Prévenir le décrochage dès la maternelle

Des pratiques pédagogiques améliorent de façon significative les premiers apprentissages en lecture et en écriture.

17 Avril 2018 à 9H41

Des pratiques pédagogiques améliorent de façon significative les premiers apprentissages en lecture et en écriture.
Photo :Nathalie St-Pierre

«Aujourd'hui, notre lettre vedette est le F», annonce Danielle Careau à ses élèves de première année.  À l'école primaire Adrien-Gamache de Longueuil, la séance débute par l'écoute d'une chanson. «Quels mots avec le son fffff avez-vous entendus dans la chanson?», demande l’enseignante. «Foulard», lance Éliane. «Foyer», dit Hubert. «Réchauffer», ajoute Ethan. «Et que se passe-t-il dans votre bouche quand vous faites le son fffff?» Avec un peu d’aide, les enfants découvrent que leurs dents du haut touchent leur lèvre inférieure, que leur bouche est légèrement entrouverte, que leurs cordes vocales ne vibrent pas – contrairement au son vvvvv – et que leur langue est cachée derrière leurs dents.

Conçue par des chercheurs de la Faculté des sciences de l’éducation, cette activité vise à développer deux habiletés chez les élèves: la conscience phonémique, c’est-à-dire la capacité à manipuler les sons de la langue orale, et la compréhension du principe alphabétique, soit de comprendre que les lettres servent à représenter des sons. Le développement de ces habiletés fait partie d'une stratégie pédagogique qui a pour but de prévenir les difficultés d’apprentissage.

Après leur avoir fait découvrir ce que fait le son fffff dans la bouche, l’enseignante lit à ses élèves l’histoire de Monsieur F. Lorsqu’il gonfle les pneus de sa bicyclette, on entend les sons fffff, fffff, fffff. «Je vais dire des mots, et si vous entendez le son fffff, vous devrez mimer le mouvement de la pompe, dit l’enseignante. Fourmi (les enfants imitent le mouvement de la pompe). Oeuf (les élèves miment). Cheval (quelques enfants commencent à faire le mouvement, puis se ravisent). «Très bien, vous n’êtes pas tombés dans le piège!» La leçon se termine par une série d’exercices en groupe qui visent à approfondir la maîtrise de la lettre vedette: trouver dans quelle syllabe se trouve le F, identifier les mots qui riment, différencier le son fffff des sons chhhh, vvvvv ou sssss

Ces séances en classe régulière – et avec l’orthopédagogue pour les élèves qui en ont besoin – ont lieu quatre fois par semaine, à raison de 25 à 30 minutes par séance, dans chacune des cinq classes de première année de l’école. Des activités similaires, adaptées aux plus petits, se déroulent aussi dans les quatre classes de maternelle.

Située dans l’un des quartiers les plus défavorisés de la Commission scolaire Marie-Victorin, l’école primaire Adrien-Gamache affiche l'indice de défavorisation maximal – 10 sur une échelle de 10. Elle accueille aussi de nombreux élèves allophones. Plusieurs enfants possèdent un niveau de vocabulaire inférieur à la moyenne lorsqu’ils entrent à la maternelle. «Certains ne savent pas comment tenir un crayon ou dans quel sens tourner les pages d’un livre», indique Line Laplante, professeure au Département de didactique des langues.

Cinq piliers de la réussite

Line Laplante. Photo: Denis Bernier (archives)

En 2012, la chercheuse a approché la directrice de l’école pour lui proposer de participer à un projet de recherche. Durant deux ans, on a expérimenté avec les élèves des programmes de prévention des difficultés d’apprentissage en lecture et en écriture – La forêt de l’alphabet en maternelle, L’itinéraire en première année. «Ces programmes s’appuient sur le développement d’habiletés fondamentales qui forment les cinq piliers de la réussite en lecture et en écriture», souligne Line Laplante.

Le premier pilier est la conscience phonémique et la compréhension du système alphabétique, deux habiletés intrinsèquement reliées. Le deuxième est l’habileté à décoder les mots écrits. Le troisième, le vocabulaire, soit le nombre de mots dont on connaît le sens. Le quatrième, la fluidité: la rapidité et la précision en lecture. Le cinquième, finalement, est la compréhension de ce que l’on vient de lire.

En maternelle et en première année, les programmes de prévention des difficultés, que ce soit La forêt de l’alphabet, L’itinéraire ou d'autres, qui ont le même objectif, comme Abracadabra, Locomotive, Apprendre à lire à deux, Le sentier de l’alphabet et Les mots de Limo, mettent beaucoup l’accent sur la conscience phonémique, la compréhension du système alphabétique et le décodage. «À mesure que les élèves progressent, les autres habiletés prennent plus d’importance», précise la chercheuse.

«Les élèves qui maîtrisent les habiletés fondamentales ont le sentiment d’être plus compétents, d’avoir plus de contrôle sur ce qu’ils font, et ont donc plus de chances de développer le plaisir de lire.»

Line Laplante,

Professeure au Département de didactique des langues

Au-delà du matériel pédagogique utilisé, le rôle des enseignants est fondamental. «Chacune des habiletés doit être enseignée de façon explicite et systématique», dit Line Laplante. Par exemple, si on prend le mot fil, l'enseignante va d’abord le prononcer très lentement, à la manière d’un robot: fffff-iiiii-lllll. Ensuite, elle invitera les élèves à faire de même: c’est ce que les chercheurs appellent le modelage et la pratique guidée. Par des révisions et des rétroactions fréquentes, l'enseignante s'assure que l’habileté a bien été acquise.

Y a-t-il un danger que cette méthode structurée d’enseignement brise le plaisir de la lecture? «Au contraire, mentionne Line Laplante. Les élèves qui maîtrisent les habiletés fondamentales ont le sentiment d’être plus compétents, d’avoir plus de contrôle sur ce qu’ils font, et ont donc plus de chances de développer le plaisir de lire.» La chercheuse rappelle que les enfants ne font pas que cela durant la semaine. Quatre séances par semaine suffisent pour que l’élève progresse rapidement. «Décoder des mots, ce n’est pas une finalité, mais un moyen d’atteindre la finalité», dit-elle.

Des résultats probants

Le projet de recherche à l’école Adrien-Gamache s’est déroulé en 2012-2013 (pour les élèves de maternelle) et en 2013-2014 (pour la même cohorte en première année). «Les résultats étaient très révélateurs, affirme Line Laplante. Lorsque cette cohorte est arrivée en troisième année, les enseignantes pouvaient clairement distinguer les élèves qui avaient participé à la recherche de ceux qui n’y avaient pas participé.»

Et ce n’est pas un cas isolé. Une école primaire de la Commission scolaire de Montréal a participé à la même recherche, avec des résultats similaires. À la Commission scolaire de la Rivière-du-Nord, qui montrait un taux de décrochage élevé, les 91 classes de maternelle ont adopté en 2007 La forêt de l’alphabet. Le programme Apprendre à lire à deux a quant à lui été introduit en première et en deuxième année. Le taux de réussite des élèves de sixième année en lecture et en écriture est passé de 75 % au milieu des années 2000… à plus de 90 % en 2016! 

«Seule une infime proportion d'enfants a besoin de rééducation à plus long terme pour corriger des problématiques comme la dyslexie, la dysorthographie ou des troubles de langage sévères.»

Line Laplante

Classe régulière et orthopédagogie

La réussite du projet à l’école Adrien-Gamache tient à deux autres facteurs, selon Line Laplante. Le premier est la collaboration entre l’orthopédagogue, Robert Racette, et les enseignantes. «C’est important de cibler rapidement les élèves à risque, c’est-à-dire les élèves dont les progrès en lecture sont insuffisants. L’équipe-école d’Adrien-Gamache a travaillé de façon serrée; l’orthopédagogue et les enseignantes pouvaient discuter, échanger et ajuster leurs interventions au besoin.»

Selon la chercheuse, l’enseignement en classe régulière convient à 80 % des élèves. Environ 15 % des élèves ont besoin d’un soutien orthopédagogique ponctuel, dont la durée peut varier de quelques semaines à quelques mois. «Seule une infime proportion d'enfants a besoin de rééducation à plus long terme pour corriger des problèmes comme la dyslexie, la dysorthographie ou des troubles de langage sévères», dit Line Laplante.

L’appropriation des programmes par les enseignantes de l'école est l'autre facteur qui a contribué au succès du projet. «En tant que chercheurs, nous sommes conscients qu’une classe, ce n’est pas un laboratoire où l’on contrôle toutes les variables», souligne la professeure. Durant les journées de formation des enseignantes, l’accent n’était pas mis sur le «comment» des activités, mais sur le «pourquoi». «Les enseignantes ne sont pas des robots qui exécutent des recettes, ajoute la chercheuse. Ce sont des pédagogues qui réfléchissent à leurs pratiques et qui les adaptent à de vrais élèves, dans la vraie vie.»

Plusieurs enseignantes actuelles de l'école sont nouvelles et n'ont pas participé à la recherche entre 2012 et 2014. Malgré cela, l’équipe-école a conservé les stratégies adoptées à ce moment-là. «Je n’ai aucune raison d’arrêter, dit Marie-Line Couture, l’une des participantes de la recherche qui enseigne toujours en première année. Les enfants adorent les activités, ils sont stimulés et enthousiastes. Je vois des améliorations autant chez les élèves qui présentent des difficultés que chez les élèves plus forts.»

«J’enseigne en première année depuis 21 ans, ajoute Danielle Careau. J’ai encore des élèves en difficulté, mais leurs difficultés sont beaucoup moins importantes qu’il y a cinq ans.»

«On met beaucoup d’effort sur la prévention du décrochage à l’école secondaire, mais on oublie souvent que l’on commence à perdre des élèves dès les premières années du primaire.»

Line Laplante

Des retombées dans plus d'écoles

Pour que le projet mené à l’école Adrien-Gamache ait des retombées dans plus d’écoles québécoises, Line Laplante veut mettre sur pied la Chaire de recherche sur la réussite des apprentissages en écriture et en lecture (CRAFEL). L’objectif de cette chaire est d’accompagner les écoles – au préscolaire et au primaire, mais aussi dans les classes de francisation ou à l’éducation des adultes – dans l’implantation des meilleures pratiques pédagogiques et orthopédagogiques pour favoriser la réussite, surtout en milieu défavorisé.

À moyen terme, la création de la CRAFEL pourrait contribuer à prévenir le décrochage, affirme la chercheuse.  «Lorsque tu vis des échecs et que tu présentes des retards scolaires à sept ans, la motivation en prend un coup. On met beaucoup d’effort sur la prévention du décrochage à l’école secondaire, mais on oublie souvent que l’on commence à perdre des élèves dès les premières années du primaire.»

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 16, no 1, printemps 2018.

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