Boys club : les hommes en réseau

Martine Delvaux consacre son dernier ouvrage à démonter la mécanique du boys club.  

26 Novembre 2019 à 11H18

Illustration: Sophie Casson

Martine Delvaux raconte dans Le boys club qu’elle a écrit ce livre avec, pour la première fois, la crainte de représailles. Et cela n’a pas manqué. Au lendemain de son passage à l’émission Tout le monde en parle, qui l’avait invitée à parler de son ouvrage, le 20 octobre dernier, les commentaires haineux et les insultes, souvent colorés de violence sexuelle, fusaient sur les réseaux sociaux. Question de dénoncer cette violence, et de ne pas la recevoir seule, elle a été invitée le lendemain à en lire quelques extraits à l’émission de radio Le 15-18.

Faut-il préciser que Martine Delvaux avait conclu son intervention de la veille par un message d’amour? «On accuse les féministes d’haïr les hommes, alors que les féministes se battent contre la misogynie, qui est la haine des femmes, a dit l’auteure sur le plateau de TLMEP. Nous, tout ce que l’on veut, c’est de l’amour.»

Mais on ne s’attaque pas impunément à la forteresse du boys club. Car, comme Martine Delvaux le démontre dans son livre, le boys club ne se réduit pas à ces associations de gentlemen anglais qui fumaient des cigares derrière des tentures épaisses, dans des clubs privés datant de l’ère victorienne. Le boys club n’est pas une institution du passé, affirme-t-elle. C’est «une figure et un dispositif, la manière dont certains individus s’associent au pouvoir afin de le maintenir en place».

Après Les filles en série, où elle s’intéressait à l’image des femmes, entre aliénation et contestation, Martine Delvaux aurait pu intituler ce nouveau livre «Les hommes en réseau». Les boys, écrit-elle, n’existent que par le réseau dont ils font partie: «l’un est l’avocat de l’autre qui est le partenaire financier d’un troisième qui est investisseur dans l’entreprise d’un quatrième dénoncé pour violence sexuelle par une jeune femme et qui sera défendu par le premier…»

Pour Martine Delvaux, le boys club, c’est la façon qu’ont les hommes d’exister les uns par rapport aux autres, en excluant les femmes de leur cercle. «Quand ils se retrouvent entre eux, que ce soit autour d’une table, d’un ballon, dans un caucus ou un jury, les hommes s’échangent quelque chose, note-t-elle, ils se passent le relais du pouvoir. Cette figure, nous y sommes tellement habitués qu’on ne la voit plus. Notre regard glisse. Ce que j’ai voulu faire avec ce livre, comme je l’avais fait avec Les filles en séries, c’est d’arrêter notre regard, pour que l’on puisse voir à quel point tout cela est déterminé.»

La «Ligue du LOL»

Martine Delvaux accumulait des notes pour cet essai depuis quelques années, mais avait mis le projet de côté. C’est lorsque l’affaire de la «Ligue du LOL» a éclaté en France, au printemps dernier, qu’elle s’est mise à l’écriture. La professeure avait été appelée à expliquer dans de nombreux médias français, dont Le Point, Le Monde et France Info, que le groupe de journalistes et publicitaires sexistes qui harcelaient leurs collègues féminines sur les réseaux sociaux ne faisaient que perpétuer la tradition du boys club. Un concept que les Français n’avaient pas tout à fait intégré.

«Au Québec, l´expression est plus familière, observe l’écrivaine, mais je n’étais pas sûre qu’on en saisissait toute la portée, tous les enjeux profonds.» Elle s’est donc donné pour but de démonter la mécanique du boys club et de l’exposer au grand jour, afin que son existence n’aille plus de soi.

«Je suis partie de la structure la plus figée du boys club – le club privé anglais – pour essayer de débusquer toutes ses variantes souterraines, tous ces réseaux invisibles qui tirent les ficelles du pouvoir», explique l’essayiste. À travers de très nombreux exemples tirés de l’actualité, de la littérature, du cinéma et de la télévision, elle observe «ces scènes cachées qui concernent la fabrique du pouvoir et de la masculinité». Elle pose ainsi son regard sur l’armée, sur l’Église, sur l’État, sur le monde des affaires, mais aussi sur l’architecture et sur la ville, pensées par des hommes pour les hommes, financées par des hommes, nommées par des hommes pour souligner les accomplissements des hommes.

«La majorité des architectes, et de ceux qui sont retenus par l’histoire ou qui jouissent actuellement d’une réputation internationale, sont des hommes blancs, écrit-elle. Plusieurs ouvrages et articles récents dénoncent l’inégalité, le sexisme, voire la misogynie qui continuent de dominer le monde de l’architecture, sorte de boys club par excellence…»

Le «principe de la schtroumpfette»

L’industrie du divertissement, outrageusement dominée par les hommes (qui occupent la majorité des rôles, que ce soit en tant que réalisateurs, scénaristes ou protagonistes), est aussi un boys club, remarque l’auteure. Au cinéma, à la télévision, dans les dessins animés ou les jeux vidéo, les représentations d’hommes oeuvrant ensemble à une cause commune sont légion. Souvent, un personnage féminin focalise le désir des hommes, agit comme trouble-fête ou comme faire-valoir. C’est ce que Martine Delvaux appelle le «principe de la schtroumpfette».

Le mouvement des incels – ces hommes célibataires qui se plaignent sur les réseaux sociaux de ne pas avoir de femmes –, les fraternités et Silicone Valley passent aussi sous sa loupe. Dès qu’on allume son ordinateur et que l’on se retrouve devant Facebook ou une autre plateforme, il faut se rappeler que les médias sociaux ont été inventés par des jeunes hommes qui ont été collègues dans des universités où ils logeaient dans des fraternités, illustre l’écrivaine. Or, les fraternités sont des boys clubs, «des lieux extrêmement misogynes, où il y a énormément d’agressions sexuelles» et qui fonctionnent en réseaux.

Le fonctionnement du boys club, typique de la fraternité, se répercute dans toutes les sphères de la société, soutient l’auteure. «Les hommes créent ensemble des institutions qui sont dominantes dans nos vies. Il y a une courroie de transmission entre les fraternités américaines, le Congrès américain et Silicone Valley. Quel que soit le domaine où l’on regarde, on se retrouve face à des enfilades d’hommes de pouvoir.»

Trump, archétype du boys club

Pendant que Martine Delvaux travaillait à la recherche de son livre, l’élection de Donald Trump lui a fourni l’archétype du boys club. «Donald Trump est un boys club à lui tout seul, au sens où il veut tout contrôler, souligne-t-elle. Mar-a-Lago, son club privé, est devenu l’extension de la Maison blanche. Mais Donald Trump a aussi été fabriqué par un boys club. Il a été mis au pouvoir par un groupe d’hommes blancs, qui brassent des affaires et qui se protègent en permettant, dans leur cercle, une pratique du harcèlement et de l’agression, des complots, des malversations.»

Non seulement les membres du boys club ne sont jamais élus, mais ils tendent à exclure toute une partie de la population, signale l’essayiste. Le boys club, éminemment anti-démocratique, est un dispositif qui attaque le corps social. «Face à la crise environnementale, qu’est-ce qui nous attend si le pouvoir demeure entre les mains de quelques personnes qui s’en mettent plein les poches?» interroge-t-elle.

À ceux qui lui opposent que les femmes se sont désormais immiscées dans les cercles du pouvoir, Martine Delvaux répond que ces femmes demeurent l’exception. «Oui, certaines réussissent à briser le plafond de verre, dit-elle. Mais comment sont-elles traitées?» L’écrivaine rappelle que Pauline Marois a été victime d’un attentat le soir de son élection – «Ce n’est pas rien!» –  et qu’elle était constamment critiquée pour son habillement. «Pour être écoutée, elle a confié qu’elle avait fini par adopter un uniforme, comme les hommes. Plus de bijoux, plus de foulards colorés. Les hommes ne se posent pas ce genre de question. D’emblée, ils sont dans l’habit du pouvoir, contrairement aux femmes. Regardez ce qui se passe avec Catherine Dorion.»

L’égalité n’est pas acquise, souligne l’auteure. «Les chiffres sont là pour le démontrer. Les femmes continuent d’être victimes de violence à tous les niveaux, ici même au Québec (arrêtons de penser que ce n’est pas notre cas), elles sont encore sous-représentées dans les conseils d’administration et dans les assemblées politiques.» Le Canada, souligne-t-elle, est loin d’être un leader en matière de représentation des femmes en politique.

Pour lutter contre la domination des boys clubs, Martine Delvaux ne croit pas au message néolibéral qui pousse politiciennes et entrepreneures à jouer du coude pour faire leur place dans les cercles d’hommes. Ni à la solution consistant, pour les femmes, à créer leurs propres clubs privés. «La structure du club sélect, peu importe qui est dedans, ce n’est pas la réponse», dit-elle.

Plutôt que d’imiter une figure qui fait du tort aux femmes depuis toujours, il faut imaginer autre chose, soutient Martine Delvaux. «Ce que l’on veut, c’est une diversité à tous les niveaux, pas seulement une diversité hommes femmes.»

Un livre sur #MoiAussi

La professeure, qui a reçu un accueil très médiatisé pour Le boys club, a aussi signé un récit dans le recueil Folles frues fortes, un collectif de textes féministes paru cet automne chez Tête première, et prépare la sortie d’un nouvel ouvrage pour le 8 mars, Journée internationale des femmes. Cette création documentaire, qui sera publiée par les Éditions Héliotrope et les Éditions du remue-ménage, sera conçue à partir de témoignages de femmes qu’elle a reçus en réponse à un appel qu’elle avait lancé au moment où le mouvement #MoiAussi avait éclaté sur les réseaux sociaux. «À l’occasion du lancement, il y aura une mise en lecture au Théâtre de la Licorne, annonce Martine Delvaux. Ce sera un chœur de voix.»

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