La valeur du terroir

Une étude quantifie l'impact économique de la création d'appellation d'origine contrôlée pour les vins de Champagne et de Bordeaux.

19 Décembre 2019 à 15H58

Photo: Getty Images

Champagne et Bordeaux figureront au menu des réjouissances pour de nombreuses personnes durant le temps des Fêtes. Selon un sondage réalisé par la firme Nielsen en 2016, plus de 1 milliard de dollars avaient été dépensés cette année-là en vin, aux États-Unis, pour la période du 20 décembre au 2 janvier. «Plusieurs consommateurs se tournent vers les vins de Champagne, qui jouissent d'une bonne réputation, notamment en raison de leur appellation d'origine contrôlée (AOC)», souligne Catherine Haeck, professeure au Département des sciences économiques de l'ESG UQAM. Spécialiste en méthodes quantitatives, la chercheuse s'est intéressée aux débuts des AOC dans l'histoire du vin français et elle vient de publier un article sur le sujet dans Applied Economic Perspectives and Policy (AEPP). L’article a aussi servi de base de discussion pour un épisode de baladodiffusion.

«Quand j'ai fait mon doctorat à l'Université de Leuven, en Belgique, une de mes bonnes amies, Giuilia Meloni, travaillait sur l'histoire économique du marché du vin en France, et plus précisément sur les AOC, raconte Catherine Haeck. Elle est aujourd'hui chercheuse senior au Centre for Institutions and Economic Performance de l'Université de Leuven. Au cours des dernières années, elle a recueilli à Paris un nombre impressionnant de données sur la production de vin, les quantités vendues et les prix, et nous nous sommes associées pour le traitement des données.»

L'objectif de leur étude était de déterminer les avantages de l'instauration de l'AOC pour les producteurs de vin de la région de Champagne et de Bordeaux. «Nous avons analysé des données pour la période s'étendant de 1875 à 1935, précise Catherine Haeck. Nous avons ciblé trois régions: le champagne de zone 1, qui inclut par exemple le Moët & Chandon et la Veuve Clicquot, le champagne de zone 2, et le vin de Bordeaux. Selon les différentes zones, les AOC apparaissent entre 1908 et 1911.»

Les chercheuses ont comparé l'évolution des prix entre les régions où une AOC a été instaurée, et celles où il n'y en a pas eu. «Les prix pré-1908 étaient similaires dans l'ensemble des régions, révèle Catherine Haeck. Lorsque les AOC apparaissent, les prix augmentent de manière phénoménale – de plus du double dans plusieurs cas de champagne de zone 1. Les augmentations de prix observées pour les vins de Bordeaux et les champagnes de zone 2 ne sont pas statistiquement significatives.»

Pourquoi l'AOC du champagne de zone 1 a eu un impact qui a perduré dans le temps et pas les autres? «Notre hypothèse est que les normes de qualité du champagne de zone 1 étaient plus strictes et mieux définies, avance la chercheuse. Les données démontrent que les vins de cette région étaient toujours considérés comme de très haute qualité par les experts, et ce, peu importe les années, contrairement au champagne de zone 2, perçu comme étant de moins bonne qualité. Quant aux vins de Bordeaux, on en retrouvait de différentes qualités malgré l'AOC. Au fil du temps, l'AOC du champagne de zone 1 est donc devenu un gage de qualité qui ne s'est jamais démenti aux yeux des experts et des consommateurs. Encore à ce jour, les producteurs doivent obligatoirement utiliser les méthodes ancestrales pour produire leur vin s'ils veulent conserver l'AOC.»

Même si cette étude l'a détournée momentanément de ses domaines d'expertise (le développement du capital humain chez les enfants et l'économie de l'éducation, entre autres), Catherine Haeck a apprécié l'expérience. «Ce qui est le plus drôle, c'est que je ne bois jamais d'alcool, sauf un verre de champagne à Noël ou dans un mariage. Mais c'est certain que cette année, je vais penser à la prime que je paie pour maintenir la tradition ancestrale!», conclut-elle en riant.

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