L'autre télévision

L'École des médias et Télé-Québec organisent un colloque sur le rôle de la télévision publique.

12 Mars 2018 à 16H20

Les soirées de l'impro, diffusées par Télé-Québec à partir de 1983, ont contribué à populariser cette nouvelle forme de création théâtrale. Sur la photo, les comédiens Gaston Lepage et Michèle Deslauriers. Photo: Daniel Kieffer

Passe-Partout, Droit de parole, Téléservice, Les soirées de l'impro, Parler pour parler… Peu de gens ont oublié ces émissions phares de Télé-Québec qui ont marqué leur époque. Dans le cadre des Rencontres de Montréal sur la télévision et à l'occasion de son 50e anniversaire, Télé-Québec organise avec l'École des médias le colloque Télévision publique: se donner les moyens. L'événement aura lieu le 15 mars prochain au Centre Pierre-Péladeau.

Où en sont les identités nationales à l'ère du numérique? A-t-on encore besoin de contenus jeunesse à la télévision? À quoi sert la télévision publique aujourd'hui? Ces questions seront au centre des discussions lors du colloque, qui réunira des créateurs et artisans de la télévision, ainsi que des chercheurs, des producteurs, des diffuseurs et des partenaires financiers de l'industrie télévisuelle d'ici et d'ailleurs. Ce sera aussi l'occasion de mettre en lumière l'importance de la télévision publique, notamment pour la jeunesse et les cultures minoritaires, à l'heure du numérique.

«D'abord offerte sur le câble, puis par voie hertzienne, Télé-Québec est une télévision publique non généraliste qui a contribué à façonner l'identité québécoise», souligne le professeur de l'École des médias Pierre Barrette, l'un des organisateurs du colloque avec sa collègue Margot Ricard. «Tout en restant fidèle à son mandat éducatif et culturel d'origine, Télé-Québec a appris au fil des ans à tirer son épingle du jeu dans un univers de plus en plus concurrentiel, note le professeur. Elle a diversifié sa programmation en présentant non seulement des émissions jeunesse, qui ont fait sa marque, mais aussi des émissions d'affaires publiques et de variétés, des documentaires et des dramatiques.»

«Télé-Québec a toujours eu la volonté de faire une télévision qui soit à la fois un miroir de la société et un lieu de débats.»

Pierre Barrette,

Professeur à l'École des médias

Présidente d'honneur du colloque, Janette Bertrand, qui a travaillé à Télé-Québec, remettra une bourse à son nom à un étudiant en télévision ou en stratégie de production culturelle et médiatique de l'UQAM. «Le fait qu'une pionnière de la télévision donne son nom à une bourse destinée à la relève a une portée symbolique importante», dit Margot Ricard.

Audace et originalité

Télé-Québec a diffusé plusieurs émissions dont les thématiques étaient novatrices et audacieuses. «Télé-Québec a toujours eu la volonté de faire une télévision qui soit à la fois un miroir de la société et un lieu de débats», dit Pierre Barrette. Ainsi, en 1984, Télé-Québec met en ondes l'émission Parler pour parler, animée par Janette Bertrand, qui, autour d'un repas, reçoit des invités pour discuter de phénomènes de société. «Janette a aussi écrit la série dramatique L'Amour avec un grand A, diffusée entre 1986 et 1996, qui abordait des thématiques psycho-sociales, tout en ayant une dimension didactique, rappelle le professeur. Chaque dramatique était suivie d'une discussion avec des experts.» En 1995, Télé-Québec propose Pignon sur rue, qui relate le quotidien de jeunes adultes vivant en colocation sous l'œil des caméras. «Cette série documentaire est considérée aujourd'hui comme l'ancêtre des téléréalités au Québec», observe Pierre Barrette.

La chaîne publique a aussi présenté des séries dramatiques remarquables sur le plan éducatif, consacrées à des personnages marquants de l'histoire du Québec, comme Alphonse Desjardins, J.A. Bombardier, Jean Duceppe et Simone et Michel Chartrand. «Elle a aussi diffusé beaucoup de films québécois et français, ainsi que des films d'auteurs étrangers, autres qu'américains, qui était absents des autres chaînes», remarque le chercheur.

L'arrivée en ondes de l'émission Ciel! Mon Pinard, en 1998, a permis de réinventer le magazine culinaire. «On ne montrait pas comment faire une salade ou un pâté chinois, comme le faisaient d'autres diffuseurs, dit Pierre Barrette. L'émission proposait une vision plus gastronomique et, en même temps, accessible et divertissante de la cuisine, tout en prônant une saine alimentation. Une formule qui a été copiée par d'autres par la suite.»

«Encore aujourd'hui, Télé-Québec continue de prendre des risques», dit Margot Ricard. L'an dernier, la chaîne a présenté Y’a du monde à messe, produite par Marie-France Bazzo et animée par Christian Bégin. L'émission prend la forme d’un plateau unique où se rencontrent chaque semaine des personnalités publiques très ou peu connues, issues de diverses sphères de la société. Élément distinctif de ce rendez-vous: pas de studio, pas de décors. Les invités sont reçus au son d'une chorale gospel dans une véritable église, transformée en théâtre.

Périodes mouvementées

Au cours de son histoire, Télé-Québec a connu des périodes mouvementées. Ainsi, en 1986, le rapport Gobeil sur la révision des fonctions et des organisations gouvernementales remet en en question la pertinence et l'avenir de la chaîne publique. Des compressions budgétaires de huit millions de dollars de la part du gouvernement du Québec entraînent la mise à pied d'une centaine d'employés et la fermeture des bureaux régionaux. Puis, au milieu des années 1990, une nouvelle vague de compressions l'amènent à recourir à des producteurs privés.

«Ces compressions ont coïncidé avec l'essor au Québec et au Canada d'une industrie privée de la production audiovisuelle, soutenue financièrement par des fonds publics, forçant les télévisions publiques, comme Télé-Québec et Radio-Canada, à confier une partie de leur programmation à des producteurs indépendants», rappelle Margot Ricard. «L'industrie privée a toujours critiqué la télévision publique en soutenant qu'elle est peu efficace et qu'elle coûte trop cher, note Pierre Barrette. Sous l'effet de ces critiques et du vent de privatisation, les institutions publiques dans le monde télévisuel sont devenues progressivement des diffuseurs plutôt que des producteurs de contenus.»

«Télé-Québec a réussi à survivre grâce à la qualité de sa programmation et à son esprit d'innovation.»

Margot Ricard,

Professeure à l'École des médias

Sous le poids de la concurrence

En 2015, Télé-Québec occupait les 20 premières places du palmarès des émissions jeunesse préférées des enfants d'âge préscolaire (2 à 6 ans). Au cours des cinq dernières années, sa part de marché a augmenté de 30 %. Malgré des ressources financières, matérielles et humaines limitées, et des cotes d'écoute n'ayant rien de fracassant, Télé-Québec a réussi à se renouveler et à se démarquer dans un marché télévisuel extrêmement concurrentiel, marqué par l'abondance des chaînes spécialisées.

«Télé-Québec a réussi à survivre grâce à la qualité de sa programmation et à son esprit d'innovation», affirme Margot Ricard. «La chaîne publique s'adresse à une portion de la population qui ne se reconnaît pas dans la programmation des autres diffuseurs, poursuit Pierre Barrette. Son public traditionnel est constitué de gens qui regardent Télé-Québec ou bien ne regardent pas la télé. Elle occupe une niche bien à elle, un peu comme Le Devoir dans le monde de la presse écrite.»

Aujourd'hui, les créateurs, producteurs et diffuseurs se demandent comment continuer à produire du contenu canadien et francophone face aux Netflix de ce monde, note Margot Ricard. «Quelle stratégie faut-il adopter? Comment assurer la pérennité du financement d'une télévision qui nous ressemble? Ces questions seront débattues au colloque. Chose certaine, les chaînes publiques et privées doivent se concerter davantage et faire preuve d'innovation.»

Pierre Barrette se réjouit du fait que la télévision publique au Québec puisse compter sur l'affection d'une partie importante du public, un phénomène qui n'existe pas au Canada anglais. «Les émissions canadiennes qui attirent le plus grand nombre de téléspectateurs au réseau anglais de Radio-Canada sont Hockey Night in Canada et The Journal, observe le professeur. Au Québec, Radio-Canada et Télé-Québec offrent encore des rendez-vous forts, capables des rassembler des centaines de milliers de personnes.» 

PARTAGER
COMMENTAIRES 0 COMMENTAIRE