Face au pouvoir de Facebook

La plateforme numérique diminue l'accès des internautes à l'information, confirme une étude.

20 Mars 2018 à 14H58, mis à jour le 21 Mars 2018 à 9H45

Graphique illustrant l'engagement moyen suscité par les médias du Québec et du Canada francophone sur Facebook par trimestre (2013-2017). Source: Jean-Hugues Roy

Facebook constitue depuis quelques années le plus important vecteur de diffusion de l'information au Québec et au Canada francophone. Le scandale qui ébranle le réseau depuis quelques jours pourrait-il menacer cette position de domination? Difficile de le prédire. Selon le Centre d'études sur les médias, 55% des Canadiens francophones et 71% des francophones de moins de 35 ans utilisent cette plateforme numérique pour consulter, partager ou commenter des nouvelles sur une base hebdomadaire. Or, depuis janvier 2017, l'engagement moyen – nombre de partages, de réactions et de commentaires – suscité par les contenus des médias québécois sur leurs pages Facebook a diminué de 27,3 %. C'est l'une des nombreuses conclusions d'une recherche menée par le professeur de l'École des médias Jean-Hugues Roy.

«Mark Zuckerberg, le grand patron de la plateforme, a annoncé en janvier dernier un changement à son algorithme, rappelle le professeur. Facebook favorisera désormais les contenus de nos proches et de nos amis au détriment de celui des médias.»

Facebook étant une entreprise privée qui lève rarement le voile sur son fonctionnement interne, de tels changements d'algorithme se font discrètement sur une base régulière, voire quotidienne, souligne Jean-Hugues Roy. Selon lui, l'entreprise avait probablement déjà commencé à réduire l'accès des internautes aux contenus médiatiques avant la déclaration de son fondateur.

Chose certaine, l'engagement des internautes, qui était en hausse continue depuis cinq ans, a commencé à plafonner durant les six premiers mois de l'année 2017, pour ensuite amorcer un déclin au cours des mois suivants. «Cette tendance, que l'on observe aussi en Europe et aux États-Unis, risque de se maintenir, surtout si on tient compte de la récente déclaration de Zuckerberg», note le professeur.

L'étude comporte certaines limites, souligne Jean-Hugues Roy. «Elle ne porte que sur les publications que les médias diffusent sur leurs pages Facebook. Je n'ai pas non plus mesuré certaines réactions aux commentaires ou aux réponses aux commentaires, et je n'ai pas pu avoir accès au nombre de visionnements des vidéos ainsi qu'aux instant articles publiés par certains médias, lesquels favorisent un chargement plus rapide et une meilleure lisibilité. On est limité par ce que Facebook veut bien nous laisser voir. Malgré tout, je pense que mon échantillon est suffisamment imposant pour fournir une vue d'ensemble.»

«L'attrait pour le sensationnalisme et pour ce qu'on appelle les trois S – sexe, sang et sport –, ce n'est pas nouveau, mais les réseaux sociaux accentuent le phénomène. Le danger est que les médias ne servent au public que ce qui lui plaît. Il faut distinguer l'intérêt du public et l'intérêt public.»

Jean-Hugues Roy,

Professeur à l'École dse médias

Des publications par milliers   

Le professeur a entrepris l'analyse de quelque 280 000 publications mises en ligne sur les pages Facebook de 101 médias au Québec et au Canada francophone (journaux magazines, radios, chaînes de télé, médias spécialisés), parmi les plus populaires sur le réseau social, entre le 1er janvier 2013 et le 31 décembre 2017. Il s'est intéressé plus particulièrement à l'engagement suscité par les contenus des médias québécois. «L'engagement total  renvoie à la somme de toutes les interactions générées par les publications: partages, réactions – like, love, haha, wow, sad, angry – et commentaires, incluant les like sur les commentaires et les réponses à ces mêmes commentaires.»

Entre 2013 et 2017, le nombre de publications mises en ligne par les médias d'ici sur leurs pages Facebook a augmenté de 26 %, alors que l'engagement total des Québécois et des Canadiens francophones envers ces contenus a presque quadruplé, passant de 3,6 millions en 2013 à plus de 12,8 millions en 2017. «Les contenus que les médias mettent sur leurs pages Facebook, c'est tout ce qui, selon eux, va attirer du trafic, soit les faits saillants de leur production quotidienne», observe Jean-Hugues Roy. Mais ce qui compte, «c'est l'engagement relatif, celui que récolte en moyenne chacune des publications des médias. Et celui-ci est  en perte de vitesse depuis 2017.»

Cela dit, l'engagement moyen n'a pas évolué de la même façon pour tous les médias. Certains, comme le magazine L'Actualité et le Huffington Post Québec, ont connu une baisse d'engagement, tandis que d'autres, tels Vice Québec, le journal Le Droit et le FM 93, ont quand même vu l'engagement à leur endroit augmenter.

«Quand ils reviennent de leurs stages dans les médias, certains de nos étudiants en journalisme se plaignent que la qualité de leur travail ne soit mesurée qu'au nombre de clics générés par leurs publications.»

L'attrait des buzz

Le professeur s'est aussi intéressé aux contenus qui suscitent le plus d''engagement sur Facebook. «Les manchettes qui ont marqué l'actualité en 2017 en font partie, mais ce sont les faits divers qui génèrent le plus d'interactions, comme quoi l'engagement n'est pas toujours associé à une information de qualité.»

En 2017, un reportage sur des altercations survenues dans un bar à Gatineau et un article de Vice Québec sur la meilleure façon de manger des sushis figuraient parmi les cinq nouvelles des médias du Québec et du Canada francophone les plus partagées et ayant suscité le plus de réactions sur Facebook.

«L'attrait pour le sensationnalisme et pour ce qu'on appelle les trois S – sexe, sang et sport –, ce n'est pas nouveau, note Jean-Hugues Roy, mais les réseaux sociaux accentuent le phénomène. Le danger est que les médias ne servent au public que ce qui lui plaît. Il faut distinguer l'intérêt du public et l'intérêt public. Quand ils reviennent de leurs stages dans les médias, certains de nos étudiants en journalisme se plaignent que la qualité de leur travail ne soit mesurée qu'au nombre de clics générés par leurs publications.»

Les médias mettent leurs contenus sur Facebook dans l'espoir que cela amènera plus de trafic sur leurs sites web et attirera plus d'annonceurs. «Cela ne se traduit pas nécessairement par de meilleurs revenus publicitaires, affirme le professeur. Par contre, Facebook fait beaucoup d'argent. En 2017, grâce aux contenus des médias québécois, la plateforme a récolté 23 millions de dollars en revenus publicitaires. Cela nous ramène au débat sur les sommes  accaparées par les géants du Web qui devraient retourner dans les coffres des médias québécois.»

Des moments privilégiés

Même si on dit qu'il n'y a pas de meilleur moment pour publier sur Facebook, les médias privilégient la période entre 11 h et 13 h, soit les pires heures pour susciter de l'engagement. Il s'avère que la période de fin de soirée, entre 21 h et minuit, est celle qui suscite le plus d'engagement de la part des internautes. Et pourtant, il s'agit de la période durant laquelle les médias publient le moins. «Étrangement, on observe même une pointe vers 2 h du matin… des insomniaques probablement», dit Jean-Hugues Roy en riant.

Le professeur a l'intention de poursuivre sa cueillette de données au cours des prochains mois. «La semaine dernière, lors d'un congrès à Chicago, j'ai rencontré un chercheur d'une université au Canada anglais. Il me disait qu'il serait intéressant de faire une analyse semblable à partir d'un échantillon plus large composé de médias anglophones au Canada.»

Jean-Hugues Roy travaille à l'organisation d'un colloque, «Je code, donc je suis», qui aura lieu dans le cadre du prochain congrès de l'Acfas. «Des chercheurs d'autres disciplines des sciences sociales et humaines s'intéressent aussi à la programmation et aux méthodologies informatiques. Ce type de compétences, qui permet d'extraire du sens des mégadonnées, est appelé à prendre de plus en plus d'importance pour comprendre des phénomènes de société.» 

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