Grand rassemblement pour les tout-petits

Plusieurs Uqamiens réitèrent l'importance d'investir collectivement en petite enfance.

30 Novembre 2018 à 11H20

Photo: Nathalie St-Pierre

«Un meilleur départ dans la vie pour les tout-petits favorise notamment une plus grande réussite éducative et une meilleure santé physique et mentale à l'âge adulte. Il n'y aucun doute: investir collectivement en petite enfance, en commençant dès la grossesse, a des retombées positives des années durant, et ce, à tous les niveaux», affirment une soixantaine de personnalités – intervenants du milieu, chercheurs, experts et artistes – dans une lettre ouverte diffusée dans les médias à la fin novembre. «Les enfants ont toujours occupé une place importante au Québec, mais avec la fin du Fonds pour le développement des jeunes enfants, créé il y a 10 ans grâce à un partenariat public-privé entre le gouvernement du Québec et la Fondation Lucie et André Chagnon, il y a lieu de réitérer l'importance des tout-petits», affirme Julie Poissant (Ph.D. psychologie, 2003), l’une des signataires de la lettre.

Embauchée au Département d’éducation et formation spécialisées en juin dernier, la professeure était coprésidente du comité scientifique du Grand rassemblement pour les tout-petits, qui avait lieu à Québec les 20 et 21 novembre derniers, dans le cadre de la troisième édition de la Grande semaine des tout-petits. L'événement, qui rassemblait 650 intervenants en petite enfance de divers organismes, de même que des élus et des membres des Premières Nations, avait pour objectif de faire le point sur le développement des enfants depuis 10 ans et d'entrevoir un mécanisme permettant de poursuivre la concertation de tous les acteurs.

Outre la professeure, le comité scientifique comptait en ses rangs neuf autres membres, dont la doctorante Sonia Daly (B.Sc. psychologie, 2005), coprésidente du comité scientifique, la professeure Catherine Haeck, du Département des sciences économiques de l'ESG UQAM, trois diplômés – Nibisha Sioui (Ph.D. psychologie, 2017), Jean-Paul Gagnier (Ph.D. psychologie, 1992) et Diane-Gabrielle Tremblay (M.Sc. économique, 1984) – ainsi que le Dr Alain Poirier, membre du conseil d'administration de l'UQAM. «Nous nous sommes entendus collectivement sur huit constats: deux avancées à célébrer, quatre aspects à améliorer et deux défis à surmonter», précise Julie Poissant.

Ce qui va bien

Les experts ont d'abord souligné l’excellent travail de concertation locale et régionale, de même que la création de réseaux solides autour du développement des enfants à la grandeur du Québec. L’an dernier, on dénombrait 3590 partenaires pour la petite enfance au Québec. On a également relevé les avancées en matière d'environnements bâtis. Quatre-vingt-dix pour cent des familles québécoises vivent dans une municipalité dotée d'une politique familiale. Les villes sont désormais conscientes des besoins des familles et, au-delà des services directs, elles prennent des décisions éclairées en matières d'ergonomie et d'esthétique pour que l'espace public soit plus accueillant.

Les choses à améliorer

Parmi les aspects à améliorer, les spécialistes ont identifié le stress parental – 25 % des mères et 15 % des pères salariés déclarent vivre un niveau de conflit famille-travail élevé. «Les parents travaillent davantage depuis 20 ans et la conciliation avec la vie familiale est plus difficile, analyse Catherine Haeck. Le temps d’interaction positive avec l’enfant diminue et cela se ressent chez les petits qui sont plus anxieux, plus émotifs et plus hyperactifs. Il reste donc du travail à faire pour parvenir à un meilleur équilibre famille-travail.»

Les experts ont également identifié la période prénatale comme un moment important. «Dans l’expression consacrée "0-5 ans", on a parfois tendance à oublier les neuf mois de grossesse, observe Julie Poissant. Or, les plus récentes études démontrent qu’il s’agit d’une période cruciale pour le développement à long terme des individus. Ce qui se passe durant la grossesse est un bon prédicteur, par exemple, des maladies chroniques qui peuvent survenir plus tard dans la vie d’un individu.» La professeure compte bâtir une partie de son programme de recherche autour de la question du stress chez les femmes enceintes.

Les défis à surmonter

L’accès au logement pour les familles est le premier défi mis en évidence par les experts du Grand rassemblement. Environ 20 % des familles comptant au moins un enfant habitent dans un logement non abordable, notent-ils, tout en soulignant l’inquiétante décrépitude du parc locatif.

Les experts sont également préoccupés par les résultats de l’Enquête québécoise sur le développement des enfants à la maternelle, réalisée par l’Institut de la statistique du Québec. Cette étude évalue les cinq sphères du développement : santé physique et bien-être, compétences sociales, maturité affective, développement cognitif et langagier, habiletés de communication et connaissances générales. «En 2012, 25,6 % des enfants présentaient au moins une difficulté dans l’une des sphères. L’an dernier, cette proportion avait grimpé à 27,7 %, souligne Julie Poissant. Or, nous savons que 50 % de ces enfants auront encore des difficultés en quatrième année, et que cela risque de les suivre tout au long de leur parcours scolaire.» Le gouvernement du Québec, précise-t-elle, a pour objectif de réduire la vulnérabilité à 20 % d’ici 2025. «Il y a des enfants vulnérables dans tous les groupes sociaux, mais dans les quartiers défavorisés, la proportion est d’un enfant sur trois, tandis que dans les quartiers plus favorisés, elle est d’un enfant sur cinq.»

Vers l’avenir

Le Grand rassemblement a été l’occasion de célébrer l’excellent travail des intervenants. «Tous sont passionnés, dévoués et engagés envers les femmes enceintes, les familles et les jeunes enfants», observe Julie Poissant.

Le défi au cours des prochains mois sera de créer un collectif sur la petite enfance capable de fédérer tous ces intervenants. «Ce n’est pas facile, car l’enfant de 0-5 ans "appartient" à trois ministères, note la spécialiste : le ministère de la Santé et des Services sociaux, celui de la Famille et celui de l’Éducation et de l'Enseignement supérieur. Mais on a bon espoir d’y parvenir pour que les tout-petits demeurent une priorité au Québec.»

La maternelle 4 ans

Lors de son discours inaugural à l’Assemblée nationale, le 28 novembre dernier, le premier ministre François Legault a réitéré sa volonté d’aller de l’avant avec le projet de maternelle 4 ans pour tous les enfants québécois. «Je réserve mon jugement pour l’instant, mais j’ai une inquiétude: lorsque le gouvernement offre des services sur une base universelle, ce sont habituellement les clientèles les mieux nanties qui en profitent le plus, souligne Julie Poissant. Il faudra donc s’assurer que les enfants qui ont le plus besoin de soutien bénéficient réellement de l’aide et des services appropriés.»

En campagne électorale, François Legault avait beaucoup insisté sur l’amélioration du dépistage des retards et des difficultés chez les enfants. «En santé publique, un grand principe stipule qu’on ne dépiste pas si on ne peut offrir le service ensuite. Il faut mettre en place les services avant d’amorcer les efforts de dépistage», affirme la professeure, qui a travaillé à l’Institut national de santé publique du Québec avant son embauche à l’UQAM.

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