Prévenir le suicide au Nunavut

Une équipe de chercheurs dirigée par Brian Mishara reçoit plus d'un million de dollars des Instituts de recherche en santé du Canada.

16 Janvier 2018 à 15H28

Le Nunavut abrite 25 communautés isolées sur le plan géographique.Photo: US Mission Canada

Sur le territoire du Nunavut, au Canada, le nombre de décès par suicide n'a cessé d'augmenter au cours des 40 dernières années. Le taux de suicide parmi les 36 000 habitants de cette région nordique, dont 85 % sont des Inuits, est aujourd'hui 10 fois supérieur à la moyenne canadienne. «Entre 2009 et 2013, le taux annuel de suicide par 100 000 habitants était de 11,3 au Canada, contre 116,7 au Nunavut», souligne le professeur du Département de psychologie Brian Mishara, directeur du Centre de recherche et d'intervention sur le suicide, enjeux éthiques et pratiques de fin de vie (CRISE).

Afin de développer des stratégies de prévention du suicide au Nunavut, une équipe de recherche dirigée par Brian Mishara a reçu une subvention de plus d'un million de dollars des Instituts de recherche en santé du Canada. Son projet d'une durée de cinq ans s'inscrit dans le cadre du programme Alliance mondiale contre les maladies chroniques en santé mentale – Canada-Chine. Il est mené en collaboration avec une équipe de chercheurs chinois, financée pour un montant équivalent par la Fondation nationale des sciences naturelles de la Chine, qui s'intéresse à la prévention du suicide dans la province du Ningxia.

«Dans cette province chinoise comme dans la région du Nunavut, le projet vise prioritairement à prévenir le suicide auprès de personnes ayant reçu des soins après avoir tenté de mettre fin à leurs jours, souligne le professeur. Ce sont elles qui sont le plus à risque de commettre une tentative de suicide. Quelle approche doit-on adopter ? Quelle méthode d'intervention doit-on privilégier ? Ces questions seront au centre des travaux.»

«Rares sont les familles qui n'ont pas connu un cas de suicide ou de tentative de suicide, Chez les jeunes hommes âgés de 15 à 29 ans qui vivent dans les régions arctiques, le taux de suicide est 40 fois supérieur à la moyenne canadienne.»

Brian Mishara,

Professeur au Département de psychologie et directeur du Centre de recherche et d'intervention sur le suicide, enjeux éthiques et pratiques de fin de vie

L'équipe de recherche pour le volet canadien du projet se compose également du professeur Jack Hicks, de l'Université de la Saskatchewan, responsable du dossier prévention du suicide au sein du gouvernement du Nunavut, et d'Allison Crawford, psychiatre et professeure adjointe à l'Université de Toronto. «Notre principal partenaire est l'Embrace Life Council, un organisme non gouvernemental qui réunit tous les groupes et intervenants en matière de prévention du suicide dans la région du Nunavut», note le directeur du CRISE, lequel a obtenu récemment un appui financier du Fonds de recherche du Québec – Société et culture à titre de réseau stratégique de recherche en prévention du suicide au Québec.

Situation alarmante

Le Nunavut présente à plusieurs égards des statistiques alarmantes: taux de chômage (55%) le plus élevé au Canada, espérance de vie de 10 ans inférieure à celle des autres Canadiens et insuffisance alimentaire chez 70 % des ménages.

Territoire de 2 millions de km2 qui abrite 25 communautés isolées sur le  plan géographique, accessibles uniquement par air ou par mer, le Nunavut ne compte qu'un seul hôpital général, situé dans la capitale Iqaluit, et deux centres de santé régionaux administrés par le ministère de la Santé du Nunavut. Vivant dans des logements surpeuplés et mal aérés, ses habitants font face à de nombreux défis sanitaires: plus haut taux de mortalité infantile au pays, taux élevé de diabète, d'obésité, de tuberculose et de maladies transmissibles sexuellement. Les taux relevés pour les principales maladies mentales, incluant les troubles de dépression majeure, s'avèrent supérieurs à ceux observés au sein de la population canadienne dans son ensemble.

«Plusieurs parents de jeunes Inuits ont vécu l'expérience des pensionnats, où ils ont subi des abus physiques et sexuels. Ces traumatismes ont nécessairement un impact sur leurs enfants.»

Avec de telles conditions, il n'est pas surprenant que la prévention du suicide constitue une priorité au Nunavut. «Rares sont les familles qui n'ont pas connu un cas de suicide ou de tentative de suicide, dit Brian Mishara. Chez les jeunes hommes âgés de 15 à 29 ans qui vivent dans les régions arctiques, le taux de suicide est 40 fois supérieur à la moyenne canadienne.»

Au cours des dernières décennies, la population inuite au Canada a subi un traumatisme intergénérationnel, qui fait partie de l'héritage colonial, poursuit le professeur. «Plusieurs parents de jeunes Inuits ont vécu l'expérience des pensionnats, où ils ont subi des abus physiques et sexuels. Ces traumatismes ont nécessairement un impact sur leurs enfants.»  

Un suivi continu

Les personnes ayant reçu des soins après une tentative de suicide obtiennent rarement le soutien social dont elles ont besoin par la suite. Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), il est essentiel qu'elles puissent bénéficier d'un suivi continu de la part d'agents de la santé, au moyen, par exemple, de visites répétées à domicile. Il est aussi important que les différents acteurs de la communauté – famille, amis, collègues, centres de crise et établissements de santé mentale locaux – apportent leur soutien.

L'équipe de recherche s'appuiera sur l'intervention SUPRE-MISS (Multisite Intervention Study on Suicide), déjà implantée dans différents pays, qui repose justement sur un suivi régulier des personnes à risque pendant une période d'au moins un an. «Les recherches indiquent que ce genre d'approche après de personnes ayant tenté de se suicider joue un rôle crucial pour prévenir une nouvelle tentative, observe le chercheur. Notre tâche consistera  à adapter ce type d'intervention à la culture inuite et aux conditions particulières du Nunavut, où les ressources en santé mentale, notamment, sont peu nombreuses.

«On oublie que les êtres humains qui meurent par suicide sont plus nombreux que les victimes d'homicide, d'actes de guerre ou d'attentats terroristes.»

Chose certaine, le projet sera développé en collaboration étroite avec les communautés inuites locales et avec leurs organisations. «C'est la clé du succès, insiste Brian Mishara. Notre approche est basée avant tout sur la consultation et la concertation. Au cours de la première année du projet, nous déterminerons qui effectuera les suivis, comment et sous quelles formes.»

Selon un rapport de l'OMS paru en 2014, plus de 800 000 décès dus au suicide surviennent chaque année dans le monde, dont 75 %  dans les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire. «On oublie que les êtres humains qui meurent par suicide sont plus nombreux que les victimes d'homicide, d'actes de guerre ou d'attentats terroristes», relève le professeur. Celui-ci croit que les méthodes de prévention qui seront développés dans le cadre des recherches au Nunavut et en Chine pourront servir dans d'autres régions et ainsi contribuer à l'atteinte de l'objectif des Nations Unies: réduire du tiers la mortalité due au suicide d'ici 2030.

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