Autour de la notion d'«autochtonie»

Le dernier numéro de la revue Captures rend compte de la nouvelle effervescence de la création autochtone contemporaine.

7 Juin 2018 à 15H25

Nadia Myre, Indian Act (2000-2002). Perles de verre, la Loi sur les Indiens, ruban-cache, fil, feutre.  ©MBAM, Christine Guest. MBAM, don de Stéphane Cauchies. Avec l'aimable permission de l'artiste.

La revue Captures. Figures, théories et pratiques de l'imaginaire du centre Figura consacre son plus récent numéro à la notion d'«autochtonie». «Ce numéro éclaire les débats actuels entourant la notion d'«autochtonie» dans le champ des arts visuels et de la littérature, tout en rendant compte de la nouvelle effervescence de la création autochtone contemporaine, tout particulièrement au Québec et au Canada», souligne Jean-Philippe Uzel, qui coordonne et signe la présentation de ce dossier spécial.

Ce dernier propose les contributions d'auteurs autochtones et allochtones, parmi lesquels Guy Sioui Durand, Marie-Eve Bradette, Luc Vaillancourt, Paul Kawczak, Sophie Guignard, Pricile De Lacroix et Jean-Philippe Uzel. «Refusant les attitudes contrites ou revanchardes qui trop souvent colorent les discours abordant les réalités autochtones, les contributions de ce dossier sont plutôt animées de l'intention de jeter des ponts entre les communautés linguistiques et nationales, par la mise en exergue de la formidable effervescence des pratiques artistiques et littéraires contemporaines», écrit Vincent Lavoie, professeur au Département d'histoire de l'art et directeur de la revue.

«Artistes, écrivains et penseurs autochtones tels Natasha Kanapé Fontaine, Guy Sioui Durand, Marie-Andrée Gill, Caroline Monnet, Hannah Claus, Rita Letendre ou Raymond Dupuis sont ainsi mis à l'honneur, entre autres parce que leurs œuvres font évoluer avec finesse et intelligence les termes du débat sémantique et géopolitique touchant la notion d'autochtonie, pierre de touche de ce dossier auquel Nadia Myre, membre de la nation Anishnabeg Kitigan Zibi, a bien voulu prêter sa signature artistique, poursuit Vincent Lavoie. Les œuvres de la série Indian Act (2002), Scarscapes (2010) et Orison (2014) qui ouvrent chacune des rubriques de ce numéro en témoignent avec éloquence.»

L'«autochtonie», qui  renvoie à la fois à des dimensions culturelles, géopolitiques et historiques, fait l'objet d'importants débats parmi les artistes et les théoriciens autochtones et allochtones, souligne Jean-Philippe Uzel. «On constate tout d'abord qu'il n'existe aucune définition officielle, écrit-il, seulement des critères communs aux différents peuples autochtones (l'occupation ancestrale du territoire, la marginalisation au sein de la culture majoritaire, la continuité culturelle et linguistique, le sentiment d'appartenance). Les institutions internationales (Nations Unies, Organisation internationale du travail) ne souhaitent pas en proposer une définition trop rigide afin de respecter la diversité des peuples autochtones à l'échelle planétaire.»

Le texte de Pricile De Lacroix se penche sur le critère d'auto-identification que prônent les institutions artistiques québécoises et canadiennes, tandis que celui de Jean-Philippe Uzel aborde le statut plus encadré d'«Indian Artist» aux États-Unis. «Certains chercheurs rejettent purement et simplement la notion d'"autochtonie", qui renvoie selon eux à un essentialisme racialiste, précise Jean-Philippe Uzel. D'autres s'interrogent sur la pertinence d'accoler encore le qualificatif «autochtone» à des auteurs et des artistes contemporains dont l'œuvre, reconnue internationalement, n'est en aucune façon réductible à leur identité culturelle. À l'opposé de ces positions critiques et dubitatives, plusieurs jugent que l'essentialisme qui sous-tend la notion est nécessaire pour résister à l'acculturation néocoloniale.»

Les textes de la section «Contrepoints» du numéro – signé par Rhonda L. Meier, Caroline Nepton Hotte, Geneviève Goyer-Ouimette, Karina Chagnon, Emily Falvey et Patrice Viau – offrent un éclairage complémentaire aux articles du dossier en se concentrant, pour la plupart, sur une œuvre d'un artiste des Premières Nations qui a fait l'actualité, comme Self-Portrait (1986), de Jimmie Durham. À l'été 2017, l'identité cherokee de l'artiste a suscité une violente polémique en marge de la rétrospective qui lui était consacrée et qui a circulé à travers les États-Unis et le Canada.

«Chacun des textes de ce numéro, articles comme contrepoints, ouvre en fin de compte une perspective singulière sur la notion d'«autochtonie » dans la littérature et les arts visuels contemporains, note Jean-Philippe Uzel. Ils mettent tous en évidence que la création autochtone contemporaine contribue à l'énonciation de l'identité autochtone. Ce qui retient peut-être le plus l'attention est la capacité de résilience de ces artistes et de ces poètes, lesquels contribuent de façon décisive au dynamisme de la création actuelle, tout en continuant de lutter contre les effets délétères du colonialisme.»

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