ou des œuvres de Jean-Paul Lemieux et de Michael Snow. L'autre critère était celui de la nouveauté. L'exposition propose ainsi des œuvres provenant de collections moins connues, telles que les collections universitaires, ou ayant été peu mises en lumière par les historiens de l'art au Canada.»

Louise Déry,

Directice de la Galerie de l'UQAM

Un choix complexe

Pour sélectionner les œuvres, une tâche complexe, un comité scientifique a été mis sur pied. Outre Louise Déry et Josée Desforges, le comité réunissait les professeurs Dominic Hardy et Thérèse St-Gelais, du Département d’histoire de l’art, Joanne Burgess, du Département d’histoire, ainsi que Didier Prioul, professeur au Département des sciences historiques de l’Université Laval, et Jacques Des Rochers, conservateur de l’art québécois et canadien d’avant 1945 au Musée des beaux-arts de Montréal.

Deux critères particuliers ont été retenus pour choisir les œuvres, note Louise Déry. «Nous voulions des pièces essentielles dans l'histoire de l'art au Canada, comme le tableau L'étoile noire, de Paul-Émile Borduas, ou des œuvres de Jean-Paul Lemieux et de Michael Snow. L'autre critère était celui de la nouveauté. L'exposition propose ainsi des œuvres provenant de collections moins connues, telles que les collections universitaires, ou ayant été peu mises en lumière par les historiens de l'art au Canada.»

Quatre catégories

Les œuvres ont été regroupées en quatre grandes catégories: représenter l’histoire, faire l’histoire, élargir l’histoire et rouvrir l’histoire. «Certaines œuvres évoquent, bien sûr, des événements ou des faits historiques, comme la création de la Confédération en 1867, observe la directrice de la Galerie. Pour illustrer l'année 1948, celle de la parution de Refus global, nous avons choisi la couverture de l'édition originale du manifeste, soit une œuvre graphique, plutôt qu'une toile de Borduas ou de Riopelle. La fameuse robe de viande de Jana Sterbak, créée en 1987, est forcément la pièce la plus importante pour représenter cette année-là.»

«L'exposition a aussi pour but d'élargir l'histoire. Les internautes découvriront des œuvres de femmes photographes datant de la fin du 19e siècle, et même des courtepointes, des productions étonnantes sources de nouvelles connaissances.»

Josée desforges,

Doctorante en histoire de l'art et commissaire de l'exposition

Hannah Maynard, Tea Time, vers 1893.  Photo: Avec l'autorisation du Musée royal de la Colombie-Britannique

L'exposition a aussi pour but d'élargir l'histoire, poursuit Josée Desforges. «Les internautes découvriront des œuvres de femmes photographes datant de la fin du 19e siècle, et même des courtepointes, des productions étonnantes sources de nouvelles connaissances. Nous voulions également rouvrir l'histoire en introduisant des sujets peu abordés, comme le travail des femmes en usine durant la Seconde Guerre mondiale, au moyen de photos.»

Dans ce panorama historique, la date de production des œuvres ne correspond pas toujours au fil chronologique de l'histoire canadienne. «Nous nous sommes permis, parfois, de réinventer les rapports à l'histoire au moyen de quelques anachronismes, dit Louis Déry. Pour l'année 1867, par exemple, nous n'avons pas utilisé le portrait classique des pères de la Confédération, mais un tableau produit en 1964 par Jean-Paul Lemieux. Autre exemple, l’œuvre Indian Act de l'artiste autochtone Nadia Myre, qui s'est étalée de 2000 à 2003, est composée des chapitres 1 à 5 de la Loi sur les Indiens dans sa version anglaise, laquelle remonte à 1876.»

Louise Déry honorée

Le 27 avril dernier, Louise Déry a reçu l’insigne de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres de la République française de la part de la consule générale France Laurence Haguenauer,  en présence, notamment, de la rectrice Magda Fusaro. Cette distinction est remise à des personnes qui se sont distinguées par leur création dans le domaine artistique ou littéraire ou par leur contribution au rayonnement des arts et des lettres en France et dans le monde. 

Lauréate, en 2015, d'un prix du Gouverneur général du Canada en arts visuels et médiatiques, Louise Déry dirige la Galerie de l'UQAM depuis 1997. Auparavant, elle a été, notamment, conservatrice au Musée national des beaux-arts du Québec et au Musée des beaux-arts de Montréal. Au cours de sa carrière, elle a présenté une trentaine d’expositions en Italie, en France, en Belgique, en Espagne, en Turquie, aux États-Unis et en Asie. Elle a été la première récipiendaire au Canada du Prix d'excellence pour le commissariat en art contemporain de la Fondation Hnatyshyn, en 2007.

Un souci d'inclusion

Molly Lamb Bobak, Private Roy, Canadian Women's Arrmy Corps, 1946. Photo: Musée canadien de la guerre

En présentant des œuvres d'artistes femmes, du Canada anglais, du Québec, des Premières Nations ou appartenant à différentes communautés ethnoculturelles, l'exposition témoigne d'un souci de diversité et d'inclusion. «Dans les dernières grandes encyclopédies de l'art au Canada, on ne trouve pas, sauf exceptions, des œuvres créées par des femmes, des autochtones ou des Noirs, souligne la directrice de la Galerie. Aujourd'hui, on ne peut plus faire de recherche en histoire de l'art sans tenir compte de ses manques, de ce qu'elle n'intègre pas. Ce parti pris en faveur de l'inclusion nous a forcé à mettre de côté certains artistes consacrés, au profit d'autres aspects de la production artistique.»

Destinée au grand public ainsi qu'aux enseignants des écoles secondaires et des cégeps, l'exposition se veut un outil de connaissances à vocation pédagogique. On y trouve un lexique, des références bibliographiques, des capsules sur le milieu muséal et un jeu questionnaire. Les textes accompagnant les œuvres sont abordables et fournissent des informations sur leur contexte de production ainsi que des éléments d'analyse permettant d'en approfondir la compréhension.

«L'histoire, y compris l'histoire de l'art, n'est jamais figée et exige constamment d'être revisitée, soutient Louise Déry. Au fond, toutes les œuvres nous sont contemporaines, car nous les considérons et les regardons dans le moment présent.»

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