Quarante ans après la loi 101

Des chercheurs de l'UQAM retracent l'histoire de l'Office québécois de la langue française.

29 Mai 2018 à 11H42

«Le succès du mouvement de francisation s'est toujours appuyé sur une mobilisation populaire, y compris syndicale», dit Joseph-Yvon Thériault. Photo: Alexis Gravel

À l'occasion des 40 ans de la loi 101, en 2017, les trois grandes centrales syndicales du Québec – CSN, FTQ, CSQ – ont décidé de se pencher sur la question de la francisation en entreprise. Pour alimenter leur réflexion, elles ont commandé un rapport sur l'évolution de la francisation dans le cadre du protocole qui les lie au Service aux collectivités  de l'UQAM. Le dépôt de ce rapport, intitulé Brève histoire de l'OLF/OQLF: mobilisation, incitation, contrainte, accompagnement, a donné lieu à une conférence qui s'est tenue le 23 mai dernier.

Si on associe souvent l'Office québécois de la langue française (OQLF) à la Charte de la langue française, sa naissance remonte, en fait, bien avant 1977. «Sous le nom d'Office de la langue française, l'organisme a été créé dès 1961», rappelle Joseph-Yvon Thériault, l'un des quatre auteurs du rapport avec son collègue du Département d'histoire Stéphane Savard, le doctorant en histoire Antoine Brousseau Desaulniers et Jean-François Laniel, doctorant à l'Université du Michigan. «L'Office est un instrument de la Révolution tranquille.»

Le rapport identifie trois périodes dans l'histoire de l'organisme. La première, qui s'étend de la création de l'OLF jusqu'en 1977, s'inscrit dans la grande mobilisation des années 1960 en faveur du Québec français. «La stratégie de l'OLF, à cette période, est celle de la francisation du Québec par incitation, relève le professeur. Jusqu'en 1977, les législations, qu'elles concernent la francisation du milieu de travail, le choix de l'école française ou l'affichage, sont très peu contraignantes.»

Une politique affirmative

Avec l'élection du Parti québécois et, plus précisément, la promulgation de la Charte de la langue française, en 1977, s'ouvre une deuxième période caractérisée par l'application d'une politique plus affirmative sur la place de la langue française au Québec, soulignent les auteurs du rapport. «La stratégie de l'OLF à cette époque en sera une de contraintes juridiques et institutionnelles, précise Joseph-Yvon Thériault. Avec la loi 101, les enfants dont les parents ne sont pas allés à l'école anglaise au Québec sont obligés de fréquenter l'école française, le français devient la seule langue d'affichage et les entreprises de 50 employés et plus sont forcées d'obtenir un certificat de francisation.»

Un ensemble de mesures doivent être mises en place dans les grandes entreprises, pour la plupart dominées par des intérêts anglophones, afin d'assurer la place du français. «Cela signifie que le travail, la documentation, les négociations collectives doivent être en français et que, dorénavant, les employés francophones ont le droit de parler en français à leur patron», souligne Joseph-Yvon Thériault.

Malgré la résistance de la minorité anglophone, qui n'y adhérera jamais, la loi 101 a rapidement fait l'objet d'un assez large consensus, observe le sociologue. Même s'il y a eu, par la suite, quelques aménagements sur la question du choix de l'école (les parents anglophones venant du reste du Canada auront aussi le droit d'envoyer leurs enfants à l'école anglaise) ou de la langue d'affichage (d'autres langues seront permises, mais le français devra demeurer prédominant), dictés en grande partie par les tribunaux, les autres partis n'ont pas remis en question la pertinence de la Charte.

De la contrainte à l'accompagnement

La troisième période, de 2001 à aujourd'hui, commence avec les États généraux sur la situation et l'avenir de la langue française au Québec, présidés par Gérald Larose (ancien président de la CSN et aujourd'hui professeur invité à l'École de travail social). Tout en s'inscrivant dans une certaine continuité, cette période s'accompagne d'une reformulation des objectifs particuliers de l'OLF, rebaptisé Office québécois de la langue française (OQLF). «L'idée, c'est qu'on est allé assez loin dans les contraintes juridiques, dit Joseph-Yvon Thériault. On propose dès lors une stratégie d'accompagnement. On offre des outils pour aider les entreprises et les commerces dans leurs efforts de francisation.»

Il faut dire que c'est aussi la période du Pastagate. En 2013, l'histoire d'un restaurant montréalais mis à l'amende parce qu'il a eu le malheur d'utiliser le mot pasta dans son menu défraie la manchette. Sur les réseaux américains, on diffuse des images montrant des gardiens de la langue armés de leur règle en train de mesurer des lettrages pour s'assurer de la prédominance du français. «Certains ont décrit l'OQLF comme une instance quasi-policière et, que ce soit à l'Office ou dans la sphère politique, on est sensible à cette mauvaise perception», rappelle le sociologue. L'affaire du Pastagate a d'ailleurs entraîné la démission de la présidente de l'OQLF de l'époque, Louise Marchand.

La routinisation du mouvement

Malgré les crises, l'histoire de la loi 101 et celle de l'organisme chargé d'assurer son respect est celle d'un succès. Selon les auteurs du rapport Brève histoire de l'OLF/OQLF: mobilisation, incitation, contrainte, accompagnement, le succès de la loi 101 a toutefois donné lieu à trois déplacements majeurs des enjeux de francisation: le lieu de francisation des immigrants est passé de l'école aux petites entreprises, le combat contre la domination de l'anglais s'est déplacé des commerces aux entreprises multinationales, où l'anglais s'impose comme lingua franca, et la mobilisation pour agir en faveur de la francisation s'affaiblit au profit d'autres causes jugées davantage urgentes comme l'environnement ou la justice sociale.

Cette évolution participe d'une routinisation du mouvement pour un Québec français, affirment les auteurs du rapport. «C'est l'évolution typique d'un mouvement social, précise Joseph-Yvon Thériault. Un mouvement social débute par une mobilisation populaire, lance des propositions et des projets, qui sont intégrés dans des législations, puis s'institutionnalise. C'est ce qu'on a appelé la routinisation du mouvement. Ce n'est pas péjoratif. La réussite d'un mouvement fait en sorte qu'à un moment donné, le projet qu'il défend nous semble aller de soi et qu'il s'accompagne de mesures qui nous semblent plus technocratiques que mobilisatrices.»

Selon les auteurs du rapport, la variante principale des transformations de l'OQLF n'est d'ailleurs pas principalement attribuable à la conjoncture politique (la volonté ou le parti politique au pouvoir), mais à l'effet de l'institutionnalisation du mouvement social et de l'essoufflement de son charisme.

Et l'avenir? Joseph-Yvon Thériault rappelle que le français, au Québec, restera toujours fragile.  «Le succès du mouvement de francisation s'est toujours appuyé sur une mobilisation populaire, y compris syndicale, dit-il. L'avancement ou le non recul du français dépend vraiment de la mobilisation de la société civile. Or, un confort linguistique s'est installé et il manque de passion pour cette question. Encore une fois, c'est un peu l'histoire des mouvements sociaux. Mais les mouvements sociaux peuvent parfois se réinventer. On le voit avec le mouvement des femmes en ce moment.»

Le rapport a déjà suscité des discussions intéressantes lors de la conférence du 23 mai dernier, qui était animée par Nicole de Sève (B.A. recherche culturelle, 1981), retraitée de la CSQ et ex-conseillère aux dossiers linguistiques. La doyenne de la Faculté des sciences humaines, Josée Lafond, a prononcé le mot d'ouverture et un panel a suivi la présentation du rapport par ses auteurs. Le panel était formé de la journaliste Josée Boileau (B.A. communication, 1987), lauréate d'un prix Reconnaissance de la Faculté de communication en 2017, de l'acteur, chroniqueur, ex-politicien et militant Pierre Curzi, du professeur Jean-Philippe Warren, de l'Université Concordia, membre de l'OQLF, et du conseiller en francisation à la FTQ Gilles Grondin.

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