Repenser l'éducation sexuelle

Une étude prône une éducation à la sexualité positive, inclusive et émancipatrice.

28 Septembre 2018 à 14H17

Les jeunes veulent entendre parler de parcours amoureux et d'amitié, de désir, de plaisir et d'érotisme, d'identités de genre, des différentes orientations et préférences sexuelles ainsi que de la diversité des corps.
Photo: GettyImages

Au moment où les écoles primaires et secondaires du Québec s'apprêtent à implanter un nouveau programme d'éducation à la sexualité, une étude menée par des chercheuses de l'UQAM et de la Fédération du Québec pour le planning des naissances (FQPN) réclame une plus grande implication des jeunes tout au long du processus, afin qu'ils puissent partager leurs préoccupations et collaborer à définir des objectifs d'apprentissage correspondant à leurs besoins.

Le rapport de recherche «Promouvoir des programmes d'éducation à la sexualité positive, inclusive et émancipatrice», dont les résultats ont été dévoilés à l'UQAM le 27 septembre, se fonde sur une méta-analyse qualitative de 27 études universitaires réalisées dans six pays (Canada, États-Unis, Australie, Suède, Royaume-Uni, Nouvelle-Zélande), où les contextes éducatifs sont comparables à celui du Québec. «Publiées entre 2006 et 2016, ces études rapportent les propos de près de 1 200 jeunes sur l'éducation sexuelle qu'ils ont reçue ou qu'ils souhaitent recevoir», précise la professeure du Département de science politique Geneviève Pagé, co-auteure du rapport avec Chiara Piazzesi, professeure au Département de sociologie, Julie Deschenaux, doctorante en sexologie, et Magaly Pirotte, chercheuse indépendante.

Les chercheuses ont recensé et analysé les connaissances scientifiques les plus récentes pour mieux connaître les besoins des jeunes en matière d'éducation à la sexualité. «Notre objectif était aussi de construire un argumentaire rigoureux afin d'influencer les pouvoirs publics dans le cadre de l'implantation du programme national d'éducation à la sexualité», explique Geneviève Pagé.

Appuyée par le Service aux collectivités, la recherche a bénéficié du soutien financier du Réseau québécois en études féministes et du Programme d'aide financière à la recherche et à la création de l'UQAM.

Que disent les jeunes?

Que faut-il retenir des propos des jeunes? Pour eux, Internet représente la principale source d'information en matière de sexualité. Ils ne souhaitent pas une éducation hétéronormative, centrée uniquement sur la prévention des risques et sur les caractéristiques physiologiques de la puberté, révèle la recherche. «Même s'il y a une gêne autour des questions sexuelles, exprimée notamment par les parents et par certains éducateurs, les jeunes veulent entendre parler de moyens de contraception, certes, mais aussi de parcours amoureux et d'amitié, de désir, de plaisir et d'érotisme, d'identités de genre, des différentes orientations et préférences sexuelles ainsi que de la diversité des corps», observe la professeure. Pour avoir une sexualité épanouie, il importe, entre autres, de comprendre que les modèles corporels présentés dans les médias et la publicité ne constituent pas une norme à laquelle tous doivent se conformer.

La éducateurs et éducatrices ainsi que les jeunes doivent être conscients de la prégnance de l'exploitation sexuelle dans la société et de l'impact des dynamiques de pouvoir entre les hommes et les femmes, affirme Geneviève Pagé. «Les relations de pouvoir existent aussi dans les écoles. Elles minent la qualité des apprentissages et vulnérabilisent celles et ceux qui vivent différentes formes d'intimidation et d'oppression, telles que l'hétérosexisme, le sexisme et le racisme.»

Selon les auteures de la recherche, trois grands principes doivent être respectés pour permettre une éducation à la sexualité positive, inclusive et émancipatrice. Le premier concerne la reconnaissance de la capacité des jeunes à faire les meilleurs choix par rapport à leur vie sexuelle. «Il existe un malaise des adultes envers la sexualité des jeunes, note la chercheuse, comme si ces derniers étaient trop immatures pour faire des choix éclairés, ce qui peut se traduire par une approche consistant à aborder la sexualité sous l'angle des dangers et des risques, en particulier pour les filles.» Le second principe renvoie à l'inclusion de la diversité des expériences et des identités sexuelles, alors que le troisième souligne le lien étroit entre le contexte socio-politique des communautés d'appartenance des jeunes et les enjeux de sexualité. «On ne peut pas concevoir la sexualité en dehors des rapports de pouvoir économiques, sociaux et politiques ainsi que des rapports de domination entre les hommes et les femmes», indique Geneviève Pagé.

Élargir le spectre  des apprentissages

Depuis l'abolition, au tournant des années 2000, du cours de formation personnelle et sociale dans les écoles du Québec, il n'y a plus d'enseignement unifié dans le domaine de la sexualité et des relations intimes. Jusqu'à tout récemment, les apprentissages obligatoires en éducation à la sexualité étaient seulement offerts dans les cours de sciences et de technologie au secondaire et portaient sur le système reproducteur, la puberté et les infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS).

En 2015-2016, le ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur a mis sur pied un projet pilote en vue de l'implantation d'un programme national d'éducation à la sexualité qui serait obligatoire pour tous les élèves du Québec. Déployé dans une quinzaine d'écoles, le projet propose une variété de thématiques – croissance sexuelle, image corporelle, rôles, stéréotypes sexuels et normes sociales, violence sexuelle – afin d'appréhender la sexualité dans toutes ses dimensions, dépassant ainsi les seules notions biologiques ou génitales. «C'est un progrès important, relève Geneviève Pagé. Cela dit, on dispose de peu d'information sur la façon dont ces contenus sont abordés et sur les outils pédagogiques utilisés. On se questionne également sur la place accordée aux expériences et identités qui ne correspondent pas à la norme dominante – blanche, hétérosexuelle, monogame, sans handicap. Il n'y est pas question, non plus, du contexte politique, économique et social dans lequel les jeunes vivent leur sexualité.»

La professeure déplore, par ailleurs, que les jeunes n'aient pas été sollicités pour l'élaboration du programme d'éducation à la sexualité et que l'on n'ait pas fait appel à l'expertise des enseignants, des professionnels du milieu de l'éducation et du réseau de la santé et des services sociaux ainsi que des groupes communautaires, comme les Centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS). «On oublie que ces acteurs assument, depuis 15 ans, l'éducation à la sexualité en milieu scolaire, malgré des ressources limitées», note Geneviève Pagé.  

Ces dernières années, le taux des ITSS a augmenté, particulièrement chez les 15-24 ans, et les victimes d'agression sexuelle sont toujours constituées majoritairement de femmes (85 %), dont les deux tiers ont moins de 18 ans. Enfin, les jeunes LGBTQ+ continuent de faire l'objet d'intimidation et de harcèlement en milieu scolaire. «On part de loin, dit la professeure. Cela montre la nécessité d'un retour de l'éducation à la sexualité dans les écoles, mais une éducation sans tabou, qui tienne compte de la diversité des réalités vécues par les jeunes.»

Recommandations

Les chercheuses recommandent au gouvernement de réserver des sièges pour les jeunes et les représentants des organismes communautaires dans les comités de pilotage voués à la mise en œuvre du programme d'éducation à sexualité. «On doit créer des espaces de parole pour les jeunes afin de définir avec eux les objectifs et les contenus d'apprentissage, tout en ayant recours à des ressources spécialisées, comme les intervenants du milieu communautaire et les sexologues», souligne Geneviève Pagé

Le rapport propose de rendre obligatoires les apprentissages d'éducation à la sexualité et de diversifier les approches pédagogiques afin de rejoindre le maximum de jeunes. «Cela suppose d'assurer une formation adéquate des pédagogues et des divers intervenants, ce qui constitue un énorme défi», conclut Geneviève Pagé.

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