Orthopédagogie accessible

L'UQAM veut élargir l'accès de son Centre de services orthopédagogiques aux familles défavorisées.

17 Avril 2018 à 9H40

Le Centre de services orthopédagogiques offre ses services à des jeunes du primaire, du secondaire et à des adultes ayant des difficultés en lecture, écriture et mathématiques Photo: Nathalie St-Pierre

Dans les locaux du Centre de services orthopédagogiques (CSO) de la Faculté des sciences de l'éducation, Kathy, étudiante à la maîtrise en orthopédagogie, dispose sur une table des petits cartons où sont inscrits une lettre ou un groupe de lettres. Sur la table, il y a aussi une planche colorée sur laquelle un arbre est dessiné: «l'arbre des mots». Kathy  présente à Noémie un carton marqué du mot fille. Noémie le déplace sur le tronc de l'arbre. «Très bien, dit Kathy. Trouve maintenant un carton avec un suffixe. Sur quelles branches de l'arbre dois-tu le mettre, à gauche ou à droite?» «À droite», répond l'enfant en déposant un carton où sont inscrites les lettres ette. «Exactement! Quel mot forme-t-on en ajoutant ce suffixe à fille?» Noémie  prend le carton où est écrit le mot fillette et le met  sur la planche.

«En se servant de renseignements morphologiques, c'est-à-dire la signification de chaque partie d'un mot – préfixe, suffixe et mot de base –, il est possible de saisir l'orthographe et le sens des mots», explique Nathalie Chapleau (Ph.D. éducation, 2013), responsable du Centre et professeure au Département d'éducation et de formation spécialisées.

Créé à l'automne 2013, le CSO offre ses services, de septembre à avril, à des jeunes du primaire, du secondaire et à des adultes ayant des difficultés en lecture, écriture et mathématiques, et ce, à des prix modiques variables selon les revenus. Les services incluent l’évaluation des capacités et des besoins de chacun, l’établissement et la mise en œuvre d’un plan d’intervention et un suivi de l'évolution des apprentissages. «Peu d'universités au Québec offrent ce type de services», souligne Nathalie Chapleau. 

Photo: Nathalie St-Pierre

À l'UQAM, les services sont dispensés par des étudiants à la maîtrise en orthopédagogie, sous la supervision de Nathalie Chapleau. Certaines activités sont aussi réalisées avec des étudiants au baccalauréat en enseignement en adaptation scolaire et sociale ayant déjà complété une bonne partie de leur formation. Les étudiants peuvent ainsi développer des compétences professionnelles, approfondir des notions théoriques vues en classe et élaborer des méthodes d'intervention. Les services s'inscrivent en continuité avec ceux offerts par le milieu scolaire et, dans certains cas, hospitalier. «Plusieurs parents nous amènent leur enfant de leur propre initiative, dit la professeure. Dans d'autres cas, ce sont des écoles ou des collèges qui les envoient. Nous collaborons ainsi avec l'école Face à Montréal et avec l'hôpital Maisonneuve-Rosemont.»

«Prendre conscience qu'il est possible de s'améliorer permet d'éviter une sorte de spirale négative: j'ai toujours de mauvais résultats, je ne suis pas bon à l'école, il n'y a rien à faire. Cet état d'esprit peut conduire à la démotivation, voire au décrochage scolaire.»

Nathalie Chapleau,

Professeure au Département d'éducation et de formation spécialisées

Billets de bus et trousse familiale

Pour mieux desservir les familles de milieux défavorisés, dont les enfants sont plus à risque de présenter des difficultés d'apprentissage, Nathalie Chapleau a conçu un projet à deux volets. Le premier consiste à leur faciliter l'accès aux services du Centre. «Pour certains parents, le simple fait de devoir payer les coûts d'un déplacement pour venir jusqu'à nous constitue un obstacle», note la professeure.  Un fonds sera donc créé et servira, notamment, à couvrir des frais de transport: autobus, taxi, stationnement.  

Avoir accès à des services en orthopédagogie, c'est bien, mais cela ne suffit pas. Le travail doit se poursuivre à la maison. Or, des parents qui n'ont aucun livre sous la main sont démunis quand vient le temps d'accompagner leurs enfants dans leurs apprentissages. L'autre volet du projet consiste donc en la création d'une trousse familiale de promotion de la littératie. La trousse comportera des suggestions d'activités à  faire à la maison, en fonction des besoins de l'enfant, un guide d'aide aux devoirs et des livres jeunesse – albums, romans, bandes dessinées – pour stimuler le goût de la lecture.

En moyenne, une cinquantaine de personnes ont recours, chaque année, aux services du Centre. «Le taux de fréquentation est tributaire du nombre d'étudiants inscrits à la maîtrise en orthopédagogie», souligne Nathalie Chapleau. En général, une ou deux séances par semaine, d'une durée d'une heure, sont prévues. Selon les objectifs poursuivis, l'intervention peut se dérouler sur une période allant jusqu'à cinq mois.

Dyslexie et dysorthographie  

Photo: Nathalie St-Pierre

Orthopédagogue de formation, Nathalie Chapleau s'intéresse en particulier à la dyslexie (lecture difficile et désorganisée qui perturbe la compréhension du texte) et à la dysorthographie (difficulté à se représenter visuellement l’orthographe des mots), deux troubles d'apprentissage d'origine neurologique parmi les plus répandus. On ne peut pas corriger de façon permanente les troubles de dyslexie ou de dysorthographie, mais on peut aider l'élève à développer des stratégies et des outils ayant pour effet d'améliorer ses compétences. «Prendre conscience qu'il est possible de s'améliorer permet d'éviter une sorte de spirale négative: j'ai toujours de mauvais résultats, je ne suis pas bon à l'école, il n'y a rien à faire. Cet état d'esprit peut conduire à la démotivation, voire au décrochage scolaire», dit la chercheuse.

L'une des stratégies adoptées par Nathalie Chapleau  est celle de la morphologie dérivationnelle, qui utilise la dimension sémantique des petites unités de sens dans les mots. «Puisque 80 % des mots de la langue française sont plurimorphémiques, enseigner leur construction facilite la récupération en mémoire de l’orthographe, dit-elle. Par exemple, on choisira d’écrire fillette plutôt que fillète, parce que l'on sait que le morphème ette est un diminutif, ou encore on mettra la lettre t à la fin de chocolat parce qu'on fait le lien avec le mot dérivé chocolaterie

Pour un environnement stimulant

Le degré de difficulté sera moins élevé si on évolue dans un environnement qui stimule la lecture et l'écriture, observe la professeure. «Les enfants de milieux défavorisés ont besoin d'être davantage stimulés. On sait qu'il est plus difficile de saisir l'information dans un texte quand on ne connaît pas la signification de certains mots. Il est important d'intervenir tôt, dès le préscolaire et le primaire, pour éviter que les retards ne s'accumulent.»

Différents types d'intervention servent à développer les compétences en lecture et en écriture. «Si un enfant distingue mal les lettres b et d, on s'attaquera spécifiquement à cette difficulté. Les interventions intensives – trois rencontres de 45 minutes par semaine – ont montré leur efficacité. Celles avec des petits groupes de trois ou quatre élèves ayant les mêmes difficultés donnent aussi de bons résultats.»

À partir de la troisième ou quatrième année du primaire, les enfants apprennent moins à lire qu'ils ne lisent pour apprendre. «Ils doivent être capables d'identifier correctement les mots, de les décoder, de leur associer un sens, de résumer un texte, souligne la professeure. Les enfants ont besoin de ces compétences pour réussir dans les autres matières, en histoire, en géographie et en sciences. » 

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 16, no 1, printemps 2018.

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