Quand l'art soulève!

Révoltes, insurrections, révolutions et leurs représentations artistiques forment la matière de Soulèvements, une exposition à la Galerie de l'UQAM.

28 Août 2018 à 12H44

Blair Russel, Idle No More, 2012. Manifestation du mouvement autochtone Idle No More en Alberta. Photo: Blair Russel

Plusieurs en parlent déjà comme de l'événement culturel de la rentrée. L'imposante exposition Soulèvements, dont le commissaire est le réputé théoricien de l'art Georges Didi-Huberman, prendra l'affiche à la Galerie de l'UQAM, du 7 septembre au 24 novembre, ainsi qu'à la Cinémathèque québécoise. L'exposition trace les différentes formes de soulèvements des peuples – agitations politiques, émeutes, révoltes, insurrections, révolutions – à travers leurs représentations artistiques, depuis les gravures du peintre espagnol Goya jusqu'aux installations, dessins, peintures, photographies, vidéos et films contemporains.

D’abord présentée au Jeu de Paume à Paris, en 2016, Soulèvements a circulé à Barcelone, Buenos Aires et Mexico avant un ultime arrêt à Montréal cet automne. «Avant même que l'exposition ne soit lancée à Paris, Marta Gili, directrice du Jeu de Paume, m'avait offert de l'accueillir à Montréal», rapporte Louise Déry, directrice de la Galerie de l'UQAM. Quant à Georges Didi-Huberman, il tenait à ce qu'elle se tienne à la Galerie. «Véritable star de la philosophie et de l'histoire de l'art, Georges connaît bien l'UQAM pour y avoir donné plusieurs conférences, rappelle la directrice. L'Université lui a décerné un doctorat honorifique en 2014.»

Une exposition comme Soulèvements conserve toute sa pertinence dans le contexte social et politique qui est le nôtre en 2018, souligne Louise Déry. «Les occasions de se soulever, dit-elle, sont encore nombreuses de nos jours. En Amérique latine, en Inde et en Afrique, des populations manifestent leur indignation devant les inégalités et les abus de pouvoir de toutes sortes. Avec ses images des soulèvements du passé, lointain ou récent, l'exposition nous aide à nous situer par rapport à ce que nous vivons aujourd'hui.»

Soulèvements propose des images artistiques fortes – gravures, peintures, vidéos, films – et d'autres qui n'ont pas un caractère purement artistique, comme des photos de presse et de documents écrits (manifestes, appels à l'insoumission). «L'exposition amène à questionner le statut des images de soulèvements, leur dimension artistique et leur contenu politique, toujours en lien avec la représentation des peuples à des moments charnières de leur histoire, qu'il s'agisse de la Révolution mexicaine au début du 20e siècle, des révoltes étudiantes et ouvrières dans la France de Mai 68 ou du Printemps arabe.

Les œuvres sont regroupées en cinq volets thématiques, dont les trois premiers seront présentés à la Galerie et les deux autres à la Cinémathèque (jusqu'au 4 novembre). L'ensemble forme un récit dans lequel les images évoquent successivement: des éléments déchaînés, quand l’énergie du refus soulève l’espace tout entier; des gestes intenses, quand les bras se lèvent et que les corps se déplient; des mots exclamés, quand la parole s’insurge; des conflits embrasés, quand se dressent les barricades; des désirs indestructibles, quand la puissance des soulèvements survit au-delà de leur répression ou de leur disparition.

Tsubasa Kato, Break it Before it's Broken, image tirée de la vidéo éponyme. Des victimes en colère d'un tsunami au Japon, en 2011, sont invitées à renvrrser la structure d'une maison endommagée.

Une exposition bonifiée

Afin d'ancrer le projet dans le contexte historique et politique d'ici, la version montréalaise de Soulèvements a été bonifiée de photographies documentaires, de documents d’archives et de plus d’une quinzaine d’œuvres contemporaines d'artistes québécois et canadiens, lesquels évoqueront, notamment, le désir d’émancipation des Québécois francophones, les revendications féministes et antiracistes, le mouvement autochtone Idle No More et la grève étudiante de 2012. «Georges Didi-Huberman  et moi-même tenions absolument à adapter le contenu de l'exposition pour qu'elle contribue à faire connaître des faits de notre histoire, nos propres soulèvements et nos artistes», observe la directrice de la Galerie

Rebecca Belmore, The Blanket. Image tirée de la vidéo éponyme.

La version montréalaise de Soulèvements offrira un rapport à la couleur que l'on ne retrouvait pas dans les autres villes ayant accueilli l'événement. «Notre exposition sera traversée par un fil rouge», dit Louise Déry. Ainsi, pour illustrer le Printemps étudiant de 2012, la directrice et le commissaire ont choisi, entre autres, une image forte du photographe Jacques Nadeau du Devoir. «On y voit un groupe d'étudiantes arborant le carré rouge descendre dans la rue avec des livres dans les mains – dont l'ouvrage Être crâne de Georges Didi-Huberman –, enrubannées par un long tissu rouge qui les relie les unes aux autres. On verra aussi une grande photo de Suzie Lake, sur fond rouge et encadrée de rouge, où l'artiste s'élève en faisant le geste de défoncer un mur avec un marteau.»

Par ailleurs, les voix insoumises des femmes artistes autochtones se feront entendre par l'entremise de la vidéo Nous nous soulèverons, de la poète innue Natasha Kanapé Fontaine, et d'une vidéo de Rebecca Belmore, The Blanket, qui évoque les couvertures contaminées à la variole que les colonisateurs britanniques distribuaient aux peuples des Premières Nations.

Activités publiques

En marge de l'exposition, la Galerie de l'UQAM propose une série d'activités publiques visant à approfondir les questions suscitées par Soulèvements.

Étienne Tremblay-Tardif, Éphéméride, 2018. Occupation étudiante de l'École des beaux-arts de Montréal en 1968 (détail).

Quelque 700 personnes sont attendues au colloque «Soulèvements: entre mémoire et désirs», qui se tiendra le 7 septembre (9 h à 17 h) à la Salle Marie-Gérin-Lajoie (J-M400). Dans la conférence d'ouverture, Georges Didi-Huberman se demandera «comment les images puisent-elles si souvent dans nos mémoires pour donner forme à nos désirs d’émancipation? Et comment une dimension poétique parvient-elle à se constituer au creux même des gestes de soulèvement et comme geste de soulèvement?» La conférence de clôture sera donnée par l'écrivaine Nicole Brossard, indique Louise Déry «Pour moi, il était important d'avoir une parole de poète qui a traversé les décennies depuis les années 1970. Pour plusieurs observateurs, les véritables héritiers du manifeste Refus global  – un  autre geste de soulèvement – sont en réalité des héritières, des femmes poètes comme Nicole Brossard et Louky Bersianik. Aujourd'hui, le discours de nos soulèvements est porté en grande partie par les femmes.»

Les mercredis 26 septembre et 3 octobre, les artistes Taysir Batniji, Dominique Blain, Gabor Szilasi, Enrique Ramírez et Étienne Tremblay-Tardif viendront présenter leurs travaux à la Galerie de l'UQAM, de 17 h 30 à 19 h.

Organisée par le Département d’histoire de l’art, la journée d'étude «Des voix qui s'élèvent» se tiendra le 8 novembre à la salle D-R200, de 9 h à 17 h. Sous le thème de la prise de parole, les présentations prendront la forme de conférences, de tables rondes et de performances.

Projections de films

Du 8 septembre au 2 novembre, la Cinémathèque québécoise présentera huit films, dont La grève (1925), de Sergeï  Eisenstein, et Le fond de l'air est rouge (1977), de Chris Marker.

Bouleverser les esprits et les sensibilités

Individuels ou collectifs, les soulèvements renvoient à l'idée de bouleversement de l'esprit et des sensibilités, souligne la directrice de la Galerie. «Georges Didi-Huberman la résume bien par l'expression peuples en larmes, peuples en armes.» Les soulèvements peuvent naître d'une émotion forte, d'un sentiment d'indignation, de refus ou de colère. «D'un désir aussi, celui de ne plus être assujetti, de s'émanciper», dit Louise Déry. Ponctuels et plus ou moins éphémères, les soulèvements échouent souvent, comme ce fut le cas lors de l'insurrection de la Commune de Paris, en 1871, ou de la révolte des Juifs du ghetto de Varsovie, en 1943. Mais, comme l'écrit la philosophe Judith Butler dans le catalogue de l'exposition, un soulèvement manqué peut devenir, grâce à ses images, une mémoire transmise par l'histoire, une promesse non tenue reprise par les générations suivantes.

«De toutes les façons, chaque fois qu'un mur se dresse, il y a toujours des soulevés pour faire le mur, c'est-à-dire pour traverser les frontières, commente Georges Didi-Huberman. Comme si inventer des images contribuait – ici modestement, là puissamment – à réinventer nos espoirs politiques.»

L'exposition s'accompagne d'un catalogue éponyme richement illustré, qui propose des textes de Nicole Brenez, Judith Butler, Georges Didi-Huberman, Marie-José Mondzain, Antonio Negri et Jacques Rancière.

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