Cent fois sur le métier...

Le taux de reproductibilité des études en écologie évolutive est préoccupant, affirme Clint Kelly.

5 Novembre 2019 à 9H46

Photo: Getty Images

On parle de plus en plus de la pertinence de la reproductibilité des études, mais très peu de chercheurs s’y consacrent en écologie évolutive et comportementale, soutient le professeur du Département des sciences biologiques Clint Kelly, qui vient de publier un article sur le sujet dans PeerJ – Life & Environment. «Dans mon domaine, seulement 0,023 % des études recensées depuis le 19e siècle par PubMed, la base de données de la US National Library of Medicine et des National Institutes of Health, constituent des reproductions d'études antérieures», révèle-t-il.

Ce sont les papillons nocturnes qui ont attiré l'attention de Clint Kelly sur la reproductibilité alors qu'il était doctorant à l'Université de Toronto à la fin des années 1990. «Je lisais plusieurs articles intéressants, pour mon plaisir personnel, et je me suis demandé si ces résultats de recherche avaient été validés par d'autres études. Ce n'était pas le cas, se souvient-il. Par contre, la reproductibilité commençait à être populaire en psychologie, un domaine où les chercheurs étaient à l'avant-garde en matière d'analyses statistiques et de méta-analyses. On n'hésitait pas à remettre en question les théories et les résultats antérieurs pour faire avancer la recherche.»

«Dans toutes les disciplines, les organismes subventionnaires, les comités de thèse et les responsables des revues scientifiques privilégient d'abord et avant tout les travaux originaux orientés vers des résultats novateurs.»

Clint Kelly

Professeur au Département des sciences biologiques

Déterminé à faire bouger les choses dans son domaine, Clint Kelly publie en 2006 un article intitulé «Replicating Empirical Research In Behavioral Ecology: How And Why It Should Be Done But Rarely Ever Is» dans The Quarterly Review of Biology. «Je rappelais que la reproductibilité des résultats empiriques est la base de la démarche scientifique et que cette pratique, pourtant courante en chimie ou en physique, ne faisait pas partie de la culture scientifique en écologie comportementale. On avait tendance à reproduire certains concepts, mais pas l'intégralité d'une étude. Pourtant, l'écologie comportementale s'y prête bien, car les études se déroulent habituellement en laboratoire avec un petit nombre d'individus d'une espèce donnée. J'y soulignais pourquoi et comment reproduire certaines études, et j'allais même jusqu'à suggérer quelles études devraient être reproduites en priorité.»

Cet article a valu à Clint Kelly autant de bons commentaires que de courriels incendiaires de collègues outrés que l'on ose suggérer de soumettre leurs résultats de recherche à un tel exercice. «Mon article a eu le mérite de stimuler les discussions sur la reproductibilité dans notre domaine», analyse-t-il avec le recul.

Encore du chemin à faire

Au cours des 10 dernières années, quelques disciplines ont intégré la reproductibilité à leurs préoccupations, et des organismes, comme la plateforme Curate Science, en Europe, ou le Center for Open Science, aux États-Unis, s'y consacrent entièrement et publient régulièrement leurs résultats dans Science ou Nature. Clint Kelly constate toutefois que son domaine accuse encore du retard. Comment expliquer qu'il y ait aussi peu d'études consacrées à la reproductibilité en écologie évolutive et comportementale? «La raison est universelle: dans toutes les disciplines, les organismes subventionnaires, les comités de thèse et les responsables des revues scientifiques privilégient d'abord et avant tout les travaux originaux orientés vers des résultats novateurs, souligne Clint Kelly. Plusieurs chercheurs perçoivent aussi les études de reproductibilité comme étant ennuyeuses.»

Un exercice intéressant pour la relève

Malgré deux articles sur le sujet, le professeur Kelly n'a jamais mené d’études visant à reproduire les résultats de collègues chercheurs. «En revanche, je demande à tous mes doctorants de dédier le premier chapitre de leur thèse à une étude antérieure et d'en vérifier la reproductibilité. Cet exercice les aide à établir clairement leur concept et ils peuvent par la suite construire leurs hypothèses sur des bases solides. C'est une excellente façon d'apprendre à maîtriser la méthodologie et de développer des habiletés de recherche.»

Tous les laboratoires devraient encourager les études de reproductibilité, insiste Clint Kelly. «En sciences biomédicales, c'est incontournable pour que les autorités publiques puissent prendre des décisions éclairées. Moi, je m'intéresse aux comportements des grillons: cela porte moins à conséquence, dit-il en riant. Mais c'est tout de même crucial d'un point de vue scientifique.»

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